Ils ne chantent pas, libres et légers, de la source à la mer. Ne laissent pas leurs angles s'arrondir. Ne font pas de chlorophylle. N'ont aucun geste d'aile
au bout de leurs moignons. Ils choisissent le gris, expulsent l'arc-en-ciel, alignent des règles et des murs, nivellent le regard. Ils refusent leur terre à la graine qui passe. Ne fertilisent
que leurs désirs. Ne font ni fleur ni miel gratuitement. Ne donnent rien à respirer. Mais pensent. Avec cela ils vendent des armes et leurs frères. Achètent leurs conduites avec des papiers
sales. Conditionnent la vie et leurs enfants. Détruisent l'univers et la confiance. Ne remercient jamais. Ils gaspillent, tuent, possèdent, s'exténuent. Entre payer et vendre ils font d'un coup
de dé, le vide de la vie. De la marque au label, de l'amour dévasté à l'esprit qu'on leur vole, il leur restera peu. Un rêve pour scier les barreaux, la parole et la joie pour cisailler les fers,
deux silex en chemin pour refaire le feu. Il leur restera peu, mais je l'écris en majuscules.
Ile Eniger Un coquelicot dans le poulailler
Dimanche 23 septembre 2007
Parole rouge, rauque. Pas un oiseau bagué, pas une viande en trop. Les mocassins n'ont jamais altéré, le sol, le ciel. Le totem est debout, chevillé au
vivant. Des racines monte la langue de la terre, la parole brûlée. Je la nomme. Je dénonce qui l'a volée, démembrée, décimée. Qui, d'argent en pouvoirs, vend, déracine, tue. Je hurle de dégoût
devant le dieu monnaie, le dieu consommation, ces fabricants d'esclaves. Finirons-nous en larves devant des écrans morts, en estomacs sans faim, en cerveaux inutiles, en désirs sans amour,
amputés de notre vivance, de notre liberté ? La terre n'est ni à vendre, ni à brader, elle est. Fille de l'arbre et de la pierre, j'en appelle au sacré, toutes formes de vie. Des mains de l'eau
aux bouches de l'air, de la spore au neurone, je me relie à tout et dénonce, pouvoirs, cupidités et manipulations. Du sol des hommes rouges, je remercie la terre, sa nature patiente sans laquelle
nul ne vit. Aux longues routes longues, des rocheuses aux érables, la poussière fourmille riche de persistance. Parole rouge, rauque, je l'entends qui remonte des ancêtres à mes doigts. Et par la
force des mémoires, je la sais fraternelle, qui traverse ma main.
Ile Eniger, Une ortie blanche
La chaise est vide, la table lisse. Aux murs blancs les fenêtres passent le jour. Rien ne réveille le carrelage. Les pas d'hier glissent. Et
ceux d'aujourd'hui. Elle a quitté la maison. Elle marche. Elle suit le chemin comme d'autres vont au bois, au charbon, au rien. Ou d'autres choses. D'herbes et cailloux, de cerises en
noyaux, elle ne cherche plus. L'arbre est un crayon, la terre un cahier. Les mots quand ils veulent. Un carrefour l'arrête qui la trouve absolue. Avant elle en pleurait. Elle veut
l'unique, le lieu, l'état comme elle dit. De jour, on la reconnaît à son silence, l'éloquence des yeux. De nuit, à sa pensée taillée de près. Ses sandales sont usées. Elle a
mis le rêve dans sa poche. Elle le touche souvent, comme une boussole. Ses mains vides retiennent l'eau, alors on peut y boire. L'ourlet de sa robe ne se déchire plus, elle l'a coupé. On voit ses
jambes nues. C'est une fille à la vie loin des foules. On dit qu'elle exagère, qu'elle veut la fusion, l'osmose, et toutes choses impossibles. Qu'elle en veut trop. On dit. Mais ceux qui disent
n'ont jamais regardé le soleil en face. Elle si.
Ile Eniger, Une ortie blanche
L'enfant, penché sur le bois patiné de la grande table, s'applique à écrire. L'apprentissage est laborieux qui penche sa tête, attentif. Une pendule fait son chemin
d'heures. Grand-Ma tricote. Parfois elle regarde par-dessus l'épaule de l'enfant, l'encourage.
- C'est beau, c'est bon.
L'enfant lève la tête, soupire un grand coup satisfait, et demande,
- C'est quoi beau ?
- Et toi ? tu penses que c'est quoi, beau ?
L'enfant réfléchit, concentré sur des images. A l'intérieur.
Dehors, le ciel prépare un orage. Des zébrures métalliques paraphent une colère.
- Le ciel énervé, c'est beau, dit l'enfant, et les nuages sur le dos du vent.
Il chantonne,
- Le chat qui fait semblant de dormir, le sent-bon du café le matin, la laine en couleurs dans tes tresses, tes yeux quand tu penses à Grand-Pa, le baiser du soir qui empêche la peur, c'est
beau.
Maintenant la pluie tombe, grosse, drue.
- Les fenêtres pleurent, dit l'enfant.
- Non, elles lavent leurs yeux, répond Grand-Ma.
Un morceau de soleil tombe net sur le perron. La porte ouverte de la cuisine laisse passer des odeurs nouvellement arrivées. Un air frais entre avec des roulades d'oiseaux.
L'enfant montre le pré fluorescent.
- Les gouttes d'eau sur la tête de l'herbe, c'est beau.
Grand-Ma range son tricot, prend une casserole.
- Et le lait qui bout pour le goûter, c'est beau, dit encore l'enfant.
Il rit. Il dessine des cœurs dans la buée des vitres. Une lumière orangée frise autour des traces mouillées.
- C'est beau, dit Grand-Ma.
Soudain sérieux. l'enfant demande,
- Et bon ? Grand-Ma , c'est quoi bon ?
Elle sourit et il fait jour au-dessus du fourneau.
- C'est l'amour qui est bon.
La bonté ? C'est la terre qui te porte sans jamais se plaindre de la blessure de tes pas.
Ile Eniger, Boomerang
Grand-ma, Dieu existe-t-il ?
L'enfant jouait dans un carré d'herbe. Elle laissa le linge mouillé dans le panier, à côté des épingles, ramassa le boomerang, et le lança. La force de son poignet était étonnante. Le ciel était si
net contre la terre que la ligne d'horizon ressemblait à la pliure d'une carte postale.On entendit un sifflement, puis une vibration, l'aile revenait, puissante et précise, au point même de son
départ. Grand-ma la remit dans l'herbe et posa sa main, la même qui avait lancé le boomerang, sur la tête de l'enfant. La caresse devait être douce car celui-ci se blottit contre le tablier à
carreaux gris et bleu.
Ainsi chacun de tes actes, dit-elle
Chacune de tes pensées
Chacun de tes pas
Rien n'échappe à cet état qui échappe à toutes les lois et les dépasse. Tu es le départ et le retour. Après, que Dieu existe ou non, est sans importance.
Ile Eniger, Une ortie blanche
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D'un mot l'autre