Jeudi 6 avril 2006

 

Depuis 1962, la revue Traces est animée et fabriquée par Michel François Lavaur dans sa "fourbithèque" . Traces, c'est d'abord un style : rien d'une revue sur papier glacé, une facture artisanale, faussement désordonnée (les poèmes présentés sont réunis par un subtil jeu d'écho), illustrée de nombreux graphismes souvent dus à MFL, envoyée dans des enveloppes recyclées transformées en pièces de "mail art" par MFL. La même rigueur informelle préside au choix des poèmes présentés : auteurs connus, "reconnus" et parfaitement inconnus (Traces aurait publié un millier d'auteurs) voisinent. Les textes sont, comme dans toutes les revues, inégaux, mais souvent intéressants cependant. Ils sont divers certes, mais ne relèvent ni de l'avant-gardisme le plus abscons ni d'un quelconque néoclassicisme. Des "pagexpo" permettent d'annoncer publications de recueils et expositions. Des chroniques et des critiques complètent l'ensemble.

Traces : le n=° 30F pour la France, 33F pour les autres pays ; abonnement 80 F en France (90 étranger)

LAVAUR à TRACES: Masque et Miroir : 20 f ; Petite Geste pour un homme nu : 20 F; Argos : 60 f ; Je de mots : 20 F; Aubiat : 30 F ; Quand l'isabelle encense : 20 F ; Argos VIII : 60F ...

Traces, Sanguèze, 44330 Le PALLET, France

 

J'ai peint le gibier mort: pastel, huile, aquarelle, pour conserver un peu le faisan, le garenne.

C'étaient l'art et l'étude, le paisible plaisir de la nature morte, plus innocent que celui de la chasse. Moins trophée que témoin.

Mais mon chien raide, immense et lourd au fond du coffre, mort d'un arrêt cardiaque, dans la chaleur torride, pendant le trajet vers la terre ancestrale, le retour anonyme et chaque fois unique au paradis des siestes sous l'auvent de la caravane et des balades au grand air, de puys en combes, quand le maître a le temps de batifoler et vagabonder avec son loup domestique. Mon grand berger, mon vieux copain, déjà charogne.

L'enterrer le soir même, au fond du jardin de mon défunt père, dans la nuit tourmentée d'éclairs et de pluie forte.

En mains, pelle ou pioche, je faisais le poème que je n'écrirai pas sur cette inhumation sans rite ni cérémonie, tandis que j'ahanais comme un forcené sur un sol armé de pierres sous le fer, bardé, cuirassé par ta sécheresse, soudain bloc de refus que ta furie des eaux n'attendrissait qu'à peine.

Trois mois durant, après cette âpre veillée de fossoyeur, je n'ai pas rédigé une strophe, aligné trois mots, autres que professionnels.

Cependant, quand je peaufine une marquetterie de phrases, des milliers d'humains agonisent en vain, des millions d'animaux se tordent de douleur muette ou crient leur détresse, vers ma plume artisane.

Cependant, à l'instant, un père prend son enfant mort.
Cependant, cependant, c'était mon ami chien.

ULYSSE

Il était là depuis toujours,

doux et patient, tendre et fidèle.
Il veillait déjà sur la chambre
bien des nuits avant la naissance
de l'enfant dont il fut le double.

Venu du pays des peluches
avec cet air de koala
qui descendrait d'un autre monde
il semblait fait pour l'amitié.
Il écoutait sans interrompre,
comprenait tout, n'oubliait rien.
Il savait garder un secret
et consoler mieux que personne.

Maintenant encore il demeure
le porte-chance de l'adulte
qui vogue au large en solitaire.
ballé‚ au fond de la couchette
il fait le tour de la planète
comme un discret mousse de poche
et n'a jamais le mal de mer.

NOUNOURS

Michel François Lavaur

 

par la freniere publié dans : Les marcheurs de rêve
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Jeudi 6 avril 2006

Docteur en Droit à l'Université Libre de Bruxelles (1924), il s'inscrit au Barreau et plaide au pénal (1931-1944). Il défend les délinquants. Après la guerre, il entre comme fonctionnaire au Ministère de l'Intérieur où il reste jusqu'à l'âge de la retraite, réussisant à ne pas perdre sa vie à la gagner. En fait Scutenaire ne s'intéresse foncièrement qu'à l'écriture, surtout depuis 1926, année où il découvre le surréalisme et surtout Paul Nougé.

Collaborateur à la revue surréalisre, il publie son premier recueil de poésies en 1927. Il rencontre Magritte, Marcel Lecomte et Irène Hamoir... la poétesse qui devient sa femme et qu'il célèbre à de nombreuses reprises dans son œuvre. Esprit insoumis, révolutionnaire, violent, destructeur de tabous, toujours en révolte contre la société vache, il trouve dans le groupe surréaliste de Bruxelles le lieu d'expression de ses pulsions. Un de ses moyens d'action est l'écriture automatique.

Membre de l'Association culturelle révolutionnaire (1933), collaborateur à Documents 34, il conduit poétiquement des entreprises anti-littéraires, en usant du collage et du plagiat.

En mai 40, Scutenaire fuit en compagnie de sa femme, de Magritte et d'Ubac dans le sud de la France, à Carcassonne, où ils retrouvent quelques grands artistes et intellectuels eux aussi en fuite. Scutenaire rédige alors une sorte de journal de bord, rassemblant des historiettes, des maximes ou des déclarations de sympathie pour la bande à Bonnot et le communisme : Gallimard publiera le premier volume de Mes inscriptions (1945). Quatre autres volumes sortiront trente ans plus tard.

Déçu du communisme dont il attendait beaucoup (1947), il l'abandonne totalement et n'épargne pas Staline.

Déçu du surréalisme, dont il regrette le côté commercial et le fait qu'il soit devenu une école, il s'en écarte quelque peu : s'il est un mouvement qui fait penser à l'industrie sucrière, c'est bien le surréalisme : peu de suc, beaucoup de pulpe. Collaborateur de la revue Les Temps Mêlés que dirige le pataphysicien André Blavier, il écrit aussi pour Rhétorique, Lèvres Nues et Vocatif.

Outre ses Inscriptions, Louis Scutenaire n'écrit pratiquement plus que pour ces revues. Son œuvre passe même inaperçue lorsque, en 1962, Fréderic Dard prend sa défense et le réhabilite. Le Grand Prix spécial de l'Humour noir viendra couronner en 1985 l'entreprise anti-littéraire de cet anarchiste de la langue.

Le cœur du Golem
Le Golem est un méchant
Il s'avance pesamment
Durant ses vacances au bord de la mer
Avec l'espoir désespéré que tout ira pour le mieux
Partagé entre la répugnance et la curiosité
Son œil écarte les enfants joueurs
Son cœur saute dans la bourriche
Quand il sera puissant à Paris
Il entend qu'on l'invite chez le pauvre
Comme dans la salle d'attente d'une gare
Dont le feu s'est éteint et la lampe
Il est près de minuit et l'on n'entend rien
À part le son grave de l'herbage qui rompt le silence
L'huile grésillante des rosées
Le Golem veut Ghislaine la jeune propriétaire
Plus que le cerf n'a souhaité la biche
Livide Ghislaine dont tant l'enchantent
Les pâles couleurs et la jambe forte
Elle est toujours vêtue de frais
Elle a son portrait sur sa porte
Il y a quelque chose d'attirant chez les filles
Leur beauté
Si le Golem est marqué du signe de l'infini dit-il
À la jointure des deux premières phalanges
Au majeur de la main droite
C'est qu'il s'est brûlé avec la cafetière
À l'aurore en passant le café
Et non pas dans le meilleur d'elle-même
Avec la tenancière d'un débit
Les portes s'enclenchent machinalement
Pour s'ouvrir ou se fermer sur le soir ou le matin
Dans une musique de tambours
À Balleroy derrière les feuillus
Dans le bassin lorrain vers Leursang
Les trains ne passent plus depuis hier
Tout le monde attend
La nuit est un oiseau dans le mur noir
C'est le Romantisme
On a dit à la Princesse
Non pas qu'elle a de jolie fesses
Ni qu'il faut écouter la messe
Mais qu'elle est marquée du signe de l'infini
Qu'elle est marquée et lui aussi
Le Golem
Ce vieil homme qui fait pitié

• J'écris pour des raisons qui poussent les autres à dévaliser un bureau de poste, abattre le gendarme ou son maître, détruire un ordre social. Parce que me gêne quelque chose : un dégoût ou un désir.

