Les images vont trop vite

Publié le par la freniere

 

Il fait si froid, même avec des phrases en combine à porte, les queues de virgule ratatinent. Les parenthèses ont l'air d'une patinoire et mon stylo dérape sur des ruisseaux gelés. On ne fait pas l'amour à trente sous zéro. On ne pense même plus. On reste sous la couette comme des poupées de chiffon. C'est à peine si on chuchote sous les draps. Des ailes noires frôlent nos joues. Est-ce la peur ou le délire? Sur les rails de l'espoir, la draisine du chagrin fait dérailler le train, le train de vie, le train d'enfer, le train des choses, le train-train quotidien. Lorsque la neige fond, quand les barres de clôture retrouvent leurs couleurs, quand apparaît l'acné des arbres, quand le pinceau du ciel ranime les ruisseaux, chaque côté des choses veut rejoindre l'autre comme les rebords d'un trou. Les mots sont devenus plus grands que moi. J'en laisse tomber partout. Le mot armoire ne passe plus la porte. Le mot porte reste coincé. La vie est un exercice d'équilibre. Quand les images vont trop vite, elles nous éloignent de nous-mêmes. Perdre son temps, c'est le prendre pour soi. Le monde est revêtu d'une peau de lumière. Chaque cicatrice d'ombre en est la preuve. Chaque pelletée de mots creuse la part manquante du temps.

On ne sait jamais vraiment d'où provient l'émotion.Quand le vent dilacère la charpie des nuages et le feuillage des forêts, les couleurs vacillent au bord de l'horizon. Les gouttes de pluie brouillent la vue. La mort voisine avec la vie dans les atomes d'éternité. J'ai six ans depuis longtemps. J'aurai dix ans dans quelques siècles. Je sais que je mourrai, un jour ou l'autre, d'une pancréatite, d'une overdose de chagrin ou d'une phrase mal soignée, abandonné par mes enfants, seul au bout du rouleau, mon rouleau de piano mécanique poussant encore des couacs dans la cire des sons, le vent sur le clavier poursuivant mes rengaines. J'essaie d'écrire avec de l'encre sur le cœur, mon crayon dans la vie comme un sexe en émoi. On m'inscrit sur des listes comptables alors que je me cherche dans les arbres, les oiseaux, les pierres, les paroles, les jardins où fleurissent des pleurs. Je resterai toujours cet acrobate verbal patinant sur le vide. Descendant de pirates et de coureurs des bois, j'aime tremper ma crasse dans la neige, laver ma carcasse sous la pluie, marcher dans l'herbe jusqu'au cou, mettre la voile dans au vent. À peine ado, je me suis excommunié moi-même en urinant dans les ciboires. Plus près d'un Villon que d'un Claudel, je n'aurai pas tressé la corde où se balance les pendus. Les ronces de la pensée blessent la peau des heures. Les pages que j'écris sont comme des mains zébrées d'égratignures. Face à l'absurdité du monde, je pousse devant moi des cailloux de marelle.

Chaque chose paraît avoir choisi sa place, mais l'homme cherche la sienne. Jeté parmi les choses, il s'en relève à peine. Je sors de chaque lieu avec un sentiment de perte, sans savoir ce qui manque ou ce que j'ai laissé. Le vide m'apparaît plus pesant que le plein. Au pied de la colline, la foudre a fait son œuvre. Dans la forêt brûlée, des squelettes recroquevillés exhibent d'incurables moignons. La neige n'arrive pas à blanchir les arbres. On croirait marcher sur un désert, au seuil d'un vieux monde qui n'en finit plus d'agonir. Plus haut, le ciel moutonne dans la transhumance des nuages. L'hypocondrie du paysage réclame de la pluie. Dans les champs défoncés, des alvéoles de glace obstruent la tiédeur des muqueuses. Le froid estompe les odeurs. La neige est comme un blanc dans la mémoire végétale. Des rocs déneigés montrent leur cartilage. Le froid affouille dans les os. J'avance dans la soupe du brouillard à la lueur des phrases où les mots sont des appels de phares. La neige, si légère quand elle tombe et floconne, forme une nuit compacte, une langue de froid faisant taire les ronces. Il faudrait tout chambouler, de l'odieux chemin où les hommes s'étiolent jusqu'au pourquoi des choses. Aucune pierre n'est stérile. Aucun arbre n'est vain. Aucune pluie n'est neutre. J'avance, tête au vent, dans le défaut du temps. L'énergie court de la sève des arbres à la géodésie des pierres. Le précaire dont nous sommes issus appelle un absolu.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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M
C'est beau...