Sous la main des voyelles

Publié le par la freniere

J'avais cinq ans. J'en eus quarante. Je serai mort demain. Un mot manque toujours. Une phrase bafouille. Un rêve rentre bredouille. La nuit fut trop pauvre en chimères. Plus personne ne réveille la Belle au bois dormant. Elle rêve à compte d'auteur sur un lit de fortune. Inapte au présent, je ne fais que passer. Quand on coupe un arbre, il m'élance comme un bras qu'on m'aurait amputé. Qu'est-ce qui nous sépare de la vie? Où se brisent les élans de l'enfance? Il suffit de si peu pour être heureux. Chacun aime son arbre, les battements des feuilles comme des battements d'ailes, les battements du rêve, les battements du vent où virevoltent des fées. Chacun a son coin préféré, son coin secret, sa ouache de tendresse. Je ne veux plus traverser la vie de verre en vers, ni vers Anvers ni à l'envers. J'embarque dans les phrases pour gagner l'autre rive. Je largue les amarres. J'écope les images une à une. J'avance avec la rame d'un crayon. Je suis parti il y a longtemps. J'ai traversé des milliers de pages, des pays sans frontières, des rivières sans pont, des kilomètres de chagrin, des corridors d'angoisse, des jardins interdits, des contrées différentes où la vie n'a pas le même goût, où les moulins à vent se bricolent au crayon, des sentiers de montagne aux roches millénaires. De chausse-trapes en chausse-trapes, mon crayon s'égarait, mais revenait plus riche. J'aurai été chacun, Achab ou Zappata, cette brute finie couchée dans un fossé, cette blonde en leggings enjambant les clôtures, l'enfant toujours puni sans savoir pourquoi, le déserteur de Vian, ce boxeur frustré aux oreilles en choux-fleurs, ce Christ en pyjama sur la croix de ses rêves, Cendrars ou bien Cochise. Des images pleines de feu faisaient vibrer mes fenêtres oculaires. Les enfants rient entre leurs larmes comme les yeux entre les pages.

 

Souvent, les agissements de l'homme rendent incomplète la joie de la terre. Très loin des amateurs de choses, plutôt enclin au dénuement des pierres, je cherche l'absolu entre le rien et le très peu. Depuis la mort de ma femme, je gravite autour d'elle. Je gravide de paroles. Je grave sur papier des totems d'encre noire. Je dresse sur la neige des pages des phrases d'inutchuks. Je tresse entre les branches de longues chevelures de feuilles. Je suis encore vivant. Le monde est là. Magnifique ou sordide. Cruel ou délicat. Ma queue bande dans la main d'une femme. Mes yeux se lavent dans le ciel. Mes aisselles sentent la vie. Mes bras bougent. Parmi les pieds, parmi les pas, parmi les bras, parmi les gestes, parmi les gens, morts ou vivants, j'avance de guingois, parallèle aux colères, contemporain du rêve. Je tire derrière moi une charrette à mots. Les douze coups de minuit sonnent à toute heure. Le regard est nécessaire à celui qui écrit. De la flûte de Pan aux grandes orgues de Bach, la peau sonore du monde est une peau de lumière. Le vent bouge les jambes. La campagne s'étire. Un oiseau se blottit sur l'épaule d'un orme. La terre est là. Brûlée ou bien humide. Le désert ou l'oasis. Devant moi, un cube de pierres sèches ajoute à sa puissance le papier qu'il abrite, l'eau lustrale des mots. suffit parfois d'une phrase pour relier l'instant à l'éternité. Il y a beaucoup à apprendre de la sagesse des arbres, de la colère de l'eau. On n'explique pas l'amour, pas plus que la lumière n'exprime l'ombre.

 

Je ne suis pas de la couleur du temps. Je ne chante pas dans le ton. J'écoute le sang courir dans les veines, les mains danser dans la salle des gestes, les images sauter d'un œil à l'autre, l'eau ruisselante des mots effleurer l'épiderme des livres. Un peu autiste ou trop rêveur, j'ai mis longtemps à dire un mot. Je ne suis pas de ceux qui rédigent les lois, qui fournissent la corde où se balancent les pendus, qui fourbissent les armes que l'on donne aux enfants. Je serai toujours ce mioche mal embouché cultivant la chimère, ne souriant qu'aux arbres en poussant devant lui un grand cerceau de neige. J'écris avec une âme dans mes souliers d'enfant, le cœur au bord des lèvres. L'aiguille de la boussole fut longtemps mon épée, l'Excalibur du Nord. Je regarde la terre. Une feuille tombée. Une mince tige de fleur et son dernier pétale. Je me cherche dans les bois, parmi les plantes et les oiseaux, le soleil et la pluie. Les couleurs vacillent, passant du mauve au gris, de la brume à la neige, de l'ébène à l'arc-en-ciel. La marche alimente la méditation. Pensée ambulatoire. Errance métaphysique. Écriture pédestre. Un mot, un pas, une phrase enjambant le ruisseau. Je suis au bord de l'eau, méditant sur l'écriture des galets. Éclats de schiste. Marelles du chagrin. Cailloux granitique. Il y a partout des fentes où l'on peut boire, des sexes de pierre, des grottes ourlées d'écume, des échancrures frangées de mousse. Les eaux tressaillent sous la caresse du vent.

 

La terre est là. Roc ou brindille cassante. Mutisme de la pierre ou cerbère grognant entre les cordes vocales. La pierre résiste à la voracité de l'eau. Il m'arrive de cueillir les mots dans un buisson ardent. Un peu de paille mouillée n'a que le feu qu'elle mérite. Certaines images tachent les yeux comme le sang des digitales. Mes mots gravitent entre les oreillettes du cœur et la grande bouche du regard dévorant l'horizon. J'aime l'odeur des feuilles rincées par l'averse, la terre un peu tiède, les herbes et les morceaux de bois surnageant dans l'eau morte, les rocs usés aux sculptures de mousse, la chair des érables sous leur capeline d'écorce, la feuillée des larmes sous la pluie, les pissenlits avec leurs cheveux d'ange qui voltigent au vent. Quand on parle de rêve, le lexique s'emballe. La grand-mère des mots fait sa jeune. La grammaire joue du coude. La chouette immolée aux fosses de l'enfance, je l'ai gardée vivante. Elle hulule dans les u que j'écris. Enfant, on peut soutenir l'immensité à bout de bras. En vieillissant, on n'y arrive plus. J'écris. J'écris, balayant la sciure du chagrin au bar des métaphores. Dans un coin du bistrot, un chien méchant ronge l'aile d'un ange. Aurais-je jamais fini de faufiler des mots dans l'étoffe du vide, de ravauder l'espoir avec des bruits de larmes. À vivre au bord des mots, on aperçoit l'abîme. On marche sur un fil. La peau des choses rougit sous la main des voyelles. 

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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