Mercredi 29 octobre 2008

Putain, Joe je ne me sens vraiment pas bien. J'ai le moral dans les chaussettes comme on dit. C'est le bourdon, il résonne en moi comme un glas. C'est pénible. La barre, je l'ai sur le front mec. Puis s'il n'y avait que le physique qui ne suivait pas... Il s'agit de ces lendemains où les remords te grignotent, de ces lendemains où tu te réveilles comme un fruit alors que la veille t'étais une fleur. Le problème, c'est qu'une mouche a largué ses œufs au centre de ma couronne « pétalée ». Je suis bouffé de l'intérieur.

Hier, c'est revenu avec puissance, mec. Eh Joe ! Qu'est-ce que j'aurais voulu que tu sois là pour me retenir ! On ne sort pas de ces vices là une fois qu'on a décidé d'y entrer. Un verre, puis deux et trois ! Et ça ne s'arrête plus. L'alcool est une pétasse, elle sait se vendre ! Ouais Joe, je ne déconne pas.

Je dois bien l'avouer Joe. Quand je l'ai senti circuler dans mes veines pour aller se perdre dans les sillons de mon cerveau, j'ai aimé. C'était du Jet. En trois lettres, comme toi Joe. Cette bonne potion verte qui te rappelle ton enfance ! Tu sais, quand tu sirotais ta menthe sur la plage, habillé de ton seul bob et de tes seules lunettes. C'est traitre ! Parce que là, tes lunettes elles te font voir flou d'un coup puis ton bob, tu sais qu'il s'est envolé à tout jamais dans les torrents d'air glacés...

Y en a marre Joe, t'es jamais là quand il faut toi.

Puis une fois que t'es ivre, tu te mets à penser à toutes ces choses débiles qui te font croire que t'es un moins que rien, que t'es seul, que t'es inutile, que tu n'as fait que décevoir ton entourage... Enfin toutes ces conneries Joe ! Il y a de ça, il y a de ceux aussi qui ne se rendent pas compte de leur ridicule en allant bavasser des sans-lendemains avec des minettes. Tout ça c'est du baratin ! Je préfère encore vociférer du silence et mâcher de la solitude mec ! Parce que la solitude, c'est comme un chewing-gum ; faut la ruminer pour qu'elle perdre de sa saveur. La solitude, ça passe Joe. Ouais, ça passe...

Olivier Deluermoz


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Mercredi 29 octobre 2008
photo: Jean-Baptiste Mondino

WILDERNESS

Do animals make a human cry
when their loved one staggers
fowled dragged down
the blue veined river

Does the female wail
miming the wolf of suffering
do lilies trumpet the pup
plucked for skin and skein

Do animals cry like humans
as I having lost you
yowled flagged curled
in a ball

This is how
we beat the icy field
shoeless and empty handed
hardly human at all

Negotiating a wilderness
we have yet to know
this is where time stops
and we have none to go


ANIMAUX SAUVAGES

Est-ce que les animaux crient comme les humains
quand leurs êtres aimés chancellent
pris au piège emportés par l'aval
de la rivière aux veines bleues

Est-ce que la femelle hurle
mimant le loup dans la douleur
est-ce que les lys trompettent le chiot
qu'on écorche dans l'écheveau de sa chair

Est-ce que les animaux crient comme les humains
comme t'ayant perdu
j'ai hurlé j'ai flanché
m'enroulant sur moi-même

Car c'est ainsi
que nous cognons le glacier
pieds nus mains vides
humains à peine

Négociant une sauvagerie
qui nous reste à apprendre
là où s'est arrêté le temps
là où il nous manque pour avancer

Patti Smith              Présages d'innocence, Christian Bourgois éditeur, 2007

Traduit par Jacques Darras.


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Mercredi 29 octobre 2008

à Sevasty Koutsaftis

O LAKE OF LIGHT

Risen from the milky sward
I saw the one I love with flower
And on her breast an unborn moon
O wondrous moon! O lake of light!
The grass so green is turning white
O moon, O wondrous lake of light!

