Mercredi 22 octobre 2008

"On se trompe rarement, on ne va simplement pas assez loin."  Hélène Grimaud

L'histoire d'Hélène Grimaud aurait pu être édifiante, celle d'une jeune et jolie pianiste de 28 ans à qui les bonnes fées auraient tout donné : beauté, talent, richesse et, pourquoi pas, la promesse d'un destin artistique d'exception... Mais qui croit encore en ces sornettes-là ? Pas elle, en tout cas, qui sait que derrière la blondeur lisse de sa chevelure coupée à la garçonne et la candeur bleutée de son regard existe une petite fille cousue de fils blancs, avec ses failles secrètes, son mal de vivre et ses élans brisés... Longtemps Hélène Grimaud s'est singularisée par une inadaptation chronique au monde qui l'entoure, s'ennuyant ferme à l'école et dans cette petite ville d'Aix-en-Provence à laquelle elle n'arrive toujours pas à trouver du charme ; étrangère à sa famille petite-bourgeoise d'intellectuels de bonne volonté. Le malaise était parfois si fort qu'il lui arrivait de s'automutiler, retournant contre elle-même on ne sait quelle colère ou cherchant à meurtrir un double enseveli dans une douleur sans larmes et sans paroles...

« C'est la musique qui m'a sauvée, dit-elle avec une ombre de gaieté. Je n'étais même pas douée. Mais j'avais pour la première fois une sensation de délivrance, d'évasion. Peu m'importait au fond qu'il s'agisse du piano ? j'étais plutôt attirée par le violoncelle ? mais ma seule angoisse était que ce tourbillon nouveau s'arrête un jour... »

Formée au conservatoire d'Aix, Hélène Grimaud se retrouve rapidement à Marseille chez un pédagogue hors pair, Pierre Barbizet ?

« le premier authentique allié de mon existence »

, se souvient-elle ?, avant d'obtenir une dispense d'âge pour entrer au Conservatoire national supérieur, de Paris, dans la classe de Jacques Rouvier. Une autre aurait été grisée par ce succès rapide et se serait mise à travailler d'arrache-pied pour mériter la confiance placée en elle, petite gamine de 14 ans. Hélène Grimaud, non. Elle est assidue, sans plus, elle traîne, elle se cherche, puisant dans la marginalité et la fréquentation des exclus des forces nouvelles.

« J'ai sans doute plus appris en traînant dans la rue que pendant mes cours de piano »

, résume-t-elle, toujours rebelle... Pourtant, on commence à parler de cette drôle de fille secrète, indocile et précoce, qui agace ou fascine en faisant ses premiers pas : au prestigieux concours Tchaïkovski de Moscou, où elle arrive en demi-finale en 1986 ; dans les maisons de disques, qui tournent autour de ce joli brin de musicienne rêvée pour un plan de communication ; chez les organisateurs de concerts, qui lui donnent plusieurs chances dès 1987, au Midem de Cannes, au festival de La Roque-d'Anthéron, à Tokyo, au Théâtre de la Ville ou à l'Orchestre de Paris.

Hélène Grimaud refuse de brûler les étapes. Elle avance à son rythme, avec la fougue d'une jeunesse qui trouve dans le répertoire romantique un exutoire. Elle idolâtre Schumann, qui devient son frère de souffrance ; elle explore infatigablement Brahms, dont elle aime les emportements (les Sonates de l'opus 2 et de l'opus 5) et les flambées crépusculaires (les ultimes Klavierstücke opus 118 et opus 119). Elle joue à l'énergie, jusque dans l'excès ? de pédale, de rubato ? en ne sacrifiant rien à la poésie et à l'émotion dont débordent ces pages rabâchées. Du tempérament, donc, avant toute chose. Mais dans le respect de la partition, à laquelle elle insuffle une fluidité rare ? il suffit de suivre ses mouvements souples du poignet ou du corps quand elle joue pour s'en rendre compte...

Hélène Grimaud est le contraire de ces virtuoses sans âme que sont devenus les concertistes professionnels, formés à la rude école de la rivalité et des concours. Cette simplicité et fraîcheur d'approche de la musique lui ont en tout cas attiré la sympathie des plus grands, Martha Argerich (piano), Gidon Kremer (violon), Gérard Caussé (alto), qui se bousculent pour faire de la musique de chambre avec elle.
L'avenir ? Elle laisse tomber, sans hésiter :

« Beethoven, Bach, de la musique contemporaine... et la compagnie des loups ! »

Car Hélène Grimaud élève ? le mot est incorrect car il suppose une domestication qu'elle récuse ? une meute de ces redoutables carnivores quelque part dans la banlieue new-yorkaise. Afin de sauvegarder l'espèce... Elle vit au milieu d'eux, mange et dort avec eux, entre ses concerts (une trentaine par an) et ses répétitions. Pour le reste, elle fera comme La Sauvage, de Jean Anouilh, elle ira seule se cogner partout de par le monde...

