Dimanche 12 octobre 2008

Parfois, juste à faire prendre l'air à son malheur, on redevient heureux. On l'oublie dans les bois près d'un rictus de pierre. On le retrouve en plumes, les ailes grandes ouvertes, campé sur un poteau au milieu des corneilles. De moins en moins de gens savent lire dans les arbres, les fleurs, les saisons. On chatte à l'autre bout du monde mais on ne connaît pas le nom de son voisin. Pas de place pour le rêve sur les ordinateurs. Le virtuel n'a pas la carnation du songe. La prothèse d'un clavier a besoin d'une main. Coincé entre l'utile et le profit, le cœur étouffe. Le costume des pensées est cousu de fil blanc. Il n'y a rien sous les épaules qu'une illusion de plus. Les opinions font taire les questions des enfants. Les mots circulent entre les affiches en quête des termes à la mode. La parole n'est plus qu'un murmure marchand. Tout n'est plus que décor, maquillage, magouille. Celui qui tend la main ne cherche plus les caresses mais un petit profit. La vie humaine a peu de place pour étirer son corps. On lui coud sur la peau le clinquant des réclames. La poésie se terre sous les colonnes de chiffres. Comment faire du feu avec tant de néons ? À quoi bon rendre la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets si c'est pour ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire. Le progrès fait sa cour pour vendre sa salade, sans goût, sans saveur, sans vie. Sur les comptoirs chromés des magasins je m'ennuie du terreau, de la bouse et des vaches. Les escalopes de veau ont un goût de plastique. La vie s'éloigne du rêve à la vitesse des horaires. Insatisfait d'aimer, l'homme s'invente des besoins qui en font un client. À toute heure, il est temps de manger. On ne peut plus survivre sans consommer du vide. On écoute Dallas sous le fracas des bombes, The Price is Right ou Star Académie. Channel no 5 sponsorise l'horreur à l'heure des nouvelles. Le sang n'est plus de mise pour les battements de cœur. On vend du jus de navet qui coule dans nos veines. Ne sachant plus la vie, les hommes font semblant. À défaut de rêver, ils marchandent leur âme. Ce sont déjà des morts qui paient leur enterrement. Le monde est un miroir ne reflétant qu'un vide. Je me sens étranger parmi les corridors, les autoroutes, les gares. Une part de moi se cache que je ne connais plus. Où sont passés les gestes qui servent à aimer ? Où sont passés les mots qui irriguent le cœur ? La vie est un roman que je n'écrirai pas. J'en ferai des poèmes éclaboussant les banques. On achète aujourd'hui du bonheur à tout prix, des bons et des moins bons. Ils ne durent souvent que le temps qu'on les paie. Les mots n'ont plus de sens. Ils occultent le silence de portable à portable. On ne vit plus, on parle sans avoir rien à dire. Il y a quand même les étoiles, les arbres, les orages. Devant le pain du jour, j'ouvre les yeux comme une bouche.

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Jeudi 9 octobre 2008

L'ami imaginaire s'est trouvé un emploi. Vous le trouverez à tous les Jean Coutu. Il a vendu son âme aux fabricants d'images. Il tient la porte et tend la main. Il fait la manche au comptoir des Prozac. Broyés par le profit et les idées reçues, copies conformes des annonces, laminés par la publicité, nous marchons vers le vide en procession d'aveugles, ne parlant plus qu'une langue marchande. Quand la Bourse titube, nos certitudes tombent dans le panier de crabes. L'American Dream a fait sauter la banque sans ramasser le magot. L'argent ne valait rien que le mensonge du crédit. C'est sa vie qu'il faut reprendre en main, non une poignée de dollars. Il serait temps de revenir à l'homme, de retrouver son âme, de prendre la parole sans tenir un discours, un micro, un mirage. Les petits mots du cœur suffisent au bonheur. Les questions des enfants résument l'essentiel. Pourquoi la nuit ? Pourquoi on meurt ? Pourquoi les ours polaires ont-ils disparus et les oursons de peluche ne parlent plus qu'en chiffres ?


