Par monts et par mots

Publié le par la freniere

Sous le poids de la neige, la terre respire encore. Les choses sont plus difficiles à mettre en mots. C’est plus simple en été. Les contours sont moins flous, la brume plus légère. L’encre ne fige pas dans le tube d’un stylo comme une goutte de mercure avoisinant zéro. Je monte et descend sur une route en lacets. J’ai même le tournis et du mou dans les jambes. De chaque côté des ravins où je pose les yeux, des tonnes d’épines m’environnent, plus loin, ce sera des kilos et des kilos de feuilles unissant leurs frissons. Je traverse la pinède jusqu’à l’érablière. Le noir appelle ou bien fait peur. Le vent sourit ou se renfrogne selon l’humeur du marcheur. J’imagine à l’oreille les oiseaux invisibles, les merles, les geais bleus et les jaseurs des cèdres. J’écoute respirer les arbres, de l’odeur de résine à celle du feuillage. J’aime la promenade en forêt, flâner, déambuler, errer, vagabonder d’un battement du cœur à l’autre. Chaque promenade s’avère une prière. Le pied met en marche l’esprit. Chaque mot est un pas. Chaque phrase est une route. Tous les chemins mènent à l’homme, même les postes à péage dilapidant son âme. Ils partent de la femme et traversent le vide, ajoutant de la chair à l’ossature du temps. Les pas des vieux ne les éloignent guère des premiers pas d’enfant. Les jouets de la mémoire leur échappent des mains. Je ne suis qu’un piéton. La marche est l’acte le plus humble. Quand je ne cours pas la galipote, je marche dans ma tête. Les rides de l’écorce se mêlent aux replis du cerveau, la chlorophylle du bois à l’encre des neurones. Des pans entiers de l’inconscient se libèrent en marchant. L’esprit de l’homme s’est développé quand il s’est mis debout. Je crois même qu’il s’atrophie au volant d’une auto. Trop de vitesse violente le paysage. L’automobile déchire la jupe de la pluie. C’est plus un viol qu’une étreinte. Il faudra bien un jour déboucler la ceinture ombilicale des autos, abattre les feux rouges et retrouver ses pieds.

Sous la caresse de l’eau, on profite mieux du tremblement des trembles, de la phosphorescence des tilleuls. Pour la terre qui a soif, l’amitié des nuages se manifeste par la pluie. À pied ou à vélo, on ne passe pas entre les gouttes. On fait corps avec elles. J’aime l’intimité de la marche, le soliloque avec le paysage. De l’abside des hanches au cintre des épaules, la démarche des hommes est gothique, appuyée plus légèrement sur le fuseau des jambe, celle des femmes plus élégante. Dans un paysage, l’être et le paraître s’emmêlent en toute simplicité. Son intérieur transparaît toujours à l’extérieur. L’ailleurs affleure dans l’ici. C’est pourquoi l’âme des hommes s’y confond. De la promenade fruitée vers les mûres, le sentier à peine ouvert pour le passage des pattes, la marche sur un tapis de feuilles, le cabotage des jambes sur le bord d’un ruisseau jusqu’à l’escalade à pic des falaises, les routes inventent l’homme tout autant qu’il le crée. J’aime les arbres qui se sont plantés tout seuls. Leur présence me rassure. Des berceaux du feuillage émane le chant invisible des oiseaux. Il faut une oreille attentive pour en voir les couleurs, en goûter la musique, en deviner le sens. Chaque seconde s'échappe des heures pour faire l'école buissonnière. Le temps n'a plus la même substance. Il se colore d'odeurs et de mouvements plus vieux que la mémoire de l'homme. Le seul fait d'être là me remplit de tout ce qui m'entoure. L'angoisse de mourir fait place au désir d'être vivant. Le silence est nécessaire aux mots comme les gestes aux muets.

À constater l’enfer que l’homme se fabrique, on ne peut que rêver l’utopie. J’habite une maison de chair, une chambre d’os meublée avec des mots. Le chien de la mort garde la porte. Il a rongé depuis longtemps la longue laisse des phrases. L’or des poètes brille dans les orbites vides au fond des fosses humaines. Un jour prochain sera le dernier ou le premier de l’éternité. Le gros orteil est le cerveau des pieds. Il soutient l'écriture des pas. La solitude des choses est comme celle des hommes devant le trou du ciel. La poussière les unit comme la terre recouvrant les cadavres. Le présent est un feu, l'avenir une cendre emportée par le vent, un oiseau de fumée s'envolant vers le ciel. La parole se perd dans le bruit des moustiques faisant la sourde oreille à la musique des étoiles. Pour celui qui veut monter, il faudrait que le sol imite le ciel et que l'éternité se limite à l'instant. Lorsque le livre n'est plus qu'un crâne délavé par le temps, l'os à nu du silence, il suffit d'un regard pour que la peau renaisse. Le soleil se cache dans le noir des ombres. Le blanc mange les mots. Il y a un bonheur à l'ennui comme un malheur dans le rire. Il est vrai que les clowns sont tristes. L'âme se meurt sous la peau des masques et ressuscite à la lumière.

 

Exilé dans la foule, le plus frère des frères est son propre inconnu. Lorsque l'oiseau en proie au doute titube dans son chant, il se fait un chaos dans l'oreille, un caillot d'encre sur la page. Des bouches rondes aux pavillons auriculaires, la marée des mots fait s'agiter le rêve, le flux et le reflux du cœur, la barque des pensées, les bulles de la vase où remuent des limaces. Au lever du soleil, la toile du paysage se couvre de couleurs. La terre soulève ses grains verts. Les orties griffent le bleu du vent. Les saxifrages saignent. Les pissenlits jaunissent les doigts crochus de l'air. La noirceur émane d'un buisson de corneilles. Une nuée d'abeilles fait danser les tulipes au long cou. Les fougères blanchissent comme des anges en bras de chemise qui ne cachent pas leurs ailes. Le colline de pins gris est un vieillard qui sourit de sa bouche édentée. La mort s'habille en chrysanthème. Une fleur d'on j'ignore le nom secoue sa capuche dorée. La lumière de l'aube se promène en pantoufles, celle du soir a des ampoules aux mains. L'éponge du soleil absorbe l'eau de pluie. Au cœur des chrysalides, des larves attendent l'éclosion. Les becs rouges des pics font le ménage des écorces. Les orteils des arbres cherchent loin dans la terre. Les ratons laveurs dévalisent les poubelles, ouvrant même les frigidaires. Les pucerons accouchent d'une vingtaine de bébés. Des souillures sucent la vie dans l'humus des moraines. Qu'ais-je appris de la vie sinon l'usage malhabile des mots et d'un crayon mal taillé ? Depuis les racines jusqu'à la cime, le tronc des arbres est un réceptacle de sagesse. Qu'en est-il de celui des hommes, qu'ils soient debout ou à genoux, couchés ou bien assis? Le gazouillis des oiseaux ressemble au bavardage des enfants. Ils s'opposent à la souffrance du savoir. Je me méfie des hommes gardant une main en poche, jouant avec leurs clefs ou caressant leurs sous. Quand je m'absente, je laisse une lumière dans le noir des mots, du blanc entre les phrases pour accueillir le rêve, des trous de mémoire que le présent remplit, des lettres en forme d'homme cherchant l'éternité.

Publié dans Prose

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