Xavier Lacavalerie


C'est une star. Dans le monde « classique », elle est la seule à occuper cette place tellement rare et tellement décriée. Un premier disque à 15 ans dédié à Rachmaninov (la « Sonate n°2 » et les « Etudes Tableaux » op.33) la fait grimper au firmament des étoiles : que cache donc cette toute jeune fille au visage d'ange qui joue comme une diablesse ?

Déjà, le paradoxe est là, qui va traverser sa vie, nourrir son mystère et accroître son aura : Hélène Grimaud intrigue.
Elle qui avait toujours semblé préférer les effusions brahmsiennes, les torrents rachmaninoviens ou les grandeurs beethoveniennes à la mathématique bachienne livre aujourd'hui un album consacré à Jean-Sébastien Bach.
Comme elle s'est toujours plu à le faire, Hélène Grimaud a bâti autour de Bach un disque patchwork qui mêle cinq préludes et fugues du Clavier bien tempéré, un concerto pour piano et des transcriptions par Liszt, Busoni et Rachmaninov. Pourquoi avoir choisi Bach ?

« C'est un compositeur qui fait peur parce qu'on craint de ne pas être à sa hauteur, mais la seule manière de lui rendre hommage est de jouer sa musique dans un esprit d'aventure et de découverte. »

Quand, en 1985, Hélène Grimaud obtient son premier prix au conservatoire de Paris en même temps qu'elle publie son premier disque, le chemin bien balisé de la carrière d'une jeune pianiste douée, intelligente et ambitieuse s'ouvre grand devant elle.

Mais voilà qu'en 1991, à 22 ans, (elle est née le 5 novembre 1969 à Aix en Provence), elle quitte la France pour s'installer aux Etats-Unis. Là, elle fait une rencontre qui va modifier le cours prévu : celle des loups.

« Je reviens du centre, il y a eu des naissances de loups mexicains »

En 1999, elle fonde le Wolf Conservation Center de South Salem, dans l'état de New York, où elle s'est installée. Entre temps, elle s'est inscrite à l'université pour étudier le comportement animal et obtenir un diplôme qui lui permet d'obtenir l'agrément du gouvernement pour créer un tel centre : n'élève pas des loups qui veut.

Aujourd'hui, alors qu'elle est revenue vivre en Europe -en Suisse, dans les montagnes-, les loups restent au coeur de ses préoccupations :

« Même si je n'ai plus le plaisir du travail au jour le jour avec les animaux et avec l'équipe, j'ai la satisfaction émotionnelle et intellectuelle de savoir que le projet continue. Je reviens du centre, il y a eu des naissances de loups mexicains, une espèce rare... »

Quelle relation entre les loups et Bach, direz-vous ? Hélène Grimaud étant connue d'un public qui ne se serait jamais intéressé ni à elle ni à la musique si elle avait vécu avec des poules, chacun de ses nouveaux albums atteint des chiffres de vente exorbitants : entre 80 000 et 100 000 exemplaires (5 000 en France est aujourd'hui une très bonne vente pour un disque de musique classique).

Ses deux livres ,« Variations sauvages » et « Leçons particulières », dans lesquels elle raconte ses aventures avec les animaux, n'ont pas été pour rien dans sa notoriété.

Une relation passionnelle avec le piano

Que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons, qu'importe : Grimaud est la clé qui ouvre à beaucoup la porte qui semble infranchissable de la musique classique.

D'un point de vue artistique, elle tient une place plus qu'honorable dans le panorama des pianistes de sa génération, livrant des interprétations souvent fougueuses, voire rageuses, mais en tout cas toujours honnêtes.
Depuis son retour en Europe, Hélène Grimaud a déménagé trois fois en trois ans. Tournées de concerts, promo, aéroports... Comment la musique s'accommode-t-elle de telles pressions ? Et quelle place occupe aujourd'hui le piano dans sa vie ?

« La pire pression, c'est celle que l'on se met à soi-même. Avec le piano, j'ai une relation tellement passionnelle que parfois je regrette de ne pas avoir fait autre chose, du violon, du hautbois ! Mais je n'oublie pas la joie tactile, le plaisir physique, que je connaissais avant, comme une drogue, en jouant par exemple du Rachmaninov... »

Rachmaninov, qui lui a tellement donné de plaisir, elle ne l'a pas abandonné au profit de Bach. Elle a fait se côtoyer sur son album les deux compositeurs en enregistrant la transcription pour piano par Rachmaninov du Prélude de la Troisième Partita pour violon de Bach.