• C'est étonnant combien les honnêtes gens ont une connaissance parfaite de la saloperie.

• L'avenir n'existe qu'au présent.

• Il y a des gens dont je pense tant de mal qu'il est inutile que j'en dise.

• Chaque fois qu'il y a un type qui meurt, ce n'est jamais le même.

• N'oublions pas que nos maîtres ont des âmes d'esclave.

• Ce sont des hommes publics : ils sont sortis de l'ombre pour entrer dans la boue.

• L'homme a passé du règne de l'absurde au règne de l'absurdité.

• Je n'ai pas d'autre but que la libération totale de tout ce qui vit.
Et rien n'est qui ne vit pas.

• La vie sera bonne quand le travail sera pour tout le monde un luxe.

• Vous dormez pour un patron.

• Crier Vive la vie c'est, enchaîné dans une maison qui brûle, crier Vive la crème glacée ! Crie tout de même : on ne sait jamais ce qui peut arriver.

• Il est malaisé de rester fidèle à des amis qui ne demeurent pas fidèles à eux-mêmes.

• Le jugement implique aussi la condamnation du juge.

• Quand j'étais tout jeune, les accidents de travail étaient si fréquents dans mon pays que les gens, au passage d'un mort suivi du train de ses funérailles, ne demandaient pas : Qui est-ce ? mais, avec leur noire ironie : Quel trou ? ce qui voulait dire : Dans quelle carrière a-t-il été tué ? Comme si toutes ces morts n'eussent point suffi, aux grèves les gendarmes venaient tirer sur les ouvriers. Je me souviens d'une manifestation que j'avais suivie sur les épaules de Mémé Diablot. Les gendarmes tirèrent et, nous jetant sur le sol, nous avançâmes à plat ventre pendant bien trois cents mètres. À côté de moi, un grand type en velours à côtes, Victor Pintat, hurlait dans son enthousiasme émeutier et dansait en rampant.

• J'admets tout hors ce qui tend à me tenir dans une condition servile.

• Qui fit rager ses voisins enchanta leurs enfants.

• Il est regrettable pour l'éducation de la jeunesse que les souvenirs sur la guerre soient toujours écrits par des gens que la guerre n'a pas tués.

• Les chefs sont des salauds puissants ; les sujets, des salauds en puissance.

• Prolétaires de tous les pays, je n'ai pas de conseil à vous donner.

• Gendarme en colère pue plus encore que d'ordinaire.

• Donnez votre surplus au pauvre pour que le riche puisse le lui prendre et guérissez les lépreux pour qu'ils retournent à l'usine.

• Amoureux du facile, je préfère les sensibles - qui ont des lumières au bout des doigts - aux penseurs - qui ont une lampe dans la tête - parce que la clarté perce mal les os du crâne.

• Louis : Neuf fois sur dix j'ai raison.
Lorrie : Le malheur est qu'il y a souvent des dix.

• La plus ancienne profession du monde est hélas celle de prêtre.

• Il ne faut pas désirer les biens du riche, il faut l'en dégoûter.

• J'ai trop d'ambition pour en avoir.

• Agrandir et améliorer les cages est le contraire de les abolir.

• Se suicider ! Mais on passe la vie à le faire !

• Un grand travailleur est un pauvre diable qui s'ennuie.

• On obtient beaucoup plus d'un nanti en lui donnant des coups de poing qu'en lui tendant la paume.

• L'existence des chrétiens prouve la non-existence de Dieu.

• Le chômage est déplaisant parce qu'il n'est pas tout à fait généralisé.

• Après avoir œuvré dans la nonchalance, je me suis converti dans l'oisiveté.

• Il fut un temps où les esclaves ne pleuraient la mort de leur maître que par crainte d'un autre.

• La seule épopée qui me touche est celle de la bande à Bonnot.

• Équilibriste de génie sur flammes de chandelles.

• Je hais le travail au point de ne pouvoir l'exiger d'autres.

• Organiser une expédition pour explorer le banal.

• Ne manquez pas de m'annoncer les décès, s'il y en a ; les nouvelles font toujours plaisir.

• Je viens m'ennuyer avec vous pour dissiper mon ennui.

• Tout est hypothèse. Même cette idée.

• Chapardage et héritage sont les deux mamelles de la richesse.

Morceaux choisis extraits de Mes Inscriptions (1943-1944), Allia, 1982, 276p. - Mes Inscriptions (1945-1963), Allia, 1984, 298p. - Louis Scutenaire par Raoul Vaneigem, Seghers, 1991, 186p.

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Jeudi 6 avril 2006

Poète et essayiste, Paul Chamberland obtient son baccalauréat ès arts au Collège Saint-Laurent en 1961 et sa licence en philosophie à l'Université de Montréal en 1964, avant de poursuivre des études en sociologie littéraire à la Sorbonne. Il revient de ce séjour d'études à Paris profondément marqué par les « Événements de mai 68 ». De 1968 à 1972, Paul Chamberland s'implique activement dans la période effervescente de ce que l'on peut appeler, par convention dit-il, la « nouvelle culture »; la Nuit de la poésie de 1970, à laquelle il participe, en est un moment majeur. Cette même période est consacrée à ses activités d'écrivain et d'animateur au sein de l'équipe d'In-Média puis de la Fabrike d'ékriture. De 1973 à 1978, il fait l'expérience intensive de la vie en communauté et du réseau alternatif. Il collabore principalement aux revues Mainmise et Hobo-Québec, mais aussi aux revues Liberté, La Barre du jour, Estuaire, Possibles, Forces; il a également participé au Solstice de la poésie québécoise en 1976, ainsi qu'à la Rencontre internationale des écrivains de la francophonie à Épernay (France) en 1975. En 1978, il séjourne en Hongrie où il est l'invité de l'Institut culturel. En 1980, il participe aux festivals de La Rochelle et d'Avignon, dans le cadre des « Sept paroles du Québec ». Il se déplace également en Italie, à Bologne et à Turin, où il donne un cours sur la poésie québécoise. Depuis 1985, Paul Chamberland est professeur au département d'études littéraires de l'Université du Québec à Montréal.

Paul Chamberland a remporté le Prix de la province de Québec en 1964, au moment où toute son activité culturelle et politique se concentrait sur la revue Parti pris dont il a été l'un des fondateurs en 1963. En 1991, il a reçu le Prix Édouard J. Maunick pour l'ensemble de son œuvre et, en 1999, le Prix de poésie Terrasses Saint-Sulpice de la revue Estuaire pour Intime faiblesse des mortels. En 2005, il a obtenu le Prix Victor-Barbeau pour Une politique de la douleur : pour résister à notre investissement. Il est membre de l'Union des écrivaines et des écrivains québécois depuis 1977.