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Mardi 7 octobre 2008

À Michel Madore

Les vraies larmes ne coulent pas sur les joues, elles inondent le cœur. Quand on naît, il est déjà trop tard. Il faut faire du mieux avec le pire, du soleil avec l'ombre, des phrases avec rien. Chaque poème est un pont au-dessus d'un abîme. Je marche entre le temps qui passe et celui qui n'est pas. Aucune trace de pas n'indique le chemin. Mes pas eux-mêmes s'effacent. L'infini serait-il éphémère ? L'absolu serait-il ce seuil qu'on n'ose pas franchir, ce geste qu'on retient, cette parole qu'on tait ? Les mots sont autant de possibles. Faire un choix, c'est un peu mourir mais c'est aussi revivre. C'est le possible qui nous rend vivant, l'autre possible, tous les autres possibles.

Les yeux qui nous regardent ne voient pas ce qu'ils voient. Ils voient ce qu'ils veulent. Je mourrai sans avoir tout connu. Peut-être ne meurt-on que pour apprendre plus. Sans y croire vraiment, nous sommes toujours en train de mourir. Cela fait de nous des vivants. Je n'écris pas de roman. La vie, il ne faut pas en faire une histoire mais mordre dans sa chair, voir briller dans l'ombre le squelette de l'âme, toucher le nerf à vif. Je touche. Je goûte. Je bois. Je me dissous pour renaître dans l'autre.


Tous les temps viennent à se mêler. En vieillissant, on ne conjugue plus. Le c'est, le c'était, le sera ne sont plus qu'un verbe être. La mémoire devient de plus en plus fictive. Les années se confondent. Les visages n'en forment plus qu'un seul. Qu'importe que j'oublie mes lunettes, je vis plus près du rêve. Quelques fleurs poussent encore dans un grand champ de ruines. Les premiers mots d'une phrase s'effacent avant la fin. Chaque mot transporte son petit cadavre. Quelques images vivotent sur la terre des pages. Je me passe très bien de télé, de radio, de journaux mais je ne saurais me passer d'un autre monde.


La faim avive le goût de l'éphémère. Le pain ne suffit pas pour toucher l'infini. Ce que nous tenons pour la réalité n'est qu'une affaire de point de vue. Einstein le savait en tripotant le temps. Sur le même sentier, mon loup ne voyait pas les mêmes choses que moi. Était-il même contemporain de nos longues randonnées ou vivait-il ailleurs dans une autre mémoire ? Nous sommes tout à la fois pluriel et singulier. Quand je parle, un autre en moi se tait. Est-ce le même qui écrit ? Est-ce le même qui lit ? Peu importe le siècle, je lis Villon en même temps qu'il écrit. Je porte dans mes yeux le gibet qui le pend. Pour certains, les mots justes ne sont que des bafouilles, les gribouillis d'enfant les épures les plus pures.


J'ai tous les âges à la fois, même mon âge à venir. Ce qu'on n'a pas vécu fait partie de la vie. Quand on sort d'un rêve, c'est la réalité qui nous semble irréelle. Je soulève ma pierre avec des mots à la place des bras. Je transporte ma vie sur l'épaule des phrases. Depuis que ma mère est morte, je n'ai plus d'âge d'homme. J'ai l'âge des cailloux, du mica, du carbone. J'ai l'âge des oiseaux qui naissent à chaque jour. J'ai l'âge de mes enfants et mes petits-enfants. J'ai l'âge des chevaux échappés du manège.


Les corps sont les seuls à mourir. Les âmes ressuscitent. J'écris pour voir. Les yeux ne suffisent pas. Ce que l'on voit cache-t-il un abîme ? Je marche à pieds sous l'averse des mots. Chacun sa poésie. La mienne se mêle aux cris des bêtes, au murmure du vent, aux crissements des insectes. Je m'ennuie sur une page de Hegel. Il n'y a pas de fraises entre les lignes, de chair dans les concepts. J'étouffe entre les murs des idées. J'ai besoin de musique et d'herbe sur la page. Je n'écris pas assis. Je marche en écrivant. Je suis debout dans ma tête.