« Raffinement, respect, pureté », sont les mots qu'elle emploie pour décrire le travail de transcription du compositeur russe. Puisse, en tout cas, son aura et son intelligence d'artiste faire connaître et aimer un peu plus Jean-Sébastien Bach, qu'elle transcrit elle aussi à travers son jeu.

Nathalie Krafft sur  Rue 89




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Mercredi 22 octobre 2008

photo: Serge Boisvert

Michel Bujold est né à Montréal le 4 juillet 1944, essayiste, scénariste et poète, dit aussi Wilbrod-Michel ou Michel-Wilbrod Bujold, il se décrit lui-même comme poète-concepteur-animateur. Michel a obtenu une maîtrise en études littéraires avec un mémoire en création de l'Université du Québec à Montréal en 1996.
Il est critique de cinéma pour Liaison Saint-Louis et a également écrit le scénario de plusieurs oeuvres radiophoniques pour Radio-Canada.
Michel Bujold a publié une dizaine de livres dont quatre recueils de poésie. Il reçu le Prix Goliath pour L'Amour et la Guerre en 1980. D'autres titres incluent :
L'antimiron: l'hommage plus que manifeste (Paperback - 1998) et L'inpudicité: Chapitre premier, un roman interréactif paru en 2000. Les deux dernières parutions de Michel s'intitulent L'amour en prolongation et Poète dans mon pays.

Bibliographie

Le lynchage constitutionnel de la famille Latimer, Montréal, une édition de 21 millions de Canadiens, 2005, 173 p.
The constitutional lynching of the Latimer family in Eight Scenes and one Conclusion, English summary
Le don de la mort, Montréal,Trait d'Union, 2003, 168 p.
Poète dans mon pays, Montréal, Éditions d 'Orphée, 2001, 52 p.
L'INpudicité, roman interréactif, Montréal, les Editions Varia, 2000, 126p.
L'antimiron, l'hommage pluss que manifeste, Montréal, Les Éditions Varia, collection « Essai et Polémique », 1998, 179 p.
Les Hockeyeurs Assassinés, Essai sur l'histoire du hockey, 1870-2002, Montréal, Guérin, 1997 150 p.
L'ÉgypSienne d'AmQui? Poème-récit pour rentrer dans ce monde, Montréal, Université du Québec à Montréal, (Mémoire de maîtrise en études littéraires, profil création), 1996, /154 p.
L'amour en prolongation, Poésies hérotiques, Montréal, Éditions d'Orphée, 1990, 40 p.
Transfert fantôme, Radio-Canada, dramatique radiophonique, 60 min., Québec, 1986
Le Tueur de temps, Radio-Canada, dramatique radiophonique, 60 min., Québec, 1986
Les Amants amnésiques, Radio-Canada, dramatique radiophonique, 60 min., Ottawa, 1985
Poète à vendre, Éditions d'Orphée, Montréal, 1984, 46 p.
Les Mots ménent le monde, Montréal, Parti-Pris (poème-murale au carré Saint-Louis), 1983
Poézi, poésies phonétiques, Montréal, « Les investisseurs », 1980, 40 p.
Lettre au maire Jean Drapeau, poème phonétique, Montréal, Parti-Pris (poème-murale au carré Saint-Louis), 1975
Transitions en rupture, Montréal, Parti-Pris,1972 57 p.
La campagne du parti poétique, Montréal, carré Saint-Louis, Éditions neigeuses, (texte collectif, un objet de Pierre Cadieu), 1970, 42 p.

Transitions en rupture

Nous, lambeaux de présences
                                                                la main à la guenille,
                                                                ayant chié tout drapeau
                                                                le crayon à la main,
                                                                ayant chié tout petit catéchisme
                                                                la main dans la main,
                                                                ayant chié toute fausse représentation
                                                                le refus en désordre apporté par la vie
Le cri déchirant de la naissance
                                                           le oui délirant, dans ce continent d'abondance
Nous ne croyons plus qu'à la vertu
                                                               des fleurs qu'il faut mordre
Nous avons soif du sang de notre soif
                                                                      dans ce continent d'abondance
Nous avons faim de grands déserts
                                                                  de sables chauds pour y mêler notre salive
Et nous refaire à cette boue,
                                                   dans ce continent d'abondance
                                                   ce n'est pas par la nourriture
                                                   et la suppression de l'appétit que nous occupons
                                                   et élargissons le champ de la conscience
Mais dans les tourments temporaires de l'appétit.

