Mardi 4 mars 2008

Texte écrit à l'occasion du quarantième anniversaire de l'indépendance de l'Ile Maurice

 
un rêve kuma dire *
 

alors on fera kuma dire, on se mettra à espérer mais ce n'est rien de très sérieux, on dira pour être plus précis qu'on se mettra à rêver même si on se méfie des rêves, on se mettra donc à rêver, on gardera la tête sur les épaules, on sera tout petit, tout modeste, on n'osera rêver à haute voix, on se mettra même à chuchoter car il y a des rêves qui sont dangereux, qu'il faut enfermer dans un vieux placard ou plutôt dans un cercueil, il y a des rêves comme ça, qui peuvent tout ébranler, qui viennent sans doute d'un autre lieu, d'un autre temps, on ne sait trop comment mais parfois ils surgissent d'un coup et dévastent tout, il y a des rêves comme ça, un peu dérisoires, un peu fous, on ne sait trop quoi en faire, on se mettra donc à rêver aujourd'hui kuma dire, pour jouer, pour respirer, on sait ce que le rêve est, on sait sa force, ses enfantillages, ce qu'il peut faire et il est bon parfois de s'amuser et ainsi on ne s'attardera pas trop à ciseler le langage, on n'osera les effusions, le trop facile, le prévisible, il s'agit de laisser le rêve faire, de le laisser nous prendre, nous surprendre, c'est plus simple, il s'agit après tout d'un kuma dire, rien de très sérieux, on ne fera évidemment pas de constat, on ne parlera pas des purulences qui nous assiègent, des ghettos de l'esprit, de tout ce qui casse, fracture, tue, on fera le rêve, on dira le rêve, avec retenue, modestie et, pourquoi pas, poésie, on le laissera faire, on le laissera combler, avec douceur, les ampleurs de nos devenirs et le rêve nous dira, il nous dira, qu'en l'autre il y a une part de soi et que cet aveu n'est pas une défaite, loin de là, que cet aveu est une trace qui préfigure le déni du sang, il nous dira qu'il faut se mélanger, se disperser, qu'il faut puiser dans les racines de l'autre la sève et les sédiments qui serviront à irriguer nos mains tendues et nouées, nos mains passerelles, il nous dira qu'il faut célébrer l'autre, dans sa plénitude et ses absences, dans ce qu'il est et ce qu'il n'ose pas être, il faut le célébrer car il nous ressemble, bien plus qu'on ne le croit, bien plus qu'on ne le saura jamais, ce rêve nous dira que diriger c'est exercer la volonté des faibles, que le pouvoir doit être au service de ceux qui n'ont rien, elle nous dira la vilenie des hiérarchies, elle nous dira que c'est dans la demeure de la fange que se trouve l'essentiel et qu'il faut toujours, encore, entrer en compassion, se prévaloir de ce désir, qu'il faut aimer jusqu'à l'étreinte d'une larme qui passe, fuit, ce rêve nous dira que la foi est dénuement, qu'elle se nourrit de rituels mais que son sens est rupture, rupture d'un cœur qui ne cesse de donner, de partager, elle nous dira que la foi transfigure le moi, qu'elle l'emplit d'humilité, elle nous dira que la foi dans ses enfoncements est communion et qu'elle dénoue toutes les apparences, qu'elle nous ramène à ce qu'on n'ose voir, qu'elle nous enseigne que tout est un, indissoluble et insécable, elle nous dira que cette île est engorgée de beauté, qu'il y a trop de beauté ici bas et on ne sait trop quoi en faire, elle nous dira que cette beauté sert au rappel de nouvelles audaces, de nouvelles libertés, elle nous dira que cette beauté ne cesse d'avilir le mal, qu'elle ne cesse de compléter le réel, elle nous dira qu'elle nous ordonne d'assermenter les mosaïques et le multiforme, tout ce qui change, bouge, se mêle, s'entremêle, cette beauté nous dit que si tout est tristesse et illusion il suffit parfois d'un fragment de sa lumière pour fonder la souveraineté de l'ailleurs, ce rêve nous dira tant de choses mais on se contentera de les chuchoter, on les enfermera dans une malle qu'on enfouira au fond des mers, il y a des choses qui ne sont pas bonnes à dire, il y a des rêves qui sont dangereux, on fera donc kuma dire car il ne reste que ça, demain, tout à l'heure, tout s'enflammera, ce n'est plus qu'une question de temps, on le sait, et quand il ne restera plus que des braises, on se souviendra de ce rêve, de ce rêve kuma dire, pas trop sérieux, inutile peut être, qui n'adviendra pas, jamais, ce rêve d'une île enfin autre mais qui ne sera pas, en attendant on fera kuma dire, c'est mieux ainsi, il est plus simple d'être médiocre, en attendant la fin, en attendant d'en finir.