Bibliographie sélective:

Terre Québec (poèmes) Librairie Déom, Montréal, 1964

Demain les dieux naîtront (textes et poèmes) L'Hexagone, Montréal, 1974

Extrême survivance, extrême poésie (textes et poèmes) Parti Pris, Montréal, 1978

Aux compagnons chercheurs (poèmes) Le Préambule, Longueil, 1984

Un livre de moral (essai) L'Hexagone, 1989

Le multiple évènement terrestre (essai) L'Hexagone, 1990

Dans la proximité des choses (poèmes) L'Hexagone, 1996

Le froid coupant du dehors (essai) L'Hexagone, 1997

Intime faiblesse des mortels (poèmes) Noroît, Saint-Hippolyte, 1999

 

LE DERNIER POÈME

1

Quand les mots ne voudront plus rien dire,

qu'ils ne seront plus qu'une monnaie trafiquée entre des sourds;

quand les mots rendront tout de travers ce que brûle de dire

la proie écorchée, ou le bouffon souverain, que chacun est parfois pour lui seul;

 

quand il sera d'usage courant d'enrober d'un baratin expert

la déraison

et de donner la tournure du sourire au meurtre;

quand personne n'entendra plus dans les mots je t'aime que

le bafouillage d'un demeuré,

- alors on écrira le dernier poème.

 

2

Quoi que nous fassions, croyons-nous, ça n'empêchera pas le monde de tourner,

comme s'il était réglé sur le pilote automatique.

Quand la nuit cannibale aura englouti des millions d'hommes jetables,

- alors on écrira le dernier poème.

 

Comprenez bien que cette nuit, c'est du ferment obscur de nos pulsions

qu'elle tire sa voracité;

non, ce n'est pas ailleurs que dans les troubles rêveries du premier venu

que se fomente l'Horreur

- et quand il est trop tard, quand l'Horreur échappe à tout contrôle

comme nous aimerions croire alors que ce visage tourné vers nous

n'est pas humain.

 

3

Quand les riches produits de décomposition dégagés - par nous - du cadavre de la matière

auront à ce point empuanti l'air que nous respirons

qu'on ne survivra plus que dans des bunkers climatisés;

 

quand Tristan et Iseult, Héloise et Abélard, Roméo et Juliette

ne seront plus que des pantins manipulés par un autiste sexuel;

 

quand chacun rampera à tâtons dans ce réduit glacial

que sera devenu son propre coeur,

- alors on écrira le dernier poème.

 

4

Quand nous nous regarderons tous avec des yeux absents...
Ce regard de passant pressé qui congédie l'autre allègrement
sait-il qu'il signifie sa propre absence à soi ?
Comment dire ce tassement obtus de l'être qui défie toute expression
parce qu'il tait,
rature jusqu'au Je qui le dirait ?
Ça saute pourtant aux yeux, ce mutuel refus
répercuté à l'infini dans les endroits publics;
ce regard de biais qui pornographie tout ce qu'il touche,
et l'on ne sait jamais ni où ni quand l'on devra faire face
au coupant éclat d'un oeil
dégainé qui remâche le goût du meurtre.

Comment parvenir à nous dire - est-ce qu'il en est encore temps ? - que cette grisaille
envahissant de partout ce que nous tenons pour le réel
n'est pas un inconvénient qu'on fuirait en se blotissant dans son cocon
mais la lente, insensible et muette avancée d'une universelle glaciation ?
Quand, d'un Dehors changé en terrain vague,
en no man's land, en astre mort
parce que personne n'y rencontre plus personne,
se dressera pour régner sur nous tous le parfait visage de l'inhumain
- et nous n'y reconnaîtrons même plus notre propre visage anéanti ;
quand le dernier mot que nous opposons au néant,
ce mot qui commence toutes les phrases, Je,
nous restera en travers la gorge,
- et quelqu'un
alors
écrira le dernier poème sur Terre.

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Jeudi 6 avril 2006

Egobiographie tordue


 

Marcel Moreau est né le 16 avril 1933 à Boussu en Belgique.

"Le Borinage dont je me souviens nie la transparence. il a des boursouflements de moricaud rossé (...). La mine est là comme la partie honteuse de la nuit (...)On ne peut vivre aussi longtemps de fouilles et de houille sans se retrouver à l'heure de la remontée finale, le teint terreux, la peau ridée, l'oeil funèbre (...); Le Borinage m'attirait par ses entrailles. Je rodais près des carreaux de mines, je donnais des rendez-vous d'algarade et de flirt au haut des crassiers".

"Un jour j'écrivis au directeur d'un charbonnage mon désir de descendre. Ma lettre resta sans réponse. Mais peut-être est-ce alors que les souterrains que je ne pouvais visiter commencèrent à s'insinuer en moi. En les recréant mentalement, mon imagination s'étançonnait d'eux. Cette psychologie des galeries qui est la mienne n'a pas pu ne pas prendre un peu de son ombre et quelques unes de ses veines à ce monde interdit"

"Wasmes et Cuesmes sont des villages borains. Cela s'écrit comme une fin de quinte, comme un halètement rauque de raucheur. D'autres finissent en U : Flénu, Hornu. ceux-là sonnent drus et obtus. Puis il y a le gnon de Quaregnon, pan de l'oignon. Aussi la série des IE : Eugies, Herchies, Frameries, la Bouverie qui mettent un peu de vie  dans la toponymie. Enfin, il y a le tout petit Hainin, comme une haine de nain. Moi, je suis né à Boussu, toute boue sue"

"Mon père était couvreur. Je louchais du subconscient : un œil dans la mine, l'autre sur lui. Le gouffre et les hauteurs simultanément épiés, créateurs d'un unique émoi. De mon père, j'admirais le glissement sur les tuiles, en évadé, en rocambole, , mais aussi parfois, la pâle, la lente reptation. C'était un couturier des toits. Il ne pratiquait certes que l'alpinisme des humbles, néanmoins, il connaissait le royaume du vent (...) Acrobate pur de public, funambule méconnu, mon père fût-il mon premier héros ? Je le crois (...°J'étais à son chevet lorsqu'il nous quitta en 1948. Il avait cinquante et un ans, moi quinze. Il s'appelait Nazaire".

"Soutien de veuve, je dus abandonner mes études. Sans cela, je les eusse quand même compromises tant il est vrai que je n'avais à l'école qu'une vague  intelligence des mots, non la volonté de réussir. J'étais un élève affreusement moyen."

"Dans ma famille régnait une sorte de puritanisme sans Dieu. Lorsque je rentrais à la maison, toute trace de la vie des sens avait disparu, balayée désodorisée. J'avais l'impression d'être réellement né dans un chou. Je me prenais  pour un anormal, avec mon sexe en émoi, ma pensée esseulée s'inventant le nu et l'abus dans la nuit lourde".

"La mort de mon père met fin à mon inconscience. Tout ce qui l'a précédé  a été l'enfance des sens. Tout ce qui la suivra sera l'enfance du verbe"

 


 

Extraits



"Qu'arrivera-t-il quand ayant tiré de mon corps ce que mon corps avait à dire, sur cette vie, tout au long de cette vie, il n'y aura plus a en écrire que la mort ou le silence?
Le corps a donné corps à ma rage d'interpréter l'Homme, et le monde.
L'exploration des ténèbres, c'est lui.
L'extraction de la lumière, c'est lui.
La reconnaissance de l'âme, lustrale ou cloacale, c'est lui.
Les grands sentiments, l'impérieuse luxure et le traitement des obsessions qui comptent : les sens, non-sens et contresens de l'existence, c'est encore lui.
Lui enfin, l'informe entonnoir où se pressèrent, à l'en obstruer, mes désirs, mes ivresses, mes souffrances, mes passions mécréantes et créantes."

Insensément ton corps, Cadex (1996)

"Kamalalam était enfin sans racines nationales, tant alors le pays où il est né lui apparaissait artificiel, lourdaud, trop exigu pour son appareil respiratoire et son besoin d'espace; et même sans racines régionales, puisqu'il considérait "son Borinage comme quelque chose qui se mourait, qui perdait une à une ses traditions, la volonté d'affirmer sa différence, qui se laissait détruire par le fallacieux credo de l'unité nationale"
Kamalalam, L'Age d'homme (1982), pages 62-63.