*
Ainsi le mot frisson dit entre nous
A renforci l'alliance du frisson
Éprouvé dans l'acte

*

Michel Wilbrod Bujold




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Dimanche 7 septembre 2008
Claudine Bertrand est une écrivain canadienne née à Montréal. Elle étudie d'abord à l'école normale, puis à l'Université du Québec à Montréal, où elle obtient une maîtrise en études littéraires. Elle enseigne depuis 1973 le français au Collège de Rosemont.
Elle est l'auteure d'une vingtaine d'ouvrages poétiques et de livres d'artiste au Québec et à l'étranger, dont Une main contre le délire (finaliste en 1996 au Grand Prix du Festival international de la poésie), L'amoureuse intérieure (prix de poésie 1998 de la Société des écrivains canadiens), Tomber du jour, Le corps en tête (prix international de poésie Tristan-Tzara 2001), L'énigme du futur (prix Saint-Denys Garneau en 2002). Elle a été lauréate du prix Femme de mérite 1997 et médaillée d'or du Rayonnement culturel.
Fondatrice de la revue Arcade, elle la dirige de 1981 à 2006. Elle crée le Prix de la relève Arcade (1991). En 1996, la Ville de Montréal souligne la contribution de la revue à l'occasion de son 15e anniversaire en lui décernant le titre de finaliste au Grand Prix du Conseil des Arts de la Communauté urbaine de Montréal. Également en 1996, un colloque tenu à l'Université Paris VIII (Vincennes) souligne la contribution significative aux échanges culturels France-Québec d'Arcade.
Depuis les années 1970, elle collabore à plusieurs revues littéraires: Montréal now !, Intervention, La nouvelle barre du jour, Les écrits, Hobo-Québec, Possibles, Rampike, Doc(k)s, Mensuel 25, Moebius, Estuaire, Écritures, Tessera, Bacchanales, et Acte Sud, Jardin d'essai, Pourtours et Travers (France).
Au Québec, son rôle en poésie est central, participant à plusieurs projets, comme La poésie prend le métro, qu'elle codirige durant la première année, et l'organisation de semaines culturelles. Elle est chroniqueuse de poésie à CISM, la radio de l'Université de Montréal, elle a participé à de nombreux colloques et à des lectures publiques, elle a animé des ateliers d'écriture de femmes, puis coanimé la première Nuit au féminin à l'Université du Québec à Montréal (20 avril 1985). Elle fait partie du comité d'administration du PEN Montréal.
Ambassadrice de la poésie québécoise, elle offre à l'étranger de nombreuses lectures, des conférences et des ateliers de poésie. Elle a notamment été correspondante à Paris pour le 1er Congrès des poètes du monde. Elle crée en 1999 la collection internationale de poésie «Vis-à-Vis», aux Éditions Trait d'Union.

Bibliographie

Recueils de poésie
Idole errante, récit poétique, Montréal, Éditions Lèvres Urbaines, 1983.
Memory, scénario poétique, Montréal, la Nouvelle Barre du Jour, 1985.
Fiction-nuit, poésie avec quatre dessins de Monique Dussault, Saint-Lambert, Éditions Le Noroît, 1987.
La dernière femme, poésie avec une linogravure de Célyne Fortin, Saint-Lambert, Éditions Le Noroît, 1991 (tirage épuisé) 2e édition bilingue tchèque et française, traduction de Jana Boxberger, Prague, Protis, 2000.
La passion au féminin, entretiens, co-auteur avec Josée Bonneville, Montréal, XYZ Éditeur, 1994.
Une main contre le délire, poésie, avec une illustration de Roch Plante, Montréal/Paris, Le Noroît/Erti éditeur, 1995.
L'amoureuse intérieure, suivi de La montagne sacrée, poésie, avec quatre originaux de Roland Giguère, Montréal/Paris, Le Noroît/Le Dé Bleu, 1997, * Prix de la Société des Écrivains Canadiens, Prix de la Renaissance française; 2e édition traduite en catalan par Anna Montero, Barcelone, Tandem Edicions, 2002.
Tomber du jour, poésie avec une illustration de Marcelle Ferron, Montréal, Éditions Le Noroît, 1999.
Le corps en tête, poésie, l'Atelier des Brisants, France, 2001, Prix international de poésie Tristan Tzara.
Jardin des vertiges, poésie, illustration de Chan Ky-Yut, Montréal, Hexagone, 2002.
Nouvelles épiphanies, poésie, Montréal, Trait d'Union, Autres temps, France, 2003.
Chute de voyelles, poésie, Trait d'Union, Montréal, Autres Temps, France, 2004.
Pierres sauvages, poésie, Édition de l'Harmattan, coll. « Poètes des 5 continents », France, 2005.
Ailleurs en soi, poésie, Éditions Domens, France, 2006.