 
Umar Timol
 
* faire semblant
 
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Samedi 29 décembre 2007

un enfant se rend à l'école

il est content
car il va revoir son meilleur ami

qui lui achètera un chocolat

il n'aime pas l'école

mais il faut bien y aller

c'est ce que son papa lui dit

il faut apprendre mon fils

sa maman lui dit la même chose

il aime son papa et sa maman

car ils sont gentils

un peu sévères mais gentils

il y a toujours trop de devoirs à faire

mais pendant le week-end

ils lui permettent

de faire tout ce qu'il veut

ou presque
il est très gentil
pendant le week-end

il leur fait beaucoup de câlins

et tu es vraiment le bébé

le plus adorable au monde

c'est ce que sa maman dit

et dans l'univers
ajoute papa en souriant
 

un enfant se rend à l'école

 

une bombe lui tombe dessus

 
ne demeure
 

que le sang qui dérange l'ombre

 
 
un chat mange un rat
 
il pleut 
 
le téléphone sonne
 

 Umar Timol

 
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Vendredi 21 décembre 2007

Elle aime les gens simples, ceux qui ne sont jamais tout à fait à leur place, qui sont un peu décalés, qui ont la tête dans les nuages, qui sont ailleurs car ils appréhendent les choses d'une autre façon, elle aime leur parler car ils éveillent en elle ce qu'il y a de meilleur, elle aime ainsi une amie, elle est plutôt jeune et elle vient de terminer ses études, elle est enseignante et elle a surtout foi en Dieu, une foi très calme, qui ne se revendique pas, qui n'exerce pas le rituel du pouvoir, quand elles se rencontrent, elle lui parle de physique quantique ou de la théorie de l'évolution, pendant ses vacances pour s'occuper elle révise la grammaire française, elle est ainsi, éprise de savoir et indifférente aux choses inutiles, elle a choisi de travailler dans un collège religieux pour un moindre salaire parce qu'elle est convaincue que l'argent ne mène à rien, elle ne souhaite pas prouver aux autres qu'elle existe, il lui suffit d'être et il y a dans ses yeux comme un brèche qui signifie qu'elle est au monde sans en avoir vraiment le désir et que si elle le désire parfois c'est pour tenter de le comprendre, elle aime lui parler car elle se sent bien, elle dénoue tout ce qu'il y a de dur en elle, dénoue les rancœurs, les colères, tout ce qui l'oppresse, elle aime aussi son ami le poète qui vit à son rythme, dans un autre temps, il lui dit qu'il n'aime pas travailler et qu'il aime la liberté, il lui dit qu'il appartient aux mots, mots qu'il façonne, triture, déchire, mots qui servent à inscrire la beauté et elle aime l'écouter parce qu'il ne s'intéresse qu'à l'essentiel, à l'art et à la beauté, et en sa présence elle n'éprouve plus le besoin de lutter, de s'affirmer, c'est comme se dissoudre dans une eau tranquille et crépusculaire, elle aime aussi une autre amie, elle est pauvre, elle n'est pas allée à l'école ou très peu, son mari est alcoolique et il est parfois violent, elle travaille mais son salaire lui suffit à peine, sa vie est compliquée et difficile mais il y a en elle de la bonté, une grande bonté, peut-être que c'est de la naïveté car elle croit alors qu'elle n'a aucune raison de croire, elle ne sait pas, mais cela émane du cœur et elle est ainsi, tout simplement, bonne, infiniment bonne et elle aime lui parler, elle aime sa voix éraillée, assombrie par la souffrance mais mélodieuse, une voix qui ne cède jamais au désespoir, elle se dit qu'elle est sans doute une mystique en devenir, à sa façon, elle n'a pas les mots pour le dire mais elle est libre et la mystique est l'apprentissage de la liberté, elle aime donc les gens simples, ceux qui sont un peu décalés, qui ne sont jamais vraiment à leur place, ceux qui foulent la terre sans arrogance, qui ne possèdent rien mais qui ont pourtant tout, ceux qui ont une passion qui les ennoblit et elle croit, mais on lui dit que c'est un idéalisme de vieille femme, que ce sont des sornettes et c'est pour cette raison qu'elle en parle peu ou pas, mais elle croit, elle en est même certaine que ce sont ces gens-là, gens de peu, gens du silence, qui fondent le monde, qu'ils sont les ombres qui esquissent son architecture secrète, qu'ils forgent ses résistances au mal, elle est certaine que ce sont ces gens-là qui endiguent l'anéantissement du monde.

