Étranger au commerce des choses
j’avance en déserteur aux portes des usines.
J’ai mal aux morceaux de vie arrachés
par les bombes,
aux souliers trop petits, au chien que mord un os,
au ver dans la pomme qu’on a pestiféré.
J’ai mal aux
militaires, aux doigts gourds des banquiers,
à la paume écrasée sous le marteau du
boss,
au gosier des ivrognes devant un verre vide.
J’ai mal aux mains coupées sur une ligne de montage.
J’ai mal à vos salaires et à vos fins de mois.
J’ai mal au monde mort, aux âmes en
prison,
aux chanteurs sans voix, aux voix sous le bâillon, aux bêtes sous les
balles.
J’ai mal aux murs d’école, au banc des accusés,
à la branche qu’on scie pour en faire un cercueil,
aux
mers qui se noient, aux déserts qu’on vend.
J’ai mal aux pères absents, aux mères sans
enfant,
à la femme dans l’homme, à l’homme dans la femme,
à l’enfance dans l’âge, aux vieillards à l’hospice.
J’ai mal aux souvenirs qui perdent la mémoire,
à la chair de l’angoisse où des bleus
se dessinent,
au baiser de Judas, à l’autre joue qu’on tend.
J’ai mal au ver à soie dont on fait les drapeaux,
aux
plumes des oiseaux dont on fait les chapeaux,
à la laine des moutons qu’on tricote en
linceul.
J’ai mal aux abattoirs, au Pape qui voyage avec l’argent des pauvres,
aux pipes qu’il faut payer, aux drogues des putains et aux capotes anglaises.
J’ai mal aux rimes mise en boite, aux baisers sans passion,
aux lèvres sans paroles,
aux livres qu’on pilonne, aux hôtels sans passe.
J’ai mal à ceux qui s’aiment et ne peuvent se
toucher.
J’ai mal au pain rassis où s’émiette la vie.
J’ai mal aux mercenaires,
aux enfants qu’on débauche
pour en faire des soldats
ou qu’on lobotomise pour en faire des croyants.
J’ai mal aux seringues dans l’héroïne du temps,
aux
étoiles jaunes qui pleurent.
J’ai mal aux yeux. J’ai mal aux mots.
J’ai mal aux œufs qu’on stérilise.
J’ai mal aux fleurs
et aux oiseaux.
J’ai mal aux arbres et aux montagnes.
J’ai mal aux femmes et aux enfants.
Je n’aime pas le
monde pour ce qu’il est mais ce qu’il pourrait être.
Je n’aime pas les hommes pour ce qu’ils font mais ce
qu’ils pourraient faire.
J’aime les hommes debout tendant leur joue pour un
baiser,
Tendant leur bras pour l’accolade.
( extrait de "Légitime Démence")
1981
ajouter un commentaire commentaires (0) créer un trackback recommander



pour commander:

pour m'écrire:
D'un mot l'autre