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LaFreniere&poesie
photo: Michel
Mallet
Salut à tous je ne suis pas présentable paraît-il. J'ai
habité treize ans avec un loup, c'est vous dire. Chez moi il y a des vaches qui volent, des pierres qui pondent, des oiseaux que l’on trait et les montagnes de roches voyagent en camion. Ailleurs
je ne sais plus trop bien si les trains partent à l'heure, si les chenilles chantent ou font du pouce. Quand il pleut, les arbres explosent en silence.Je n'ai qu'un bac en rues, en trottoirs, en
tavernes, un doctorat d'espoir. J'ai pris les mots où ils étaient, dans
la bouche et la rue, loin des grammaires, des dictionnaires et des académies. J'ai appris à écrire dans les tavernes et les restaurants cheap, sur le skaï des minounes et les toilettes de
gare. J’élève des poules pour pondre des poèmes. Et même des lapins dont je me sers des oreilles pour capter la parole. J’écris à grandes pelletées de phrases qui font un bruit de
terre en tombant. J'écris au fil à plomb. Je me nourris
de terre, de pollen, de cailloux. Je ramasse les virgules dans les armoires aux feuilles et l'eau blanche des songes dans la paume des rochers. Je mange les pépins pour renaître en pommier. Je
trace l'étoile du Berger dans la laine encore fraîche. J'arrache les larmes au cimetière, les minutes à l'horloge. Je promène un jardin au bout d'un baluchon.Ce matin je me suis posté pour aller
vous rejoindre. Je serai dans l'enveloppe. La boîte à malle s'est perdue. Le facteur s'est pendu. La postière est enceinte et ce n'est pas de moi. J’ai toujours écrit sans savoir comment ni
pourquoi. Je continue pour les mêmes raisons.
Jean-Marc La Frenière
«Il n’y aura ni culture ni identité canadienne tant et aussi longtemps que les Canadiens n’assumeront pas l’héritage aborigène. Personne d’autre au Canada ne représente mieux que les Métis la fusion du vieux continent et du Nouveau Monde.»
Harry Daniel, Grand Chef des Métis du Canada, 1978
Liberté, Égalité, Fraternité ! ce concept qui permet aujourd’hui aux grands exploiteurs du monde de se présenter en modèles par le discours mais non par le geste, ne vient ni des Etats-Unis, ni de la France, ni de l’Angleterre qui l’ont placé dans leurs constitutions comme s’ils en étaient les inventeurs éclairés. Il vient du «Sauvage», il vient des «Gens-Libres» qui ont peuplé, conquis et donné, à leur manière, un visage humain à l’Amérique du Nord. Ce sont eux, Indiens et Métis, dans un esprit de symbiose avec cette Terre nourricière, qui ont inspiré Rousseau, Voltaire et tous ces autres; ce sont eux qui ont donné la mesure d’un esprit typiquement Américain, dans le sens continental, originel, unifié et fraternel du terme. L’Amérique, dans le sens que nous l’avons édifiée, ce n’est ni le Capitole, ni la Maison Blanche, ni le Pentagone, ni les Parlements d’Ottawa et de Québec. L’Amérique, c’est Nous !...
Des Métis, c’est ce que nous sommes, et c’est tout dire !
Russel Bouchard est un historien métis du Saguenay. Il a publié, entre autres :
La communauté métisse de Chicoutimi : fondements historiques et culturels
Le peuple Métis de la Boréalie : un épiphénomène de civilisation
Quand l’Ours Métis sort de sa ouache
La longue marche du Peuple oublié… : ethnogenèse et spectre culturel du Peuple Métis de la Boréalie
Russel Bouchard
33 Saint-François
Chicoutimi, Qc,
Le sens de la chasse et du tambour
Pour l’instant, ils se contentent de rêver. À l’appui des symboles, ils invoquent le ciel et toute leur manière de vivre sans l’aide du magasin. Sauf les canots, les moteurs, les fusils. Sauf la force du plus fort qui refuse aux autres leur part du royaume. Pour l’instant, ils rêvent d’espace et de chasse à rendre l’âme.
Car ils sont toujours en instance de partir. Autour des maisons à La Romaine, tout l’appareil des départs. Les canots de toile, légers, fragiles, désaffectés mais capables encore de rejoindre le castor à la tête des eaux, là où les moteurs n’ont plus de prise. Aussi les skidous impétueux qui les délivrent de la marche et les dépouillent de la force de marcher. Les traîneaux et les toboggans renversés dans tous les sens et qui servent d’abri contre le vent aux femmes appliquées à cuire la banique dans le sable. La peau d’ours à sécher sur une corde tendue parmi les oripeaux d’une lessive. Et l’estomac de l’ours, bien lavé, qui servira de contenant frigo-seal pour garder la graisse de l’ours (harmonieuse économie). Partout, un incroyable barda incohérent quand il est dépouillé de la marche et du voyage. Mais ils ne partent pas. Ils ne partent plus. Plus jamais. Ou si peu. De plus en plus de moins en moins. Et pourtant, ils commencent à comprendre qu’ils sont en train de perdre à tout jamais ce qu’ils ont de plus précieux à leurs yeux. Ils s’aperçoivent aussi que la sédentarisation n’est pas toujours facile à vivre. Ils affrontent d’autres misères. Dont la bière qui n’est pas facile à exprimer convenablement. Et ils se répètent ce que leur a raconté celui qui a fait le dernier tambour. Le tambour qui autrefois était un instrument de la chasse. Le tambour aujourd’hui qui ne sert plus qu’à jouer du tambour. Et celui qui ferait à nouveau un tambour sur la réserve, il l’offrirait sans doute à la Centrale d’artisanat.