Poèmes affiches
• La mutation en noir, accompagné d'une sérigraphie originale de Jaros, Grenoble, maison de la poésie Rhônes-Alpes Éditeur, 1987.
• Souffle et Soupir, accompagné d'une sérigraphie originale de Jean-Luc Herman, Paris, Éditions de la Séranne, 1998.
• À 2000 années-lumières d'ici, accompagné de deux œuvres de Marcelle Ferron, Outremont, Lanctôt Éditeur, 1999, traduction en roumain par Magda Carneci, Bucarest, 2000, sélectionné par l'Assemblée nationale de France pour l'Anthologie du millénaire, Paris, Éditions Bartillat.


Au bout du voyage

Nous reviendrons encore par ces routes de feu
de nouveau tout sera fini et à recommencer

Tristan Tzara

à Louise Blouin


À travers le jour ou la nuit
ton souvenir pointe
comme une aiguille une seringue
de côté comme de face


Un tressaillement de voix
celle de «mers intérieures»
devant le démuni
l'errant le souffrant


Décor de lit pâle
tu passes la journée
à regarder à la fenêtre
aucune lumière ne vient


Tes yeux s'assombrissent
se tournent vers l'intérieur
pour l'ultime périple


*

Une démesure d'écrivaine

Un collier de perles baroques
une chevelure d'étincelles
et de feux d'artifice
elle entrevoit une fête occulte
pour son sexe d'orchidée
c'est une démence d'écriture
une fiction à main levée
Sa voix la brouille aux lèvres
elle n'aura rien écrit d'autre
Quelques mots à la démesure
un monde de fureurs et de livres
Comme ivre du jamais dit
elle ne sait lire qu'à mots voilés
ses images aux milles maux
dans son grimoire d'écrivaine

*

Dans l'œil du miroir
une ombre tendue n'est jamais loin

Ni sa doublure
parmi les ombres

S'ouvre une fenêtre
qui entonne sa complainte

Là où le souffle court
sur les lèvres et les livres
il ne fait jamais nuit

Claudine Bertrand

 


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Lundi 11 août 2008

Photographe, peintre, graveur, poète et militant, Gérald Bloncourt est une figure révolutionnaire d'Haïti. Exilé en France pendant de nombreuses années, il n'a jamais oublié son île natale.

« Le ciel était immense, Je suis venu au monde, J'avais pourtant vingt ans ».
C'est dans l'avion qui le mène en République dominicaine que Gérald Bloncourt écrit ces vers, les derniers de son poème « l'Exil ». Nous sommes en février 1946. Après trois arrestations et deux évasions, ce jeune militant communiste vient d'être expulsé d'Haïti. Pour avoir mené, aux cotés, entre autres, des poètes Jacques-Stephen Alexis et René Depestre, les « cinq glorieuses » quelques jours plus tôt, il n'a plus le droit de séjour dans son pays. Ces cinq journées révolutionnaires, organisées par des intellectuels haïtiens entraîneront ensuite la chute du gouvernement d'Elie Lescot, chef d'Etat autocrate d'Haïti.

De prestigieux ascendants

Le contestataire Gérald Bloncourt, ce grand garçon mince à la peau claire et au regard malicieux n'a pas encore les vingt ans de son poème, mais il a de qui tenir. Déjà, son ancêtre et héros de la famille, Melvil-Bloncourt, était communard. Son père, guadeloupéen, a combattu les Allemands en 14-18. « Pendant la guerre de 39, se souvient Gérald, il avait réussi à trouver je ne sais où, une carte de l'URSS qu'il avait affichée. Tous les jours, il suivait sans y croire la progression des Allemands, et se réjouissait dès que les Russes reprenaient le dessus. On avait la radio, on vivait au son des « Prolétaires de tous les pays, unissez vous » de radio Moscou et de « Les Français parlent aux Français » de la BBC. » Son frère Tony, résistant, n'a que 21 ans quand il est fusillé au Mont-Valérien.
Gérald aussi, en ce début d'année 1946, encourt une éxécution, à laquelle il échappe grâce à l'intervention du poète surréaliste André Breton et de son ami Pierre Mabille. Après un bref séjour en République dominicaine puis en Martinique, Gérald prend le bateau pour la France. Dix-sept jours de traversée dans une cale, avec, pour compagnons de voyage, des bagnards bretons de retour de Cayenne. A ce moment, il ne sait pas encore qu'il lui faudra quarante ans pour revoir son pays.