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Vendredi 3 octobre 2008

Il se peut que j'écrive par refus de mourir. Pourtant, je ne crains pas la mort. Je la tutoie sans honte. Elle porte mes valises. On ne sait pas encore si la vie c'est la vie, ce que c'est que l'amour, si le bonheur existe. On ne sait plus adulte ce qu'enfant l'on savait. On ne sait pas la nuit sans connaître le jour. Où trouver des repères quand l'espace s'égare sur le chemin du temps ? On remplit de babioles les trous de la misère. On met du sparadrap sur les blessures du monde sans guérir son cœur. Où courons-nous si vite ? Les hommes filent sur l'autoroute et moi je file comme un vieux bas sur la jambe du temps. Je soulève ma pierre avec les muscles d'une image, les biceps des mots, les épaules du verbe. Mes racines repoussent dans le bois. Il suffit d'un oiseau, d'un chevreuil, d'un loup pour me faire chanter. Il suffit d'une maille dans le tricot des feuilles pour habiller mon rêve. Il suffit d'un chardon pour retrouver ma route, d'une chanson pour la bouche. «Je ne suis qu'un piéton, simplement.» Est-ce de Rimbaud, d'Apollinaire, de Réda ? Peu importe. Je ne compte pas les pas ni les pieds pour la rime. Je ne compte pas les jours sur le calendrier. Je guette la rosée et la toux des étoiles. La terre est ronde vue du cœur. La toupie de la vie évite les parterres et les sentiers de guerre. J'ai décroché ma peau de la patère du réel. J'ai laissé au vestiaire le chapeau des idées. Je préfère en été la tête nue du rêve, la révolte en bedaine, l'écriture en sueurs. L'herbe des mots repousse sous la pluie d'un crayon. La vie tombée de sa branche se refait des racines parmi les herbes folles. L'enfance que je croyais perdue pédale devant moi et m'ouvre le chemin. J'avance tête au vent sur le vélo des mots.

L'abeille vérifie le calice des fleurs. Le fleuve suit son cours. Le vent corrige les copies. Les araignées tricotent. Les galets font la grève. La terre se souvient de chaque feuille qui tombe. La mer se souvient de chaque vague perdue, la neige des flocons qui tricotent sa peau. Chaque goutte d'eau se souvient du prénom des nuages. Le ciel prend conscience de chaque vol d'oiseau. J'ai peine à me souvenir du visage des heures. La mémoire est une langue secrète qu'il ne faut pas confondre au grimoire du temps. Comment faire de sa vie un vêtement décent quand on n'est pas tailleur ? Je cherche des phrases pour les manches, des ourlets sans coutures, des replis sans virgules, des boutons pour les mots. Il y a toujours un fil qui dépasse, une image trop courte, une métaphore qui file sur le pourpoint des pages. Je n'écris pas comme Valéry. J'imite les muets quand ils parlent par gestes. Mon style ressemble aux fautes de frappe sur un vieux dactylo. Page à page, le livre se défait. Les souvenirs se mêlent. Dans la chambre du cœur, les meubles déménagent sans même qu'on les quitte. On retrouve la mer sur un cahier d'enfant, la montagne à la plage, l'angoisse dans une valise, l'amour à quatre pattes sous la table des matières. On cherche ses lunettes sur les yeux des patates, ses souliers à la main, la Belle au Bois dormant dans un lit de hasard, les soucis dans les fleurs et les baisers volés sur les lèvres d'un livre. On cherche dans les mots ce qui cherche à se taire. Le retour n'est pas le négatif du départ. Il n'est qu'un autre pas sur la route inconnue. On peut quitter la ville, la campagne, un ami. On peut quitter le port. On peut quitter sa tête, ses désirs, ses soucis. On ne peut pas quitter son cœur.