"Vautré sur l'ardoise, progressant vers la flèche, mon père semblait à la merci du ciel, d'une taloche du diable. Il gravitait autour d'une verge immense rêvant d'enfiler les nuées. "
Egobiographie tordue - Quintes (1964)

 


 

 

Bibliographie


Quintes, Buchet-Chastel (1963)
Bannière de bave, Gallimard (1966)
La Terre infestée d'hommes, Buchet-Chastel (1966)
Le Chant des paroxysmes, Buchet-Chastel (1967)
Écrits du fonds de l'amour, Buchet-Chastel (1968)
Julie ou la dissolution, Christian Bourgois (1971); réd.Jacques Antoine (Bruxelles) Les Eperonniers (1984)
La Pensée mongole, Christian Bourgois (1972); Ether vague (1991)
L'Ivre livre, Christian Bourgois (1973)
Le Bord de mort, Christian Bourgois (1974)
Les Arts viscéraux, Christian Bourgois (1975);Ether vague (1994)
Sacre de la femme, Christian Bourgois (1977); éd. revues et corrigée, Ether vague (1991)
Discours contre les entraves, Christian Bourgois (1979)
A dos de Dieu ou l'ordure lyrique, Luneau Ascot (1980)
Orgambide scènes de la vie perdante, Luneau Ascot (1980)
Moreaumachie, Buchet-Chastel (1982)
Cahiers caniculaires: écrits au fond de l'écrit, Lettres vives (1982)
Kamalalam, L'Age d'homme (1982)
Saulitude, (Photos Christian Calméjane) Accent (1982)
Incandescence, Labor (1984) + Egobiographie tordue
Monstre, Luneau Ascot (1986)
Issue sans issue, Ether vague (1986) ,(1996)
Le Grouilloucouillou, en collaboration Roland Topor, Atelier Clot, Bramsen et Georges (1987)
Treize portraits, en collaboration avec Antonio Saura, Atelier Clot, Bramsen, et Georges (1987)
Amours à en mourir
, Lettres Vives (1988)
Opéra gouffre
, La Pierre d'Alun (1988)
Mille voix rauques
, Buchet-Chastel (1989)
Neung, conscience fiction, L'Ether Vague (1990)
L'Oeuvre Gravé
, Didier Devillez (1992)
Chants de la tombée des jours, Cadex (1992)
Le charme et l'épouvante, La Différence (1992)
Noces de mort, Lettres Vives (1993)
Tombeau pour les enténébrés, L'Ether Vague  (1993)
Bal dans la tête, La Différence (1995)
Insensément ton corps, Cadex (1996)
La compagnie des femmes, Lettre Vives (1996)
Les arts viscéraux
, L'Ether Vague (1996)
Intensément ton corps, Cadex (1997)

 

Sa voix: http://www.dmnet.be/voix/main/fr/pgatfr/autfr14.html

Hommage à Michel Camus

http://membres.lycos.fr/mirra/bioMCamus.html

Il y a des silences comme ça, plus inouïs que d’autres. On ne se fait pas à leur éternité. Je ne sais comment m’y prendre avec le silence de Michel. Je le voudrais chaque jour recommençant à dire, en nous qui l’avons aimé. Il y avait de son vivant un silence selon Michel, un fort secret de dire, unique, inimitable, tendu à l’extrême, et qui n’avait pas son pareil pour parler à mes fracas.

Mes fracas ne l’écoutaient pas toujours, je le regrette, ils avaient tellement à faire avec la surdité de ma nuit. L’ami me comprenait. Par sept fois, par ses sept livres, il donna sa confiance à mes orgues charnelles. (Claire, je pense à toi, aussi, évidemment).

Non, je ne sais comment m’y prendre avec ce dernier souffle. Ne l’ai pas recueilli, n’avais pas l’oreille à ça. Il était de trop, n’étant pas poétique, le seuil à ne pas l’être, au bout de la longue succession des chants. L’ami a beaucoup chanté. Il a chanté l’amour, l’absolu, la lumière, le jouir, les ténèbres, l’absence de Dieu, le sacre de l’Absence et celui du Désir. Il a tout chanté et jusqu’à la Mort même, la Mort à la fin surtout, sauf qu’en son dernier souffle, il y eut cet arrêt sur non-dit, non-chanté, quelque chose ou quelque rien, mais vraiment, comment savoir quel nom porte, ou à quel mot correspond semblable interruption de tout ?

J’ai vu Michel s’en aller de consomption. Il nous quittait discrètement, sans se plaindre, malgré les ravages. Lents, ces ravages, donc d’autant plus inexorables. Mais il avait l’adieu économe, de ceux qui répondent « ça va » à la stupide question. Pudeur ou résistance, ou les deux, il nous empêchait parfois d’y croire, à son mal. C’est peut-être encore un art, fier et démodé, un « art d’honneur », que de cacher aux proches ce qu’on connaît, dans sa propre chair, du sens perdu de vivre.

J’y ai cru, j’ai bien dû croire à la perdition, alors qu’un certain jour de décembre je me trouvais chez lui pour la sortie d’Orgambide.

Il était là. De moins en moins ici et là, voix et corps décimés. Il rassemblait ce qu’il pouvait de ses esprits, auteur de son Esprit, à demeure, lui, comme une basse continue.

Et pourtant, ce jour-là, quelle chaude présence que la sienne, malgré les vacillations… Quel effort pour ne pas nous manquer, pour qu’on ne manque de rien. Sa générosité… Il me souvient de son regard, grand attentif, attentionné s’il en fut, et transperçant. Trans, préfixe cher au Poète. Trans de transcendance, de transquoditienneté, et j’en passe de ces mots qui semblaient vouloir nous rappeler à tout prix son obsession première : se traverser, se rendre traversable, au besoin par la lance recourbée de l’insatiété du fou. Se porter, sans cesse, au- delà de soi si l’on veut toucher, ne serait-ce que toucher, au sens inatteignable. Sa part de violence… Belle, belle…

Qu’on ne s’y trompe point, ce que j’écris de lui n’est pas triste. La tristesse est crématoire. Elle était au crématorium. Trop de cendre nuit à la mémoire du feu. Aujourd’hui, j’écris que Michel a brûlé, et que visiblement brûlant il le reste, le restera. Il n’y a pas d’urne qui puisse contenir cela qui le consuma. Je ne serai plus triste, désormais, sachant relire en moi les lettres vives de cette incandescence. Et c’est comme un sourire, ou comme une mélodie, qui me vient, soudain, pour ne pas oublier, pour n’oublier jamais cet homme, ni son goût du silence, ni le suivi de ses voix.

Marcel Moreau

par la freniere publié dans : Les marcheurs de rêve
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Jeudi 6 avril 2006

En si peu d'existence

parmi quelques délices

tant et tant de remords

comme autant de supplices

 

comment croire encore

à la mansuétude

endormie sous les vagues

du hasard

 

J'ai connu l'existence de Gilbert Langevin le jour de son décés. Ce poète a marqué l'histoire du Quebec par son radicalisme en faveur de la cause souverainiste. Je l'apprends également dans les journaux le jour de son décés. Langevin s'est laissé mourir disait-on. Il est mort seul, avec son désespoir. Il est allé jusqu'au bout de sa plume et a entièrement consacré sa vie a l'écriture poetique. Or j'ai decidé d'aller rendre hommage à un homme qu'il me restait à connaître. Je me suis rendu au salon funéraire où je fus le premier arrivé. Il est 13h30. Son frère est là, serein, et la tombe ouverte de Langevin au fond du salon. Son frère me salue, on se sert la main. Il me demande: -"Vous étiez un ami de Gilbert?..."
-"Si on veut oui, depuis hier. C'est la première fois que je le vois aujourd'hui, il est beau"
-"C'était un grand homme. Spécial surtout. On l'a retrouvé étendu dans sa petite chambre louée. Il ne mangeait plus depuis quelques semaine. On l'a hospitalisé et on a du lui faire une opération... son estomac et ses intestins ne fonctionnaient plus. On lui a posé un sac. Et ça le rendait trés honteux. Il m'a alors dit: "si je mange, le sac se remplit et j'ai pas envie de voir le sac la se remplir. Alors je vais mourir." Et il s'est laissé mourir. C'etait un homme fier et un bon diable."

