Lundi 20 février 2006


Étranger au commerce des choses
j’avance en déserteur aux portes des usines.
J’ai mal aux morceaux de vie arrachés par les bombes,
aux souliers trop petits, au chien que mord un os,
au ver dans la pomme qu’on a pestiféré.
J’ai mal aux militaires, aux doigts gourds des banquiers,
à la paume écrasée sous le marteau du boss,
au gosier des ivrognes devant un verre vide.
J’ai mal aux mains coupées sur une ligne de montage.
J’ai mal à vos salaires et à vos fins de mois.
J’ai mal au monde mort, aux âmes en prison,
aux chanteurs sans voix, aux voix sous le bâillon, aux bêtes sous les balles.
J’ai mal aux murs d’école, au banc des accusés,
à la branche qu’on scie pour en faire un cercueil,
aux mers qui se noient, aux déserts qu’on vend.
J’ai mal aux pères absents, aux mères sans enfant,
à la femme dans l’homme, à l’homme dans la femme,
à l’enfance dans l’âge, aux vieillards à l’hospice.
J’ai mal aux souvenirs qui perdent la mémoire,
à la chair de l’angoisse où des bleus se dessinent,
au baiser de Judas, à l’autre joue qu’on tend.
J’ai mal au ver à soie dont on fait les drapeaux,
aux plumes des oiseaux dont on fait les chapeaux,
à la laine des moutons qu’on tricote en linceul.
J’ai mal aux abattoirs, au Pape qui voyage avec l’argent des pauvres,
aux pipes qu’il faut payer, aux drogues des putains et aux capotes anglaises.
J’ai mal aux rimes mise en boite, aux baisers sans passion,
aux lèvres sans paroles, aux livres qu’on pilonne, aux hôtels sans passe.
J’ai mal à ceux qui s’aiment et ne peuvent se toucher.
J’ai mal au pain rassis où s’émiette la vie.
J’ai mal aux mercenaires,
aux enfants qu’on débauche pour en faire des soldats
ou qu’on lobotomise pour en faire des croyants.
J’ai mal aux seringues dans l’héroïne du temps,
aux étoiles jaunes qui pleurent.
J’ai mal aux yeux. J’ai mal aux mots.
J’ai mal aux œufs qu’on stérilise.
J’ai mal aux fleurs et aux oiseaux.
J’ai mal aux arbres et aux montagnes.
J’ai mal aux femmes et aux enfants.
Je n’aime pas le monde pour ce qu’il est mais ce qu’il pourrait être.
Je n’aime pas les hommes pour ce qu’ils font mais ce qu’ils pourraient faire.
J’aime les hommes debout tendant leur joue pour un baiser,
Tendant leur bras pour l’accolade.

( extrait de "Légitime Démence")

1981

 

 

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Jeudi 16 février 2006

Le cerf-volant du rêve
a dû voler trop haut.
Je le sens vibrer
tout au bout de sa corde
enroulée sur le coeur.

par la freniere publié dans : Poésie
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Mardi 31 janvier 2006

Je ne crois pas en Dieu,

aux tours d’ivoire,
aux mains propres.
Je crois aux lieux communs,
à la neige noircie,
à la grippe, à l’espoir,
à l’infini du temps.
Je crois aux cafés tièdes,
à la fée des étoiles,
aux poils de mon loup
sous la blouse du brouillard,
aux enfants turbulents,
aux serveuses appuyées
sur le comptoir du soir.

Je ne crois pas en Dieu.
Je crois aux femmes légères,
aux hommes trop lourds,
aux cœurs en mille miettes
et à ceux qu’on recolle
avec un bout de soleil,
aux bouteilles à la mer
et aux tapis volants,
aux sapins qui se cachent
à l’arrivée de Noël,
aux porte-feuilles vides
et à l’or des mots,
à l’eau bleue des voyelles
qui parlent en poisson.

Je ne crois pas en Dieu,
aux banques, aux cinémas.
Je crois aux dents cariées,
aux chicots qui s’agrippent
au bord d’une falaise,
aux bras d’épouvantails
qui caressent la nuit
et parlent aux oiseaux,
aux journaux qui s’abonnent
à leur ancien feuillage
et refusent la une.
Je crois aux métaphores,
aux météores, aux mythes,
aux ongles de la pluie
sur le dos du bitume,
au landau qui descend
l’escalier des horreurs.

Je ne crois pas en Dieu.
Je crois aux trous noirs,
aux trous de mémoire,
au blanc des yeux,
aux trous d'hommes,
aux tours d'écrou,
aux pneus du souvenir
dans les fossés de campagne,
aux cris des ambulances
avec l'oreille dans le plâtre,
aux îles somnambules
dans le dortoir du fleuve,
à l’entêtement des clous
dans la tête du marteau.

Je ne crois pas en Dieu.
Je crois à la marée,
à la mauvaise conscience,
et aux soupirs de chat,
à la mauvaise haleine
et à l’ail des bois,
aux tags en colère
sur les murailles grises,
à la fragrance des étoiles
et aux tasses ébréchées.
Je crois à l’homme
et son métier de vivre
une journée sur dix
quand il sort les vidanges.


par la freniere publié dans : Poésie
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Dimanche 22 janvier 2006

Lorsque la voix perd la parole

les gestes continuent
mais ne font que semblant.

Il suffit de si peu
pour me rendre courage,
une pierre aux aguets,
un arbre qui sourit,
une graine oubliée
sur le béton des villes,
une abeille de lumière,
une corolle de ténèbres,
un oiseau enneigé
picorant le soleil
et celui de la voix
qui se fabrique un nid
au milieu d’une oreille.

Un seul petit mot
au fond de mon silence
ouvre toutes les portes.
Chaque atome d’univers
qu’on malmène ou mutile
nous oblige à aimer.


par la freniere publié dans : Poésie
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Vendredi 20 janvier 2006


Que reste-t-il de nous
que l’amour qu’on donne.
La flambée des promesses
n’éclaire jamais rien
et obscurcit l’espoir.
Le plus dérisoire des sourires
vaut mieux que la fortune.
Tu m’as rendu si homme.
J’en suis resté debout
heureux d’avoir aimé.

Dans une procession d’aveugles
je m’appuie sur les mots.
Dans une chorale de sourds
je chante par images.

L’air que je respire
est le ciel entre nous.
La route que je traverse
est la terre entre nous.
Où que je pose les mains
je m’appuie sur ton ventre.
Avec mes yeux trempés
dans l’encre des images
je brandis ton regard
comme un rayon de soleil.

Quand l’herbe boit mes pas
c’est ta rosée qui lève
et me laisse des signes.
Dans les poings de la neige
une braise persiste
à réchauffer la vie.

Du silence des matières
à l’espace des voix
tu traces encore la voie.
Ton dernier geste,
ton dernier mot
portent tous mes poèmes.




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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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