Je creuse depuis toujours des trous dans le réel, avec une petite pelle et un seau de plastique, avec des billes et des épines, un bout de bois, un cerf-volant, un bateau de papier, avec une chignole, une égoïne, un clou, avec de l'encre et du papier. Enfant, j'aimais mieux le quêteux que le curé de village. C'est à l'idiot du coin que je confiais mes billes, mes peines, mes trésors. Je n'ai jamais compris la langue du pouvoir. Aucun vivant ne parle une langue de bois. Je n'ai jamais compris l'appétit de l'argent. Aucune bête ne mange du papier monnaie, sauf peut-être les ânes. Je préfère la pomme qu'on dévore à belles dents. Quand l'oiseau bat des ailes, j'applaudis avec lui. Je ne comprends pas plus quand on me dit : «Fais quelque chose de ta vie.» J'ai fait l'amour et des enfants. J'ai fait des pieds et des mains. Je fais encore l'amour et le bonheur d'une femme. Je fais la joie des maringouins. Je fais la tête. Je fais la fête. Je fais la vie. Je fais même le mort quand passent les soldats. Je fais des phrases avec rien. Je fais rire de moi. Entre l'enfance et la vieillesse, crucifié par le travail, l'homme court dans sa tête sans retrouver son cœur. L'homme en smoking qui recompte ses sous aurait mieux fait de garder sa peau de bête. Dans une vie, quelques secondes d'amour valent bien plus que la sueur qu'on vend. Il est malheureux que la plupart des hommes ne découvrent la vie qu'au seuil de la mort. Les mots n'y servent plus à vendre mais à tendre la main.

Les bras d'une mère sont la première maison. On y revient toujours quand un orage gronde. Je ne passe pas une nuit sans écouter le silence. Je l'entends respirer dans les poumons des ombres. Son âme fait bouger le côté noir des choses. Quand on aime, le cœur monte au visage pour éclairer les traits. J'ai appris à lire sur le visage de ma mère. Je cherche encore un livre qui ait cette lumière. Il y a toujours dans mes phrases quelques mots pour les morts, une page où répondre, une chambre d'ami, un couvert sur la table, une chaise de trop, la clef des champs près de la porte. Les bêtes, le vent, la pluie ont beau lui dire, l'homme ne remplit jamais sa part du contrat.


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Mardi 30 septembre 2008

Malgré mon hépatite, ma cirrhose, mon cancer, je ne vais pas mourir encore. J'ai du sang plein mon corps comme de l'encre qui circule, mes poumons pleins d'espoir quand j'entends une flûte, mes rêves pleins de vie. Je ne saurai jamais remplir un talon de chèque, traverser dans les clous, faire plaisir aux comptables. L'ambition est un leurre. J'ajoute mon petit rien au grand tout de la vie. Je marche à pieds pour traverser la mer. Je parle espéranto aux oiseaux de passage. Je mélange les mots, la mort avec la vie, la cerise avec la crise, les belles et les rebelles. Comment font-ils les trains pour ne jamais perdre les rails ? Comment font-ils les autres pour ne jamais perdre la tête ? J'ai laissé mes wagons dans le regard des vaches et je broute avec elles un horizon tout vert. Je ne dirai jamais ce que je voulais dire. Je cherche dans les phrases les mots qui me ressemblent. Je cherche dans mes pas une route qui marche. Je cherche dans mes yeux un horizon plus vaste. Je cherche dans mes rêves un réel habitable. Je cherche dans mes rides mes souvenirs d'enfance. Je ne suis jamais synchrone avec le présent. Un pied dans le passé, un autre dans le futur, je titube en parlant. Je me suis éloigné du monde pour en être plus près. Combien de temps, combien de vies, combien de morts pour être qui ?

