Le monde vit-il encore ? Les dernières nouvelles mettent le feu aux poudres. La méfiance l'emporte sur le cœur. On achète les hommes, les femmes, les enfants. On
les revend cassés, par petits bouts d'organes, un coin de cœur coincé dans l'embrasure d'une porte, un poumon perforé par le smog, une oreille collée contre le mur du son, les yeux sur un écran,
les doigts pris dans l'étau, un téléphone sans fil au bout de chaque main. On chasse les oiseaux pour en faire des chapeaux, des mouches à pêche, des plumeaux. On chasse l'orignal pour en faire
des trophées. Entre les cubes de verre, les murs de béton, les terrasses en plastique, le petit bois des mots ne réchauffe plus rien. L'eau chantante des voyelles n'arrive plus au moulin. Le
moulin à paroles tourne à vide. La sébile des clochards n'arrive plus à sonner. À défaut de parler, les gens demandent l'heure. Ils savent qu'ils ont perdu leur temps. Leurs jours sont comptés.
Leurs années sont fichées. Leurs rêves sont fichus. Ils ont joué le trèfle avec les dés pipés, habillé l'espérance d'un tissu de mensonges, se sont piqué les doigts sur l'aiguille des
jours.
On vide sans vergogne les goussets de la terre, ses diamants, ses fleurs, ses fleuves, ses montagnes. On vend de tout, jusqu'à l'odeur du monde. Les tulipes se referment sur elles pour protéger
la leur. Les abeilles s'enfuient avec leur butin. Les fleurs pâlissent dans l'herbe fraîche des tableaux. On n'écrit plus qu'à mots couverts dans l'étroitesse des paperasses. Il y a partout des
tireurs fous, dans les églises, dans les musées, dans les écoles. Tout peut sauter d'une mine à l'autre. Il faut se taire et se terrer. Le fil de l'histoire se découd de partout. Pour dormir, on
ne compte plus de moutons mais le coût de la laine, l'épaisseur des bas, la longueur des mitaines. On vend de tout, de rien, jusqu'à la chair de poule. On vend des larmes et des canons. L'enfant
ne cherche plus ses mots dans un sac d'écolier, il les écale sur un écran d'ordinateur. Il efface d'un doigt la disquette du cœur.
Que faire de cette enfance que j'étire à souhait, ses courses à bicyclettes, ses pieds dans le ruisseau, ce train de chaises alignées sur le sol, cette balançoire de corde accrochée dans un
arbre, ces pommes vertes volées, ces taches de framboise sur les pages d'un livre, la première canne à pêche et les leçons de choses ? Le rêve s'est enfui par la porte d'en arrière. L'enfant ne
comprend plus. On coupe les pattes de chaise pour en faire des matraques. On découpe les échasses pour en faire des barreaux. On boit l'eau en bouteille. On n'ose plus respirer. Des hommes,
pailles en main, sirotent le malheur. L'enfant ne comprend rien. La musique est trop forte. Le cri des ambulances assourdit les quiscales. L'enfant ne comprend plus la langue des oiseaux. En
manque de sentiers, il reste assis à regarder le vide sur un écran géant.
Je n'ose plus marcher dans le jardin. Les plantes crient famine. Les insectes se cachent pour mourir. Les racines élancent dans la carie des pierres. Chargées de pesticides, gorgées
d'insecticides, les fleurs embellissent mais en perdent leur âme. Je n'ose plus marcher dans le désert. Les hommes jouent à la marelle avec des mines chargées à bloc. On doit enterrer Dieu dans
les souliers des morts, les prophètes de malheur, les porteurs de drapeau, les requins de la finance. Sans argent, sans rien pour la nourrir, la guerre finira bien par s'éteindre d'elle-même. En
fin de parcours, avec nos cartes à puces, nos cartes bancaires, nos cartes postales, nos cartes d'identité, nos cartes perforées, nos cartes de crédit, on disparaît de la carte. Ni funambule ni
magicien, au cinéma de la vie, on n'est que figurant. Dans toutes les scènes de rue, on allume les néons pour mater les fantômes. On démâte le rêve sur les bateaux de papier.
Il faut en finir au plus sacrant avec la guerre des étoiles, la guerre des prix, la guerre des autres, reprendre la guerre des tuques par où elle a fini, un baiser d'enfants. Nous sommes vivants,
parfois, le temps d'une naissance, d'une caresse, d'un cri. Attaqués par les chiffres, les mots d'amour survivent entre les parenthèses. Il ne faut pas grand-chose pour retrouver la vie, la
trompette de Davis, une sonate de Brahms, un livre de Bobin, un tableau de Bellet, la neige qui sourit sous les pattes d'un oiseau, un gribouillis d'enfant sur le bois de la table, la chaleur
d'une étable, le rire d'un ruisseau, un pincement au cœur. Dans le bureau de l'herbe, tous les tiroirs s'ouvrent. Les papillons s'envolent avec l'azur aux ailes, le rouge dans les pommes, la
folie des enfants, les fourmis dans les jambes. Le peintre se réveille un pinceau à la main, des couleurs dans la tête et les lignes des mains imprimées sur la toile. Le poète trempe sa langue
dans la soupe du ciel. Les écureuils s'éventent sous l'éventail des arbres. Les feuilles dansent ensemble malgré les vents contraires. Les pissenlits repoussent sous les sacs éventrés. Le vent
tombe dans les pommes et les aiguilles de pin. Les fleurs retroussent leurs pétales et retrouvent la voix. Le soleil donne congé au cartable des cancres. La pluie corrige les leçons sur le chemin
des écoliers, la dictée des oiseaux, le devoir de vivre, les équations du cœur. Quand les matraques servent de cannes, quand les wagons quittent la track, quand les machines se détraquent, le
cœur de l'homme se remet à rêver.
D'un mot l'autre