J'ai regardé le visage de Langevin un instant. Et je me suis demandé pourquoi, moi qui ose écrivailler et qui suis rongé par la la passion de la poésie année aprés année, je n'avais pas connu cet homme. Pourquoi! Un sentiment de culpabilité me fit jurer que désormais, j'allais faire connaître Gilbert Langevin dans mon pays et ailleurs dans le monde.

J'ai acheté tout ce que j'ai pu trouver sur lui. Je n'ai pas encore tout, mais ca s'en vient. J'ai lu sa poésie d'acharné. J'ai un peu mieux compris l'homme. Et surtout, j'ai su qu'il a vécu uniquement pour son art. Il a vécu en solitaire. Il a vécu au crochet des infimes bourses du gouvernement et il fut misérable jusqu'au jour de sa mort.

Aux funérailles de Gilbert, dans une église sur la rue St-Joseph, tous ses amis y étaient. Moi, son nouvel ami du jour, me suis assis en retrait et j'ai regardé ce qu'ils avaient à dire. Pauline Julien, Gaston Miron, Dan Bigras... Ils ont chanté sa poésie, ils l'ont lu et ils lui ont rendu un dernier hommage comme jamais je n'avais vu. Il n'y a pas eu de messe, car c'était le souhait de Gilbert. Mais il y eut des fruits pour toutes les ouïes et des larmes sucrées pour tous. C'est difficile a decrire, mais c'était tellement beau.

J'aurais aimé le connaître.

Martin Page (Québéc)

Cet article a été publié dans la revue "Vivre en Poésie"

À la gueule du jour, Gilbert Langevin, Montréal, Éditions Atys, 1959. Note : Date de l'achevé d'imprimer: le 5 mars 1959.

Poèmes à l'effigie de Larouche, Larsen, Miron, Carrier, Chatillon, Caron, Marguère et moi, Gilbert Langevin Montréal, Éditions Atys, 1960?

Symptômes, Gilbert Langevin, poèmes, 1959-1960, Montréal, les Éditions Atys, 1963? Note : Date de l'achevé d'imprimer : mars 1963.

Un peu plus d'ombre au dos de la falaise, Gilbert Langevin 1961-1962 [Montréal] : les Éditions Estérel, c1966. Note : Date de l'achevé d'imprimer: le premier mai mil neuf cent soixante-six.

Noctuaire, Gilbert Langevin, Montréal, les Éditions Estérel, c1967.

Pour une aube, Gilbert Langevin, Montréal, les Éditions Estérel, c1967. Note : Date de l'achevé d'imprimer: le vingt-deux juillet mil neuf cent soixante-sept.

Ouvrir le feu, Gilbert Langevin, Montréal, Editions du Jour, c1971.

Stress, Gilbert Langevin, Montréal, Editions du Jour, c1971.

Origines, 1959-1967, Gilbert Langevin, Montréal, Editions du Jour, 1971. Note : Sommaire: A la gueule du jour. - Symptômes. - Un peu plus d'ombre au dos de la falaise. - Noctuaire. - Pour une aube.

Les écrits de Zéro Legel, Gilbert Langevin, Montréal, Editions du Jour, 1972. Note : Sommaire: Sér. 1 Les tiroirs. - Les béquilles du ciel. - Contes pour dormir. - Les fleurs du bal. - Torpilles sous cloche.

La douche ou la seringue, Gilbert Langevin ; postface de Lucien Francoeur, Montréal, Editions du Jour, 1973. Note : Deuxième série des Ecrits de Zéro Legel.

Novembre, suivi de La vue du sang, Gilbert Langevin, Montréal, Editions du Jour, 1973.

Chansons et poèmes, Gilbert Langevin, Montréal, Editions québécoises / Editions Vert blanc rouge, 1973 / 1974.

Griefs, Gilbert Langevin, poégrammes, Montréal, L'Hexagone, 1975.

L'avion rose : écrits de Zéro Legel, troisième série, Gilbert Langevin, Montréal, La Presse, c1976. ISBN : 0777701308

Mon refuge est un volcan, Gilbert Langevin ; avec neuf ill. de Carl Daoust, Montréal, L'Hexagone, 1977.

Le Fou solidaire, Gilbert Langevin ; illustrations de Jocelyne Messier, Montréal, L'Hexagone, 1980. ISBN : 2890061752

Issue de secours, Gilbert Langevin ; illustrations de l'auteur, Montréal, L'Hexagone, 1981. ISBN : 2890061914 (br.)

Fables du temps rauque (pour l'enfant d'autrefois), textes : Gilbert Langevin ; gravures :Monique Dussault, Montréal, Editions du Pôle, 1981.

Les Mains libres, Gilbert Langevin, poésie, Montréal, Parti pris, c1983, ISBN : 2760201597 (br.)

Entre l'inerte et les clameurs, Gilbert Langevin, Trois-Rivières, Écrits des Forges, c1985. ISBN : 289046072X (br.)

Comme un lexique des abîmes, Gilbert Langevin, Trois-Rivières, Écrits des Forges, c1986. ISBN : 2890460851 (br.)

Body of night, Gilbert Langevin, translated and edited by Marc Plourde, selected poems, Montréal, Guernica, c1987, ISBN : 0919349471(br.) / 0919349463(rel.)

Au plaisir, Gilbert Langevin, Trois-Rivières, Écrits des Forges, c1987. ISBN : 2890461092(br.)

La Saison hantée, Gilbert Langevin, Trois-Rivières, Écrits des Forges, c1988. ISBN : 2890461394 (br.)

Ultimacolor : espace appelle écho, Gilbert Langevin, Jonquière, Sagamie/Québec, 1988. ISBN : 2893330118 (br.)

Né en avril, Gilbert Langevin, textes poétiques suivis d'une lettre manuscrite de Gaston Miron, Trois-Rivières, Écrits des Forges, c1989. ISBN : 2890461599 (br.)

Les Vulnérables, Gilbert Langevin, Jean Hallal, poésie, Montréal, L'Hexagone, c1990. ISBN : 2890064182 (br.)

Haut risque, Gilbert Langevin, Trois-Rivières, Écrits des Forges, c1990. ISBN : 2890461963 (br.)

Le dernier nom de la terre, Gilbert Langevin, poésie, Montréal, L'Hexagone, 1992. ISBN : 2-89006-466-2 (br.)

Confidences aux gens de l'archipel, quatrième série des écrits de Zéro Legel, Gilbert Langevin, Montréal, Triptyque, 1993. ISBN : 2-89031-171-6 (br.)

Le cercle ouvert suivi de Hors les murs ; Chemin fragile ; L'eau souterraine, Gilbert Langevin, poésie, Montréal, L'Hexagone, 1993. ISBN : 2-89006-490-5 (br.)

Poévie, Gilbert Langevin, anthologie présentée par Normand Baillargeon, poésie, chansons, prose et aphorismes, Montréal, Typo, 1997. ISBN : 2-89295-132-1 (br.)

La voix que j'ai, Gilbert Langevin, recueil préparé par André Gervais, chansons choisies, Montréal : VLB, 1997. ISBN : 2-89005-654-6 (br.)