Milk of fire upon her tongue
Drew birds of jade and betel gum
Run river run!

The world of late grown small
Now achieves its just dimension
The one I love grown big with flower
Wheels within the lunar hour

Birds of jade in milky fire
Mitigate the heart's desire

The run, river, run, as runs the sun
For none are born except the one
That lies upon the breast undone

The moon unborn is chill as night
the heart is like a lake of light
Flower, moon, milk of fire
These together do conspire

Take wings, strange birds, take wings!


Ô LAC DE LUMIÈRE

Émergeant de la prairie laiteuse
Je vis celle que j'aime avec une fleur
Et sur sa poitrine une lune imminente
Ô merveille de lune ! Ô lac de lumière !
L'herbe si verte devient blanche
Ô lune, Ô merveilleux lac de lumière !

Le monde ancien rapetissé
Prend maintenant sa juste dimension
Celle que j'aime enceinte d'une fleur
Tourne dans le cycle lunaire

Des oiseaux de jade dans le feu lacté
Apaisent le désir du cœur

Alors coule, rivière coule, comme le fluide soleil
Car nul ne naquit sinon celle qui repose
Défaite sur sa poitrine

La lune future est fraîche comme la nuit
Le cœur est un lac de lumière
Fleur, lune, lait de feu
Tous ensemble conspirent

Envolez-vous, bizarres oiseaux, envolez-vous !

Henry Miller

Traduit par Frédéric-Jacques Temple.

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Mardi 28 octobre 2008

Rien en cadeau, tout emprunté.
Je suis endettée jusqu'aux oreilles.
Il faudra que je me rembourse,
que je paie de ma vie.

C'est ainsi que les choses se font.
le cœur est à restituer,
la foi à restituer
et un à un chaque doigt.

Trop tard pour dénoncer les termes du contrat.
On m'arrachera le remboursement des dettes
avec la peau.

Je marche entourée de partout
par une foule d'autres endettés.
Les uns sont sous le coup
de remboursement d'ailes.
D'autres, nolens volens
devront s'acquitter de leurs feuilles.

Dans la colonne Débit
figurent nos tissus.
Pas un cil, pas un pédoncule
à conserver pour toujours.

Le registre est précis,
et c'est l'évidence même :
on restera les mains vides.

Je n'arrive pas à me rappeler
quand, où et pourquoi
j'avais pu autoriser
l'ouverture de ce compte.

Y faire opposition
Cela s'appelle une âme.
Et c'est l'unique avoir
que le registre ignore.

Wislawa Szymborska

Traduction : Piotr Kaminski

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Mardi 28 octobre 2008

L'arbre est le frère de l'arbre ou son bon voisin. Le grand se penche sur le petit et lui fournit l'ombre qui lui manque. Le grand se penche sur le petit et lui envoie un oiseau pour lui tenir compagnie la nuit. Aucun arbre ne met la main sur le fruit d'un autre ou ne se moque de lui s'il est stérile. Aucun arbre, imitant le bûcheron, ne tue un autre arbre. Devenu barque, l'arbre apprend à nager. Devenu porte, il protège en permanence les secrets. Devenu chaise, il n'oublie pas son ciel précédent. Devenu table, il enseigne au poète à ne pas devenir bûcheron. L'arbre est absolution et veille. Il ne dort ni ne rêve. Mais il garde les secrets des rêveurs. Nuit et jour debout par respect pour le ciel et les passants, l'arbre est une prière verticale. Il implore le ciel et, s'il plie dans la tempête, il s'incline avec la vénération d'une nonne, le regard vers le haut... le haut. Dans le passé, le poète a dit: « Ah si le jeune homme était une pierre ». Que n'a-t-il pas dit : « Ah si le jeune homme était un arbre ! »

Mahmoud Darwich        Les derniers poèmes, La pensée de midi, 2008


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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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