Peintures parisiennes

A son arrivée en France, ce n'est pas vraiment la terre des Droits de l'homme, des grands poètes et des écrivains que Gérald aperçoit : « Quand on est arrivé au Havre, la ville était dévastée. Il ne restait que des ruines, il y avait des prostituées plein les rues. Pareil, quand je suis allé à Paris, j'avais l'impression de ne voir que des gens tristes et pressés qui s'engouffraient dans le métro. »
Ayant développé un don pour la peinture depuis l'enfance, il prépare son professorat de dessin dans la capitale française. Pour dédommager sa tante qui l'héberge, il vend quelques toiles. Gérald est loin d'être un novice. Deux ans auparavant, il était, avec le peintre Dewitt Peters, un des sept fondateurs du Centre d'Art haïtien. Alors peindre Paris, la Seine et ses ponts... : « Je connaissais un galeriste qui me commandait trois tableaux par semaine. Au bout d'un moment j'en ai eu marre. Du coup je restais chez moi et je peignais de mémoire... ».


Reporter-photographe... et militant

Désormais photographe pour les Editions photographiques universitaires, il est remarqué par les responsables du journal l'Humanité, qui l'embauchent en 1948. En huit jours, il est nommé responsable politique du service photo. Il est envoyé sur tous les conflits sociaux « J'ai dû me battre pour leur expliquer qu'une grève, ce n'était pas uniquement une photo de groupe des ouvriers. Il y avait plein de choses à prendre en compte, des regards, des cicatrices, des attitudes... »
C'est ainsi que Gérald perçoit et photographie la condition ouvrière : les femmes qui attendent leurs maris devant la grille les jours de grève, l'ouvrier mutilé embrassant ses enfants qui rentrent de l'école, les enfants des bidonvilles, les premiers camps de l'Abbé Pierre pendant l'hiver 1954, les mineurs du Nord... Autant de clichés en noir et blanc qui témoignent avec tendresse du quotidien, du labeur, et des revendications de tous ces travailleurs.
Il quitte ensuite l'Humanité pour l'Avant-garde et la Vie Ouvrière. Devenu reporter-photographe indépendant, il collabore avec Le Nouvel-Observateur, L'Express, et Le Nouvel Economiste. Il sillonne la France et l'Europe d'un bout à l'autre et découvre l'Afrique du Nord. Toujours engagé à gauche, il photographie la Révolution des œillets au Portugal en 1974 et les combattants du front Polisario en 1976...

« Ayiti cherie »

« J'ai vécu une bonne partie de ma vie en France, j'y ai vécu des aventures, j'y ai vécu l'amour... mais Haïti, je l'ai toujours gardée dans les entrailles ». Oscillant entre peinture, gravure et photo, Gérald Bloncourt n'oublie pas son pays. Son île, l'unique terre au monde qu'il n'ait jamais su photographier. Son île, qui, après le régime d'Elie Lescot, est tombée entre les mains des Duvalier, d'abord le père, puis le fils. La milice de « Papa Doc » étouffe dans le sang les moindres soupirs de protestation. Près de 60 000 personnes meurent ou disparaissent sous leurs régimes successsifs, sans compter les centaines de milliers de victimes de la faim ou de maladie.
En 1986, « Bébé Doc » est contraint d'abandonner le pouvoir. Après des années de protestation, d'espoir et même d'une grève de la faim, les exilés peuvent enfin rentrer au bercail. Gérald Bloncourt rentre en Haïti puis repart à Paris, pour effectuer des allers-retours réguliers - une dizaine de fois - dans les années qui suivent.
En 1998, il fonde l'Association pour la défense des droits de l'homme et de la démocratie en Haïti et dans le monde, plus connue sous le nom de « Comité pour juger Duvalier ». Un an plus tard, l'organisation publie un communiqué : « Le Comité pour juger Duvalier fait savoir que les plaintes concernant l'ex-dictateur haïtien, Jean-Claude Duvalier, pour "crimes contre l'humanité", ont été déposées ce jour 10 septembre 1999 auprès de Monsieur le Procureur de la République près le Tribunal de Grande Instance de Paris du Tribunal de Paris, au Palais de Justice de Paris. ». Mais Bébé Doc, qui vit plus ou moins caché en France, n'a encore à ce jour pas été inquiété.