Je n'ai jamais vu pleurer la neige. Elle tombe en souriant. J'écris avec la main calleuse d'un bûcheron mais je manie la pelle comme on pousse une plume. Je soulève la neige comme on le fait des mots. Par la fenêtre des années, je laisse entrer la vie. Les larmes sont les mêmes de la Chine au Pérou. Leur sel sur la joue assaisonne le temps. Pris à la gorge par moi-même, j'ouvre la main pour libérer les mots. Je me sens parfois plus étranger à l'homme qu'au brin d'herbe mais je n'ai pas perdu la foi dans la chaleur des caresses. Une si mince frontière nous sépare du rêve. J'ai vu disparaître des ruisseaux, des marais, des forêts. L'argent qu'on gagne ne remplacera jamais tant de beauté perdue. Dans ce monde en danger, il arrive qu'un oiseau nous prête son sourire et fasse fuir la peur, qu'un insecte détraque le sens des boussoles, qu'un papillon dévie la trajectoire d'une balle.


Les mémoires sont pleines de jouets oubliés, d'objets cassés, de rêves mis en miettes. Les armoires sont pleines de lettres sans adresse, de verres jamais bus et d'angoisse en faïence. Les trottoirs sont pleins de lignes imaginaires. Derrière le brouillard, le soleil se débrouille pour se lever à l'heure. Les oiseaux font leur nid même au centre des villes. En plein cœur de l'hiver, les pétales renaissent dans le givre des vitres. Il y a de la magie partout, l'odeur des fèves qu'on écosse, le pelage d'un chat, l'areu areu d'un poupon, le petit rien d'un mot qui devient une phrase, le grain de sable accouchant d'une plage, d'une page, d'un livre. Il y a de la magie partout, les caves, les greniers, les remises pentues, les cris, les roucoulades, les bouteilles de vin, le corsage des femmes. Il y a de la magie partout, les ruches, les ruisseaux, la paille des étables, la sueur des hommes. Il y a des oiseaux-mouches et des poissons-volants, des fraises qui frissonnent, des mûres qui mûrissent. Il y a des mots qu'on dit sans savoir d'où ils viennent, des sentiers qui se perdent pour retrouver la route. Il y avait déjà mes amis invisibles guettant du haut d'un arbre l'arrivée du printemps, des bouts de bois sur le sable servant de pont-levis, des broussailles cachant une famille de gnomes, des cailloux figurant des villages lointains, une brindille folle agitant son moignon, une source cachée redessinant la mer. Je ne savais pas alors qu'ils deviendraient des mots.


À vouloir vaincre le temps, on ampute l'espace. L'écorce ne cache pas ses rides, la pierre ses stigmates, la terre ses sillons. L'homme est le seul à maquiller le temps. Un visage sans rides, un corps remodelé, un masque sans coutures font de lui un robot. Je ne veux pas vaincre le temps mais marcher avec lui, épaule contre épaule. Les vieils arbres m'enseignent la naissance des fruits. La rosée du matin corrige pour elle-même la dictée de la nuit. Du plus proche au lointain, il n'y a pas de limites. Je suis toujours l'enfant couché sur la fourche d'un arbre pour écouter la sève, les oreilles aux aguets dans la rumeur des feuilles, les yeux rendus plus loin que l'horizon du jour. Exilé du présent, du passé, du pressé, j'habite un carnet de poche au millier de fenêtres.


Je ne crois pas en Dieu mais il arrive qu'un ange assaisonne la soupe que je trouvais trop fade, qu'un insecte corrige la teneur d'un mot, qu'un papillon se pose tout au bout de la phrase, qu'une goutte d'eau remplace le verre déjà vide et réponde à ma soif, qu'en plein hiver dans la forêt givrée un oiseau me réchauffe, qu'un murmure de feuille me défroisse le cœur. À force de cueillir des cerises à l'étal, on ne voit plus les arbres. On ne sait plus du monde que les prix à payer. Ce que l'on ne sait pas, un oiseau nous l'enseigne. Ce que l'on ne voit pas, un parfum le dessine. Les premières pages d'un livre sont toujours à écrire, le reste à corriger. Tant d'arbres m'ont aidé. Je suis toujours honteux quand je dois les couper. Je remercie la route à chaque pas que je fais. Je ne suis qu'un pêcheur sans ligne. Les sautes de l'encre sont des truites remontant la mémoire de frayères en frayeurs. À l'heure de ma mort, je changerai simplement d'horizon comme au détour d'une route.



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