 
Umar Timol
 
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Lundi 17 décembre 2007

Créer une phrase qui émane des confins, du néant, d'un seul trait, sans réfléchir, sans se poser de questions, une phrase qui n'obéit à aucune règle, qui n'hésite pas, qui n'est pas inquiète, qui glisse tout simplement, sur la page, vite, très vite, qui court, galope, qui est lisse, souple, comme la chevelure d'une passante baudelairienne, une phrase toute faite qui ne réclame le moindre effort, qu'il suffit de transcrire, de transposer, une phrase lumineuse mais courroucée de paradoxes, vigoureuse et lasse, pleine et vide, éclatante comme les prodiges d'un tabla et mélancolique comme une nocturne de Chopin, une phrase qui est absolution et songe, une phrase qui épouvante les nuits du lecteur mais qui les rend plus douces, une phrase inutile mais qu'il psalmodiera à chaque instant, une phrase qui disjoint l'architecture secrète du monde mais qui compose des édifices qu'ils restent encore à désirer, une phrase anodine mais qui ne ressemble à aucune autre, une phrase comme une hache injurieuse qui démonte les certitudes, comme une fleur maladive qui faufile des utopies, une phrase interminable qui démultiplie les lettres et les mots mais qui se cantonne dans les pages d'un tout petit livre, une phrase qui précipite sa mort mais qui la rend plus docile, une phrase qui résiste à l'usure du temps mais qui se dissipe tout de suite, une phrase qui rend heureux ou malheureux et qui toujours courbe les desseins du cœur, une phrase comme un slogan, un cliché mais dont le sens ne s'épuisera jamais, une phrase comme une prière, un dogme qui rend fanatique, fou, une phrase comme une prière, un dogme qui rend sage, serein, une phrase comme du sang ou du poison qu'on transfuse à celui qui croit vivre, qui n'a pas encore commencé à vivre, à celui qui ne voit pas, du moins pas encore ou pas tout à fait.

 
Umar Timol
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Samedi 10 novembre 2007

il y a trop de beauté ici-bas et c'est sans doute pour cela qu'elle s'en va parfois à la mer, elle est vieille maintenant, elle a dépouillé son corps de ses attentes, a dépouillé sa vie de ses illusions, elle peut maintenant cesser d'espérer, cesser de vouloir, accéder enfin à cette étrange quiétude qui annonce que la mort est proche, elle n'a plus de remords maintenant, elle ne veut plus souffrir car cela ne sert à rien, elle le sait, on ne peut retourner sur ses pas, on ne peut rien changer, on ne peut altérer son passé, elle partira comme elle est venue, lâche et généreuse, tourmentée et heureuse, il y a des choses qu'il lui reste cependant à dire, rien de bien extraordinaire, des banalités mais des choses qu'elle aimerait dire à ses proches, à ses enfants mais elle ne les dira pas, il faut parfois se taire, il faut apprendre le silence, il faut devenir invisible à ceux qu'on aime parce qu'ils ne sont déjà plus là,

 

il y a donc trop de beauté ici-bas et c'est sans doute pour cela qu'elle s'en va parfois à la mer, elle aime beaucoup la beauté, peut être trop, elle aime les choses les plus simples, l'inouï que l'ordinaire recèle mais elle ne sait pas en parler, elle ne sait pas quoi dire, elle n'a jamais vraiment su quoi dire, il lui manque les mots, cette volubilité facile des gens qui sont toujours à leur place, qui sont toujours emplis de confiance, elle aime ainsi le sourire des enfants, le surgissement de ce bonheur inconsidéré qui ignore les malentendus et la violence, elle aime le répit de l'aube quand le monde attend de naître, ce calme impatient qui se métamorphose ensuite en une explosion de verbes et de couleurs ou encore ces étoiles qui la nuit venue calligraphient des danses insensées et magnifiques,

 

il y a donc trop de beauté ici-bas et c'est sans doute pour cela qu'elle s'en va parfois à la mer et qu'elle glane, avec ses mains trop ridées, un peu d'eau qu'elle laisse s'écouler sur son visage et elle se sent alors tellement bien qu'elle a envie de pleurer, qu'elle se met à pleurer, elle se laisse enfin aller, il n'y a plus lieu d'avoir peur, il n'y a plus lieu de souffrir, de douter, elle est réconciliée, tout a enfin un sens et ce sens brise tous les pores de sa chair, de son être et c'est ainsi, à l'abri du temps, de ce temps qui a perdu de sa cohérence, de son vouloir, qui désormais lui obéit, qu'elle meurt un peu, qu'elle meurt lentement, elle meurt un jour de sérénité et de sang, accroupie sur le sable, l'eau de la mer mêlée à ses larmes, elle meurt, lucide et affranchie, touche de bleu qui blesse le tableau sombre et crépusculaire de la mort.

Umar Timol
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