Dernier poème de Gilbert Langevin (inédit)

   MÉDITAPHE

      Peu pour tracer un signe clair
pas assez pour l'effacer
      Une voix sans voix
une voix de soif
blessure-fontaine
gouffre-limite
infini sans pitié
perte à l'état net
violent feu glacier
de plus en plus loin dans l'intense
en douleur en métal
et tordu par le vaillance
de la pire absence
sans pouvoir crier dans un souffrir total
comme un baiser d'enfer
enfanté par des lames…
d'être à vif jusqu'ici
passé qui brûle!
sourde entente échos mordus
là où le comment sans défense
coule et croule sous des milliers
de petites aiguilles qu'on dirait
savantes et de plus en plus accablantes
là c'est bien là que le dur flanc
élève sons mur le plus tranchant
des instincts se conjuguent
pour un intro pur
ô grande masure à l'échelle du désir!
ô nature! ô luances!
ô ténacité de l'existence!
ah! mais rompre tout soudain
dans l'interne temps nul
pour une rengaine sous lèvres sereines
douce enseigne aux yeux de pluie
mais tout se désajuste entre les circuits
les moindres nids se néantisent
en allant fuir vers le non-dit
nous courons à la mort de l'éclos
dans le champ du prochain mot
puis c'est le règne de la tache
qui masque chaque seconde
défilé de cendres hécatombe de silences
passé-poison mémoire-sans-pardon
et les interdits focaillent
dans le vanitarium marie diesel
campari didier le davidien
et ça langue ainsi dansent
les papilles de la Sainte-Vehme
le vent vient d'ailleurs de se faire
une gondole avec le dos de son lit
et le vent gonfle du mauvais œil
pourtant ça roule pêle-mêle
au fond de la nuit
pas si longue mais bien remplie
de n'importe quoi de n'importe qui
à vue d'oiseau les angles se détendent
et l'amour clapote en son hamac angélique
éclisses de musemer
accueillants débris
dépit de désirure à la dévisse
eh ça feuillette un si joli feuillage
caché sous tant de linceuls gris
qu'on y croirait voir pleuvoir
des ombres de toutes les teintes
ça ne veut pas mais ça y est
ça s'effrange effectivement
flèches pendules
aux allures mourantes
et ça succombe vite
au feu de l'éphémère
passage tourbillon détour
évanescente fenêtre…
Nettoyer les cerveaux à quel prix?
Celui du risque ou celui de la protection civile?

10 septembre 1994 Hôpital Notre-Dame

Le souvenir, c'est la présence invisible.
Victor Hugo

C'est un peu de nous tous en celui qui s'en va et c'est en celui qui naît un
peu de nous tous qui devient autre.

Gaston Miron

Décès-verbal

Pour me reconnaître au milieu du bétail
un détail
j'ai les yeux en croix

et les sanglots pleuvent sur les abattoirs
le cadran du cœur en sa cellule rouge
ronge son frein solitaire

un serpent dans les entrailles
enquête sur le charivari
d'une nouvelle poétude sans père ni mère
[...]

ô ma tête… sous les rouages de la Parole

poème extrait de « Symptômes »


Je vous l'accorde : il faut cent rimailleurs pour faire un auteur de poèmes. Et il faut encore bien des recueils de poésie pour trouver un poète. Mais alors, justement : quand on en a un, on devrait savoir combien c'est précieux, indispensable et salutaire. C'est malheureusement trop souvent le contraire qui se produit, et on tend alors à ne pas accorder toute l'attention qu'ils mériteraient à ces alchimistes du langage qui nous semblent enfermés dans d'hermétiques laboratoires de mots et d'images.

Singulière et néfaste erreur, qui ne me semble que trop répandue.

À l'automne 1995, me parvenait la terrible nouvelle : Gilbert Langevin est au plus mal, à l'Hôpital Notre-Drame, comme il aimait le nommer. Gilbert Langevin, cela voulait dire : un poète absolument essentiel, essentiel comme le pain et l'eau.

Langevin est mort le 18 octobre 1995. Il avait passé sa vie, disait-il, à " cultiver des cris dans la glaise de la nuit ", produisant plus de trente recueils de poèmes et une centaine de textes de chansons, au moins.

Ses récoltes avaient, il est vrai, attiré l'attention de quelques lecteurs et de bien des auditeurs - ceux-là ignorant souvent qu'il était l'auteur des textes qu'ils fredonnaient. Cet ouvrage propose modestement une promenade dans un de ces jardins de hiéroglyphes que trop peu de gens se donnent la peine de déchiffrer.
? ? ?

Dans un article remarquable et désormais incontournable paru il y a près de trente ans , Pierre Nepveu se penchait avec intelligence et sensibilité sur la poétique de Gilbert Langevin. Nepveu remarquait alors que son œuvre, abondante et importante, n'avait eu droit jusqu'alors qu'à un silence quasi total de la part de la critique universitaire et savante. Cela n'a fait que s'amplifier au fil des ans : l'œuvre devenait de plus en plus importante et abondante, et le silence de la critique " savante " de plus en plus profond.

Diverses raisons peuvent expliquer ces ratés de la critique.

Il y a d'abord le fait que la personne et le personnage de Langevin étaient à ce point forts, présents, voire dérangeants - du moins aux yeux de certains observateurs -, qu'ils ont pu contribuer à masquer son œuvre. On lui reconnaissait volontiers, par exemple, un génie de la parole : et il est vrai que sa parole était un feu d'artifice incomparable, faisant entrer directement en contact avec le mystère de la poésie, la faisant chair dans son corps tendu comme une corde et résonnant de mille échos sonores cherchant à se nommer.

Mais c'était trop souvent pour réduire ses poèmes à une parole écrite, ce qui occultait précisément son travail d'écriture.

Son humour, son apparente négligence, son refus de se prendre au sérieux ont également pu masquer, à un regard superficiel, l'originalité, voire l'existence même de ce projet d'écriture. " Je suis décousu dans ma vie, je suis décousu dans mes livres. ", avouait-il. Mais c'était pour préciser aussitôt : " C'est dans mes livres que je trouve ma vraie raison, ma vraie conscience. Si les gens veulent entrer dans ma maison, ils peuvent entrer dans mes livres. "

Sa virtuosité elle-même a pu être retenue contre lui. Le disait-on écrivain, qu'il se faisait parleur; aurait-on voulu un poète savant pour initiés, qu'il écrivait aussi des chansons limpides et pour tous; on parlait d'un rêveur et il écrivait de la prose, des tracts, des textes inclassables ou s'engageait dans l'action. Bref, il était insaisissable aux gens pressés.

Autre chose encore, qui me semble capitale : Langevin était issu d'un milieu et d'une sensibilité intellectuels pour lesquels la poésie n'est pas un jeu, mais la vie même. PoéVie, disait-il justement. Fort de posséder ce lexique des abîmes ", il n'avait que faire des importants; il ne les méprisait pas : il les ignorait, tout simplement.

Poésie et liberté étaient pour lui une seule et même chose, et ce diable d'homme n'a jamais fait quelque concession là-dessus. Il n'était pas le genre de poète que les départements de littérature de cégeps ou d'universités aiment inviter, il n'était pas de ceux qu'on peut lire à travers une grille derrière laquelle on les enferme pour les " entomologiser " à loisir. Sa vie et son œuvre s'inscrivaient ainsi dans un territoire où révolte et insoumission ne sont pas de vains mots.

Il nous reste aujourd'hui l'œuvre, massive et imposante, où plusieurs genres sont pratiqués : poésie, certes, mais aussi chansons, prose - laquelle est souvent parue sous pseudonymes - et aphorismes; à quoi il faut encore ajouter quelques entrevues et quelques articles.

À tout cela, son personnage ne fait plus écran.

Cette œuvre se défendra désormais seule. On finira par examiner lucidement la somme de travail dont elle témoigne. On cherchera à l'appréhender par-delà les clichés réducteurs où certains, par paresse, par dépit, par ignorance, auraient bien aimé la ranger.

