Vendredi 8 février 2008

La ville de nuit garrotte le silence. Sur la route encombrée, l'hémorragie mobile crache ses fumées. Un va et vient brutal ne sait plus où il va, ce qu'il fait, ni pourquoi. La ville vend ses mensonges, ses bassesses orchestrées. Elle vomit ses night-club, ses viandes faisandées. Elle éructe ses néons, ses jeux de basses fosses. Les bruits racolent, violent, trouent les cellules. Le plaisir se joue à l'heure de la soupe, à l'aune de l'alcool, au poids de la détresse. À coups d'indifférences, le manège infernal embarque ses démences, déballe sa camelote, monnaye ses illusions. Au bord de la mer, les oiseaux dorment dans les creux de roches, la lune éclaire le dessus des vagues, des étoiles veillent, paisibles. L'eau caresse doucement les pieds de celle qui demande : "s'il vous plaît Monsieur le Vent, c'est où est la plage de Neruda ?"  Mais le vent ne répond pas.

Ile Eniger     Poivre bleu
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Samedi 2 février 2008

Coupable. Coupable d’aimer plus que raison. D’attendre chaque jour une voix, une lettre, et cet oiseau sur le rebord de ma fenêtre. Coupable de soleil au milieu de la nuit, et de rêves plus hauts, plus grands que l’insomnie. Loin de l’austérité qui fige la photo, coupable de livrer un automne brûlant et quinze ans chaque année. De cerises aux pommiers, de baisers sous la pluie, de silences à rougir, pieds nus sur les rires de verre, coupable. Coupable de désirs à réveiller le monde.

Ile Eniger      Il n’y aura pas d’hiver sans tango, mon amour

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Mercredi 16 janvier 2008

L'enfant, penché sur le bois patiné de la grande table, s'applique à écrire. L'apprentissage est laborieux qui penche sa tête, attentif. Une pendule fait son chemin d'heures. Grand-Ma tricote. Parfois elle regarde par-dessus l'épaule de l'enfant, l'encourage.
- C'est beau, c'est bon.
L'enfant lève la tête, soupire un grand coup satisfait, et demande,
- C'est quoi beau ?
- Et toi ? tu penses que c'est quoi, beau ?
L'enfant réfléchit, concentré sur des images. A l'intérieur.
Dehors, le ciel prépare un orage. Des zébrures métalliques paraphent une colère.
- Le ciel énervé, c'est beau, dit l'enfant, et les nuages sur le dos du vent.
Il chantonne,
- Le chat qui fait semblant de dormir, le sent-bon du café le matin, la laine en couleurs dans tes tresses, tes yeux quand tu penses à Grand-Pa, le baiser du soir qui empêche la peur, c'est beau.
Maintenant la pluie tombe, grosse, drue.
- Les fenêtres pleurent, dit l'enfant.
- Non, elles lavent leurs yeux, répond Grand-Ma.
Un morceau de soleil tombe net sur le perron. La porte ouverte de la cuisine laisse passer des odeurs nouvellement arrivées. Un air frais entre avec des roulades d'oiseaux.
L'enfant montre le pré fluorescent.
- Les gouttes d'eau sur la tête de l'herbe, c'est beau.
Grand-Ma range son tricot, prend une casserole.
- Et le lait qui bout pour le goûter, c'est beau, dit encore l'enfant.
Il rit. Il dessine des cœurs dans la buée des vitres. Une lumière orangée frise autour des traces mouillées.
- C'est beau, dit Grand-Ma.
Soudain sérieux. l'enfant demande,
- Et bon ? Grand-Ma , c'est quoi bon ?
Elle sourit et il fait jour au-dessus du fourneau.
- C'est l'amour qui est bon.
La bonté ? C'est la terre qui te porte sans jamais se plaindre de la blessure de tes pas.

Ile Eniger


 
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Vendredi 21 décembre 2007

J'aime ce matin, tes mots m'y donnent tout. Dilection passionnelle qui porte haut le jour, j'ai ma robe en bonheur, tes mains l'ajustent ou la dégrafe. J'ai tes mots droits dans mon café, plaisirs inavouables. Je remue leur farine comme une, affamée, qui n'a pas la patience du pain. J'ai la lumière nue sur ma terrasse, tranquillement vécue loin des saisons de calendriers. J'ai le le cri d'être exacte, le coeur à bout portant sur le cadeau du vivre. Le chemin vieux en projet de bourgeons se rit du temps des hommes. Avec lui je marche dans la flaque de joie, la croyance de l'eau, la reconnaissance de l'air, la présence du beau. Les hommes abîmés n'y pourront rien changer, un goût d'orange partage Esmeralda, la chèvre et le parvis. La liberté d'y croire. Le proche et le lointain dans une même chose atournée d'albédo.

Ile Eniger     Poivre bleu

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Samedi 15 décembre 2007
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Pour Chibouki


Ce sont des mots d'amour. Que je fais, défais. Trajet de nuit pour mieux voir l'étincelle. Gabare, lune droite au-dessus des toits. Echeveau maladroit de mots en dents de lait que je voudrais canines. Mal vêtue, mal coiffée, ongles sur le papier, je sable la phrase jusqu'au squelette. Je cogne à la pierre des mots. J'entends quelque chose. Quelque part. Un pas. Une cadence rendue à l'origine. Traces de givre sur la gorge du vivre, l'orante carcasse dans les bras de neige, s'élève. Le loup est mort. Il vit. L'écrire ne dit rien.

Ile Eniger


photo: Stéphanie Bellet

 
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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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