Pierre Perrault
Quelle naïveté, quelle simplicité dans cette entreprise du chasseur André Mark, aujourd’hui concierge docile au dispensaire de La Romaine ! Je l’ai vu chasser autrefois avec Basile et Alexandre et Étienne sur le grand lac Mousquaro et je n’ai pas oublié son orgueil taciturne quand il a ramené le caribou après une belle course dans la neige lourde. J’ai admiré à longueur de jour, durant douze jours, sa démarche houleuse sur le vaisseau de babiche, comme si les raquettes répondaient aux commandes du cerveau, tel le loup-marin soudé à ses nageoires, l’oiseau à ses ailes. J’ai reconnu la sagesse légère de sa transhumance, l’économie des gestes du campement et toute l’énergie engagée dans la quête de l’eau fraîche, chaque soir, à bout de course, à la hache, sous trois pieds de neige, sous quatre pieds de glace, pour que le thé soit bon. Aujourd’hui, sérieux comme un pape, il chante le Kyrie pour inaugurer comme il se doit, dans sa nouvelle tradition (qu’est-ce qu’une tradition, sinon un geste voulu et utile aux significations ? Et quand il n’y a plus rien à signifier, la tradition devient lettre morte et peut-être ce qu’on nomme aujourd’hui artisanat), un camp en bois rond qu’il a voulu construire sur la rivière de ses pères, la rivière que son grand-père, le vieux William, a loué pour 150 dollars en billets de un dollar à la Québec North Shore Co. Ltd., la rivière qui était le chemin et la forme du royaume, la rivière parcourue dans tous les sens par les Indiens montagnais aujourd’hui encabanés à La Romaine, prisonniers des écoles et des magasins, la rivière conquise par eux à l’âge de pierre par les glacier, à la suite des caribous mangeurs de lichens et des lichens mangeurs de pierre. Un camp en bois rond comme on plante une croix. Mais en leur nom. Timidement. Qui fera valoir à la face du monde cette humble prétention, cette simple occupation ? Quel roi ? Et la messe sert à inaugurer un principe, dit Alexis qui traduit Basile et André à sa manière…
… le principe de Coucouchou qui est le pays, qui est notre pays. Le gouvernement nous a choisi un désert de sable. Nous on choisit ici. C’est la reprise de possession, de façon spectaculaire, des Indiens qui reprennent Coucouchou. C’est le commencement d’une terre indienne. Inouachi : une terre indienne renouvelée.
Et cette terre est renouvelée par la construction d’un camp en bois rond, amorce d’un village de leur choix. Auront-ils le courage de ce choix ? Et la force de résister aux arguments de l’inertie, du confort des Blancs, de la boite à lunch, du collier ? Et l’artisanat montagnais qui en résultera introduira le bois rond dans leurs usages et aura plus de sens que la rassade que les cinéastes et le missionnaire et l’anthropologue portent bravement pour signifier leur admiration, parce qu’il produira un patrimoine et une particule de souveraineté, parce qu’il informera le quotidien au lieu de mémoriser le passé.
Pourvu qu’ils maintiennent, en dépit des marchands, la suite du monde dans un sens qui entrave les arguments du pepsi !
Nous ne pouvons pas non plus les empêcher de rêver.
Et plus ils boivent pour oublier, plus ils rêvent. Car ils boivent. Comme nous buvons. Je voudrais pouvoir dire cette parenté des uns et des autres, ce commun refuge de la bière facile. Et quand ils rêvent, comme nous, ils rêvent de royaume. Ils rêvent des grandes chasses au caribou, du lointain Mouchouânipi, du grand Pays de la Terre sans arbre, ce royaume de légende dont ils se sentent dépossédés sans rémission. Et la dépossession, est-ce une nourriture de l’âme ? C’est Jean-Baptiste Lalo de la La Romaine (réserve indienne de la Côte Nord) qui m’a raconté la dépossession.
Maintenant je remarque
que je commence à changer
quand je suis dans le bois
je commence à avoir hâte
de manger de la farine
je n’avais ce goût-là
maintenant je me souviens
les vieux nous prennent
à cause de ce goût de la farine
c’est là où il y a du caribou
ça commence à être supposé
être notre vraie terre
Je reconnais que leur science est de survie. Ils n’ont pas appris à s’enrichir. Ils n’ont pas appris la division du travail, mais le partage. Aucun d’entre eux ne s’enrichit du travail des autres. Je ne connais pas encore un seul Indien marchand. Ils sont commis : comme les Québécois dans les chantiers. C’est sans doute leur faiblesse. C’est aussi leur noblesse. Ils sont égaux.. Et leur seul négoce est une forme d’échange. Ils n’ont pas appris à engranger. Ils n’ont pas de Bourse du Blé. Ils n’ont pas appris à profiter de la pénurie des autres. Ils sont les victimes de choix du moindre zarzais (déformation québécoise du mot jersiais). Est-ce là de l’innocence ? Ou une forme de sagesse que notre cupidité rend inopérante ? Une sagesse qu’il conviendrait d’apprendre et de pratiquer.
D'un mot l'autre