On cessera alors de faire jouer un rôle explicatif à ses seuls ancrages biographiques et historiques : l' " anarcho-lyrisme " dans le Montréal des années soixante et soixante-dix, la bohème éthylique dans le Montréal nocturne des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. On découvrira, ce jour-là, à quel point cette œuvre affrontait avec lucidité le problème de l'expression poétique et la question de sa signification et de son efficacité propres, et surtout combien elle a su proposer à cette question et à ce problème des réponses et des solutions à la fois fécondes et originales.

On mesurera mieux, alors, l'ampleur de la perte qui affligeait la poésie québécoise le 18 octobre 1995.
? ? ?

Que dira la critique quand elle abordera le " continent Langevin "? Je risque quelques hypothèses. Elle s'étonnera certainement des problèmes posés et résolus par et dans cette œuvre sur le plan de l'expression poétique.

C'est que Langevin, me semble-t-il, savait à quel point ce n'est pas l'émotion subjective qui est créatrice en poésie, pas plus qu'en art de manière générale; il savait à quel point la poésie, comme toute forme d'art, exige d'être médiatisée par un ensemble de techniques qui constituent tout à la fois le problème esthétique et sa solution toujours provisoire, hic et nunc.

Et c'est pourquoi, à y regarder de plus près, ce grand dispensateur de boutades et de jeux de mots n'était pas dupe des succès faciles qu'il pouvait obtenir en jonglant avec le langage. Et c'est encore pourquoi il se percevait d'abord et avant tout comme un artisan des techniques poétiques, comme un modeste ouvrier ayant longuement fait ses classes. C'est ce qui explique aussi qu'il était un véritable érudit de la poésie, un fin et passionnée connaisseur des aventures poétiques d'ici et d'ailleurs, de maintenant et d'hier.

Cherchant la spécificité de cette poésie, on la trouvera d'abord, à mon sens, au carrefour d'une métaphysique de l'instant et d'une morale de la fraternité. C'est que le poème, chez Langevin, est un concentré de métaphysique instantanée qui n'a de sens que dans l'horizon de la joie donnée et reçue. Laissons-le s'en expliquer : " C'est dans la joie que naît la création et c'est dans la joie qu'elle donne. La douleur peut faire un effet semblable, Mais si on crée par la douleur, on reçoit aussi en récompense une sorte de joie. Cette joie-là rayonne et donne le goût aux autres de continuer à vivre. "

Cette alliance d'une métaphysique de l'instant et d'une morale de la fraternité incite à suivre Pierre Nepveu qui situait avec justesse la poétique de Langevin dans la voie ouverte par Paul Éluard et par René Char : celle du poème court et lapidaire cherchant à tracer les contours d'une morale. À ce titre, elle est également proche parente de cette intuition surréaliste qui fait de l'action la sœur du rêve.

L'œuvre et la vie de Langevin se prolongèrent ainsi, tout naturellement, dans l'action et, plus profondément encore, dans une forme de vigilance critique à l'endroit du langage. Pour Langevin, non seulement le poète s'intéresse au monde, mais il agit sur lui. Et c'est précisément en visant l'universel que le poète, comme l'artiste, remplit sa fonction. " Une anthologie de la poésie universelle est à venir. Soyons universels. Trouvons dans l'univers celle qu'on aime. Celle qu'on aime, c'est la liberté, c'est la vie. " Et en attendant? La seule solution, pour lui, était de rester lucide, de parler haut et clair quand il le faut, sur tout et sur rien, sur l'innommable et sur l'essentiel. " Shelley disait que les poètes étaient the legislators of the world. Je pense qu'ils sont d'abord the legislators of the words ", confiait-il malicieusement. Pour ne m'en tenir qu'à ces exemples, le lecteur appréciera la justesse et la virulence du poète lorsqu'il dénonce la télévision, cet " ennui numéro un [qui] fusille les esprits [et] n'épargne personne ", ainsi que les " intellectueurs à gages " œuvrant dans nos médias, et lorsqu'il met en garde, dès 1976, contre " les gouvernements devenus des otages des multinationales ".

Mais cette vigilance critique, qui savait s'exercer sans cesse et de manière aiguë et précise, il est remarquable que jamais elle ne débouche sur le ressentiment, le cynisme ou le découragement. Régnant sur le pays des mots, le poète sait bien que, par delà toutes les vicissitudes, quelque chose d'essentiel et de salutaire demeure en permanence à sa portée. Ce qui fascine dès lors encore, chez Langevin, c'est une sorte d'optimisme qui n'a, de surcroît, rien de naïf. Comme s'il y avait trop à dire et trop à faire pour se contenter d'une critique du monde qui conduirait à renoncer à y vivre et à y créer.

Pour mieux rendre compte de cet optimisme, on se rappellera alors que Langevin a fondé - il assurait que c'était avec la complicité de François Hertel - le mouvement fraternaliste; on remarquera à quel point la poésie était pour lui un moyen d'aller vers les autres; on mesurera mieux l'importance de son travail d'animateur et on redécouvrira la place, dans l'histoire de notre poésie, des Éditions Atys fondées par lui.

L'aventure révolutionnaire ne l'a pourtant pas longtemps retenu, précisément, me semble-t-il, parce qu'il savait bien, entre autres avec Breton et le surréalisme, que le problème social n'épuise pas le drame humain et parce qu'il avait, justement, une conscience aiguë, voire métaphysique, du mal.

On découvrira peut-être alors qu'un des secrets de cette œuvre - mais alors un secret qui depuis toujours est offert au grand jour à qui veut le percer - tient au rapport qu'elle entretient avec ce que, faute de mieux, il faut sans doute nommer le religieux.

Car cette métaphysique de l'instant - Langevin a cette heureuse formule : " l'instant rutile d'éternité " - qui cherche à surmonter les contradictions de la transcendance et de l'immanence, de la révolte et de la fraternité, si elle a pu déboucher sur un sacrilège vécu comme une agonie (je pense ici au poème intitulé" Sacrilège-agonie "), a aussi tour à tour été tentée par le panthéisme et la foi. Le lecteur qui ne connaîtrait Langevin que par ses chansons et ses recueils de poèmes plus récents s'étonnera d'ailleurs sans doute de la place qu'occupe la question religieuse dans certains textes, notamment parmi les plus anciens.

Le même lecteur ne sera pas insensible non plus aux transformations, formelles cette fois, décelables dans le parcours poétique de Langevin : tout se passe en effet comme si la poème se faisait, avec le temps, de plus en plus concentré, comme s'il en venait à ressembler à ces " boules de feu " dont parlait Jean Royer, et contre lesquelles il n'existe " nul paratonnerre ". Comme si, dès lors, Langevin avait fini par confier à la chanson ses textes plus longs, ses écrits narratifs ou plus descriptifs, et qui obéissent pour leur part à une logique distincte de celle qui prévaut dans les textes poétiques. Il s'en était d'ailleurs expliqué : " Quand on écrit le texte d'une chanson, on n'a pas la même approche de la réalité. Ou du rêve, ou de l'humour. Une chanson, c'est fait pour être chanté, ça va vers toi. Les poèmes sont enfermés dans des livres. C'est plus secret, un poème. Quand je commence un texte, je ne sais pas si ce sera une chanson ou un poème. Je le découvre en écrivant. "

Quoi qu'il en soit, on finira bien par reconnaître, cerner et nommer l'originalité de la pratique de la poésie par Langevin, qu'il assimile, en quelque sorte, à une parole sanctifiante. On conviendra, ce jour-là, de l'importance de ce point de vue, de son apport à la littérature d'expression française.

C'est que, et il faut bien se résoudre à le dire, Langevin croyait à la sanctification par le mot. Il faisait le pari, insensé aux yeux de ceux pour qui la poésie n'est qu'un jeu stérile, du pouvoir véritablement salvateur du langage. S'il avait reçu de Gauvreau, ainsi qu'il me l'a raconté à diverses reprises, la leçon des correspondances - dans sa version surréaliste - et la possibilité, quand le monde est intolérable, de le surmonter en inventant des mots, il avait, lui, accueilli tout cela en " mystique " du langage.

