Chaque bruit

Publié le par la freniere

À voir les hommes se vendre pour un salaire, courir après la gloire et s'empailler
sur un trophée, s'entredéchirer pour un bout de papier, préférer le chrome à la lumière et
la tole d'une auto à la peau de pêche d'une femme, je me demande s'ils méritent l'amour.
On demande à l'enfant de devenir un homme sans lui apprendre à vivre. Les temps sont
parallèles. On a toujours un pied dans l'un ou l'autre siècle. Le présent est à la rencontre
de deux temps. Si chacun se pose les mêmes questions, les mêmes réponses manquent.
Quand je n'éclabousse pas la route de mille éclats de boue, ce sont les pages que je tache
de mots. L'écriture est mon pays natal. Je n'étais rien avant les mots. Je m'habille
d'images. Chaque page est la vertèbre d'une colonne verbale. Une encre bleue ou noire
me fait battre le coeur tout autant que le sang. De l'orage de l'enfance au mystère d'écrire,
un même éblouissement m'écarquille les yeux. Je suis un cri de bête dans la mangeoire
des mots, le vol d'un pétrel dans le sillage de l'air, le couac d'un trombone que les
klaxons canardent. Chaque bruit de l'eau, chaque murmure du vent, chaque hurlement de
bête, chaque râle de vieillard, chaque cri d'enfant, introduit le chant dans le poème.
Chaque brin de paille, chaque grain de pollen, chaque senteur, chaque arôme, l'odeur de
genêt des pages de Genet, celle du sel dans celles de Vigneault, châtouille mes narines.
Se pencher sur une fourmi n'empêche pas de voir le ciel ni la ligne d'horizon. Chaque
pupille reflète un paysage. J'aime le temps perdu, les routes qui s'égarent, les questions
sans réponse, les longues phrases de Proust ou celles plus lapidaires de Delteil. À force
de grandir dans une maison sans livres, j'ai fini par habiter entre les mots, entre les
lignes, entre les pages. J'ai bâti ma demeure dans le souffle du monde, le très vieux chant
des hommes.
Je bivouaque dans les mots de la source au delta. En marchant, on a parfois
l'impression d'inventer ce qu'on voit. Patauger dans la vase met de la boue dans la
bouche. Escalader le roc donne le vertige aux mains. À chaque ruisseau, j'enjambe
l'encre d'un cahier. Des centaines d'oiseaux jacassent dans mes phrases. Mot à mot, je
me dépose au fond des choses comme une lie d'encre amère. À la gare des années, deux
rides donnent l'âge sur le blanc visage d'une horloge. Au bout du quai, chacun attend la
mort et son train-train funèbre. Toutes les portes, un jour, se referment sur nous. Les
oiseaux savent d'où ils viennent, où ils vont, mais les hommes qui errent sur les routes
sans jamais s'arrêter en ignorent le but. Un chat les observe de loin, tout en lissant son
poil et son museau de clown. Je ne sais plus parler aux hommes. L'ais-je jamais su? Je
me sens étranger. Je cherche l'inaccessible. Je m'éloigne des villes. Il y a tant de visages
dans une foule qu'on n'en voit plus aucun. Ici, les arbres ne font qu'un avec le paysage.
Ils se prolongent dans la terre. Je regarde les collines où grimpe la forêt, le passage du
soleil et sa lumière entre les feuilles, l'appel du vent. Il y a toujours un lieu où l'horizon
touche la terre. Toute la nature nous veut du bien, même les orages et les typhons. Tout
est là où il doit être. C'est nous qui sommes les prédateurs. Il faut toute une vie pour
cueillir la douceur. Il en reste si peu. Les mots sont comme du temps que l'on se met en
bouche. Mes souvenirs portent des noms d'oiseaux, d'essences de bois, d'odeurs et de
sons. J'ai la mémoire végétale, la pensée minérale, l'espérance animale. C'est le silence
de chacun que je griffonne en vain.
Trop d'insignifiances cachent la vie. La vérité de la mort me tient lieu de lumière.
Je n'ai vraiment jamais parler avec mon père. Je l'ai connu par ses photographies, mais il
y a tant d'invisible sur les albums de famille, tant d'inconnu sur les visages. Un ravin se
creuse devant moi, le ravin des années, un ravin de soixante-six ans, un vieux ravin aux
falaises de plus en plus abruptes. Je ne sais pas comment naissent mes livres. Lorsque
j'écris, je suis entièrement ce que je fais, comme les oiseaux quand ils chantent ou les
bêtes quand elles fouissent. Chaque phrase est une trace dans la boue, un rayon de
lumière qui filtre sous la porte, une perle noire dans un écrin pourri. Les pattes noires
des mots laissent des traces de pas, une odeur de voyelles. Leurs ratures salissent les
planches de papier. La vie est bipolaire. Elle a ses hauts et ses bas, mais l'escalier reste le
même. On doit toujours monter malgré tout. Les marches disparaissent à chaque
nouveau pas. On doit s'accrocher à une rampe fictive. Le corps dépose une ombre sur le
sol. Elle disparaît la nuit à la recherche du soleil. Que reste-t-il de nous? Les traces d'un
feu de paille, une faille dans la mémoire, un peu d'eau dans l'ornière d'un pas. Les mots
coulent comme la sève des arbres ou le sang des menstrues. Leur odeur indispose ou
exalte la soif. Il ne me reste de l'enfance qu'une peluche éventrée, un album d'images
taché de confiture. La mort n'emporte qu'un cadavre, mais on ne sait plus quoi faire de la
vie. Le coeur a des ratés mais continue de battre. Les doigts s'agitent dans le souffle des
gestes. Les fleurs conversent avec la terre, les arbres avec le ciel. Les oiseaux continuent
de voler. Les fourmis dans les jambes alimentent les pas. Le phénix vole encore avec ses
ailes brûlées. Les fleurs ont des béquilles dans la cour aux miracles.
Toujours à deux pas du naufrage, nous fabriquons avec des mots un radeau de
fortune ou un tapis volant avec le fil de la parole. Toutes les heures ont bouclé leurs
bagages. La vie les porte en titubant. Ce matin, j'écris du cimetière. Je cherche la paix,
mais un vieillard tond le gazon. On n'entend plus les morts s'embrasser en silence, mais
le bruit d'un moteur grignotant l'herbe fraîche. Aucune parole, aucun signe, je dois me
contenter d'une voix intérieure. Le paysage vole mes yeux. C'est par lui que je vois. Une
odeur de terre remue celle des fleurs. J'écris sur une table bancale. Les mots sautent à la
ligne. La cale d'une phrase ne suffit à trouver l'équilibre. Je n'écris pas pour faire le beau,
mais creuser mon terrier. Pas de héros, pas d'histoire, pas de scandale à se mettre sous la
dent, pas de quoi tenir un journal, rameuter les clients, pas de compte à rendre, rien que
la voix d'un loup, celle d'un mendiant, d'un rêveur, d'un enfant. L'absolu se cache dans
les moindres détails. Ma vie est une longue vadrouille. L'appel du large est en papier,
mais l'infini reste le même. Le pas d'une fourmi est un très long voyage. Je glisse sur une
échelle de corde dans la falaise des années, une échelle de mots, une maille dans l'azur.
Même si mes pieds font corps avec la terre, bras ballants, je porte mon élan dans le vol
des oiseaux et l'étreinte du ciel. Le voyage intérieur efface les frontières.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article