Aujourd'hui âgé de 80 ans, Gérald Bloncourt, témoin de tant de luttes et de drames humains, ne s'est pas pour autant départi de son bel optimisme. Un espoir et un respect pour autrui qui se retrouve dans chacun de ses clichés, dans chacune de ses peintures. Grand et droit, le visage étonnamment lisse, le rire communicatif, il vit à Paris avec sa femme et sa fille. Difficile de résumer cet homme aux multiples passions. Et pourtant... Lui qui a fréquenté les plus grands, de Jean Cocteau à Charlie Chaplin, évoque en souriant sa rencontre avec Georges Brassens. « J'étais souvent là quand il composait ses morceaux, des chansons comme "Le petit cheval", ou "Les amoureux des bancs publics". D'ailleurs, Brassens ne se souvenait jamais de mon nom. C'est pourquoi il m'appelait "Révolution" ». Tout est dit.

Maité Koda

Bibliographie succinte
• Messagers de la tempête ; André Breton et la Révolution de janvier 1946 en Haïti (avec Michael Löwy), Le Temps des Cerises, sortie prévue en février 2007
• Le Regard engagé, parcours d'un franc-tireur de l'image, Bourin, 2004
• Yeto, le palmier des neiges, Arcantère, 1991
• La Peinture haïtienne (avec Marie-José Nadal-Gardère), Nathan, 1989

ses peintures


HOMMAGE A AIME CESAIRE

Le murmure des voix
a fait gonfler les voiles
de mon espérance

Beyrouth, le Liban,
ont atterri sur mon émoi

C'était un soir
près de la Contrescarpe,
à Paris...

J'ai senti au bord de mes larmes le précieux mélange
de mes espoirs fous

J'ai su une seconde
tout l'amour du monde

Le Nord-Sud
a fait sa pointe de vitesse sur l'alléluia de mon coeur

Toutes les cordes de la Liberté
se sont mises au diapason
des peuples...

Nous étions là
en plein centre du Nord
étalant ses crédits au
Tiers-Monde
dans la nuit riche de la ville...

Un instant
j'ai bu
à la Caraïbe...

*

J'AI MAL AU MONDE

J'ai mal au monde qui meurt j'ai soif et bois mes pleurs humiliés d'égorgés disparates j'ai mal aux tripes de ma planète j'ai l'oubli de mon chapelet d'enfant j'ai la mémoire de celui des bombes à vomir mon humanité ravagée je hoquète d'espérance vaine au fracas des armes mains raidies de ruines luisantes de larmes gluantes de sang fleurs fendues d'acier sur mes volcans éteints bourgeonnant de râles j'ai mal à mon baiser j'ai mal à mes frères africains sud-américains à ceux de mon espèce aux humbles violés à ceux d'Irak de Malaisie de Papouasie à ceux de Singapour du Nicaragua de Grenade de Panama de Cuba d'Haïti de St-Domingue de Guadeloupe et de Martinique j'ai mal au métèque que je suis j'ai mal aux battus volés séquestrés écrasés pulvérisés brûlés j'ai mal au monde qui s'abîme brûle se consume j'ai mal au tocsin des injustices milliardaires à la faune au pélican-pétrole j'ai mal à ma gorge nouée de vipères yankees j'ai mal à ma tendresse au bonheur à la neige qui tombe sur les tombes et sur Paris en ce six février 1991 j'ai mal à la poésie sacrifiée de l'espèce humaine...
J'ai mal aux étoiles au labeur à la culture j'ai mal à la littérature désuette j'ai mal aux regards d'amour j'ai mal à mes habitudes de vivre j'ai mal à l'espoir...
J'ai mal au monde que j'habite...
Paris, 6 Février 1991
(ce poème a été écrit au moment de la première guerre du Golfe)

Gérald Bloncourt

 

 

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Samedi 21 juin 2008
Né le 16 mars 1930 à Doboj, après des études de lettres à la Faculté de Sarajevo, il a travaillé presque toute sa vie dans la maison d'édition sarajévienne "Veselin Maslesa". Ses poèmes ont été traduits en de nombreuses langues. Sarajlic (dont le nom peut se traduire par "Sarajévien") est demeuré dans sa ville tout au long de l'interminable siège, qui a duré presque quatre ans. Il a été blessé, a perdu des proches. Il n'a pas cessé d'écrire : Le livre des adieux, Recueil de guerre sarajévien.
Ce fils d'une vieille famille musulmane de Bosnie, laïc et œcuménique, affectionnait particulièrement la Serbie et la Russie. Les amis de naguère, si nombreux dans ces pays, n'ont pas daigné s'enquérir de son sort dans la ville meurtrie ; à l'exception d'un seul, qui lui téléphona brièvement. Les deux recueils, journal de bord d'un navigateur naufragé, ont été publiés par les éditions N&B en 1997, dans une traduction de Mireille Robin. La Revue des ressources présente ici plusieurs poèmes extraits du Recueil de guerre sarajévien.
La guerre a sorti le poète de sa retraite et l'a contraint à un douloureux additif à son œuvre. Ses poèmes, écrits dans une langue simple, proche de la prose, ressemblent désormais à une ballade de prison. Une conclusion inattendue, parfois marquée d'une ironie sombre, retourne le sens du texte commencé comme un constat - là est la dernière liberté du poète face à la situation insupportable. La voix compte : les intonations d'une lecture lente ou chuchotée, exclamée ou drôle, le jeu théâtral de l'acteur, et tout particulièrement les arrêts, les césures dans la récitation. Le poète nous interpelle, et nous endossons ses expériences avec une mystérieuse familiarité.
BG
*