Le long voyage intérieur de la poésie prenait ainsi une tournure très originale - qu'on ne peut guère, à mon sens, rapprocher que de celle d'Artaud - et qui fait de son écriture une manière urgente et nerveuse de poser la question du salut. Son usage de la parole, loin de contredire cette pratique de l'écriture, la prolongeait et la confirmait encore à ses propres yeux : Langevin est peut-être ainsi, sinon l'unique, du moins le plus typique exemple d'un poète québécois ayant entièrement redécouvert ce que les Anciens nommaient " psychagogie ", et ayant intimement connu et pratiqué ses modulations libératrices de l'âme par la parole.

Faut-il de surcroît souligner ici ce que pouvait avoir de profondément troublant et émouvant le Langevin des dernières années? Qu'on sache seulement que cet homme, qui n'a jamais cessé de me parler de la joie de la création, qui m'en a parlé comme personne, se tenait constamment au bord du gouffre, ensanglanté.
? ? ?

De tels travaux se feront, cela est inévitable. Il s'agira d'abord de dresser l'inventaire du laboratoire des mots dans lequel Langevin a œuvré, des instruments dont il a usé ou qu'il a savamment construits; puis de distinguer entre les différents moyens délibérément mis en œuvre selon les genres pratiqués.

Mail il importera surtout de ne pas oublier que l'essentiel est ailleurs. Car l'essentiel, à n'en pas douter, tient chez Langevin à ce qui fait de son chant un des plus bouleversants et des plus généreux appels à la fraternité de toute la poésie québécoise. Aucune analyse structurale ou sémiologique ne dévoilera cela; mais aucun écrit traitant de Langevin ne sera complet sans ce dévoilement.

Cette évidence une fois admise, on s'étonnera que Langevin ait réussi ce tour de force d'être à la fois, et avec un égal bonheur, par ses poèmes un poète savant procurant de la joie à ceux qui faisaient l'effort d'entrer dans sa maison, comme il aimait à dire, et, par ses chansons, un authentique poète populaire qui plaçait très haut les exigences du métier de parolier qu'il pratiquait sans concessions.
? ? ?

Ces remarques sont certainement fragmentaires. Pire : elles reposent sur une vision partielle de l'œuvre.

Langevin, j'en ai déjà touché un mot, a beaucoup écrit sous divers pseudonymes - entre autres : Régis Auger, Carmen Avril, Daniel Darame, Alexandre Jarrault, Carl Steinberg et, surtout, Zéro Legel. De plus, afin d'atteindre une vision synthétique du travail du poète, il faudra faire leur place à ses nombreux inédits, place vraisemblablement considérable chez cet infatigable auteur et grand donateur de textes. Je connais certains de ces inédits qui constituent des sommets de l'œuvre, toutes périodes et tous genres confondus.

Mais, quel que soit le sort que l'avenir réserve à mes spéculations, une chose me paraît certaine : on constatera que chez Langevin, une fois de plus, aura opéré ce miracle de la poésie par lequel une parole infiniment personnelle rejoint l'universel et permet, selon le mot d'Éluard, de " dire je à la millionième personne du singulier ".

Je n'épiloguerai pas ici sur le tragique du destin de Langevin. Sa vie se sera consumée au feu ardent du poème, à l'infini de la quête poétique. Il me plaît toutefois de penser que le destin de son œuvre sera une manière de dédommagement pour tant de brûlures consenties.
? ? ?

Pour conclure, je voulais dire combien j'ai aimé Gilbert Langevin; et je cherchais sans les trouver les mots qui conviendraient ici.

Car ce serait bien peu dire que d'affirmer que sa fréquentation aura été une des plus riches et des plus troublantes expériences de ma vie : on ne côtoie pas impunément la poésie faite chair. L'humour de Gilbert, sa générosité, sa fraternité, la fulgurance éperdue de sa pensée, l'acuité de sa mémoire des choses qui comptent, la justesse étonnante et sensible du regard qu'il portait sur le monde, tout cela m'a plus d'une fois profondément ému et bouleversé.

Étrange et pourtant familier, rempli de ce que je ne pourrais décrire que comme une invincible fragilité, Langevin ressemblait à s'y méprendre à ces phrases tirés de « Comme un lexique des abîmes », où il consent à dévoiler quelques éléments de sa poétique : " Tangible. Vibrationnel. Renvoyant dos à dos novation et caducité. Encerclé par soi. Avec le mot mort sur la langue. Encerclé. Sans secours. Et encore : Aucune parole sensible à son égard. Pourtant cet animal enfant avait tant d'embrasement dans un cœur printanier. Langevin était, somme toute, poévie, poésie risqueuse… au bord de s'égarer dans la forêt de chaque amour. "

Je voulais donc dire combien j'ai aimé, combien j'aime Gilbert Langevin; et je cherchais sans les trouver les mots qui conviendraient.

C'est alors qu'il me les a soufflés : " Comme un frère humain, comme un frère nues mains. "

Normand Baillargeon
Cheval-Blanc (Vaucluse), octobre 1995,
Montréal, juin 1996

 

Va, le vagabond

■ L'ange vint te ravir, mon ami. Mais, comme notre poète, tu resteras vivant et immortel par l'esprit et par les mots. Ange rebelle, tu l'es certai­nement contre la misère, l'hypocrisie et le silence ambivalent des êtres qui nous entourent — ce sommeil. Ange de l'errance, qui par un heureux ha­sard, une chance, croisa mon che­min, si souvent dans ces lieux incon­grus de la contre-culture ( la Wilson, la Casanous, Le Quai des brumes, le Café central, etc.. ) endroits de per­dition, selon certains, mais aussi, heureusement, des rencontres, des re­trouvailles toujours célébrées — de l'autre.

Tu cherchais les êtres, ces âmes douloureuses marquées des stygmaies de leur misère. Tu leur donnais à manger du pain et du vin, sous les espèces. Bien plus ! Ton coeur et ton esprit se livraient généreux et volubi-les ; car tu savais ce qu'est le gouffre et la faim de l'angoisse.

le me souviens de tes yeux tristes, souriants et pleins de compassion po­sés sur nous, les paumés du Plateau Mont-Royal. Tu es, tu étais notre fa­milier, notre intime par ton ingénue déconvenance. Ange souffrant, tu ne cachais pas tes plaies, non, car ces maux alimentaient tes plus beaux dé­lires. N'as-tu pas écrit : « Mon refuge est un volcan » ?

Cher poète, avec ta voix et tes yeux grands ouverts sur notre société matérialiste ignorant ces fous pas­sionnés du verbe et de l'esprit, tu nous redonnais courage, tu avais par la magie des mots incarne le difficile passage de l'ombre à la lumière.

le te revois encore, cet été, au Café central, tout seul sur la piste de dan­se ; le noir t'entourait. Et, malgré la solitude, tu dansais, tournoyant tel un soufi sur une musique énigmati-que traçant en l'air, avec une bougie, des arabesques ; des mots écrits de lumière... Sur les ténèbres environ­nantes.

Je t'ai regardé gesticuler. Je souriais et je me suis même demandé si les gens appréciaient le spectacle ou le trouvaient ridicule. J'ai dansé avec toi. Alors Gilbert, toi le messager, que voulais-tu nous dire, nous décri­re ainsi ? Par ce rituel magique, ce nouveau poème de lumière, pensais-tu, mystérieusement, nous dévoiler t'a quête ou le paradis, à la fois perdu et retrouvé ?

L'ange vint nous ravir, mais l'an­ge... Gilbert, c'était toi ! Va alors, toi, le vagabond de l'absolu.

Ton ami,

André LACHANCE artiste peintre

 

par la freniere publié dans : Les marcheurs de rêve
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