Dernier poème avant la guerre
à Slavko Santic

Nous ne mourrons pas dans le monde
de nos vers,
mais dans celui d'êtres fort différents
de nous.
Étranger m'est leur art,
étrangères me sont leurs amours,
s'ils en ont.
Étrangères me sont leurs pensées,
funèbres, haineuses, purulentes.
Étrangers me sont leurs blasons,
leurs bannières.

*
Théorie de la distanciation

La théorie de la distanciation fut inventée
par des fêtards du lendemain,
qui jamais ne veulent prendre de risques.
Moi, je suis de ceux
qui considèrent qu'il convient
de parler du lundi le lundi ;
le mardi, il pourrait déjà
nous sembler trop beau.
Il n'est pas facile, bien sûr,
d'écrire des poèmes dans une cave
quand pleuvent les obus.
Mais il serait encore plus difficile
de ne pas les écrire.

*
A l'occasion de la sortie de mon recueil chilien (s'il est sorti)

Au début du printemps,
quand la poste reliait encore
Sarajevo au reste du monde,
le poète traducteur Juan Octavio Prenz
et le poète éditeur Omar Lara
m'ont informé
de la parution prochaine au Chili
d'un livre de moi en espagnol.
S'il est sorti,
quelque lecteur chilien se demande
peut-être
ce qu'est devenu son auteur.
Oui, qu'est-il devenu ?
Il passe des heures dans sa cave,
il ramasse du bois,
il fait du feu sur le balcon,
il tient son journal de guerre,
et il rêve d'une omelette de trois œufs.

*
Le cimetière juif
à Abdulah Sidran

Les balles les plus meurtrières
qui frappent Marindvor
viennent du Cimetière Juif.
Le mercenaire de Milosevic
qui a installé sa mitrailleuse
derrière la tombe
d'Isak Samakovlija (1) ne sait même pas
qui il était,
pas plus qu'il ne sait qui est l'homme
qui vient de tomber, fauché par ses balles.
L'affaire est simple pour lui :
pour tout habitant de la ville tué,
que ce soit un médecin du SAMU
ou un chauffeur des transports urbains,
il touche une centaine de deutsche marks.
(1) Célèbre écrivain juif de Sarajevo, mort en 1955

*
Chien errant
à Lutva Hodzic

(A cause du nombre croissant de chiens errant de par la ville, les instances municipales de Kosevo nous ont informés qu'il est de notre devoir de signaler à la Mairie tout animal vagabondant près de chez nous.)
Devrais-je aller me dénoncer ?
Ne suis-je pas
moi aussi un chien errant ?
Je ne sais même pas
dans quelle valise
et dans quel coin de la cave
sont mes papiers.

*
Si j'ai survécu à tout cela

Si j'ai survécu à tout cela,
c'est grâce à la poésie
et aussi à une dizaine ou à une quinzaine
de personnes,
des gens ordinaires,
saints de Sarajevo
que je connaissais à peine avant la guerre.
L'État a également fait preuve
d'une certaine compréhension à mon égard,
mais chaque fois
que j'allais frapper à sa porte,
il était parti,
tantôt à Genève,
tantôt à New York.

*
Autodafé
à Eso Ramadanovic

Pour protester contre l'indifférence
de l'opinion internationale,
certains membres de l'Union des écrivains
ont annoncé
qu'ils brûleraient aujourd'hui leurs livres
en public.
Je vois que mon nom
figure dans leur communiqué.
Bien sûr,
j'approuve de toute mon âme
cette protestation
contre l'indifférence du monde,
mais
je ne brûlerai jamais mes livres.
D'abord, parce que je les aime,
et ensuite parce que, plutôt que les brûler,
je ferais mieux d'en offrir un exemplaire
à Ismar,
pour qu'il se souvienne,
quand il sera pharmacien en Suisse,
du temps
où il réparait mon toit,
bouchant les trous d'obus.

Izet Sarajlic


Tiré de La Revue des ressources

 


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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

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