L'orage du matin

Publié le par la freniere

Nous ne sommes plus qu'à peine un lopin de peau, un peu de chair et d'os, un peu de muscles et de tripaille. On accorde plus d'importance à notre carte d'identié. Nous ne sommes plus qu'un numéro. Lorsque la vérité dévoile un bout de culotte, les dévots regardent ailleurs. Les gens qui ont quelque chose à dire, on ne les croit jamais. On a interné Artaud. Van Gogh s'est suicidé. Rimbaud est devenu marchand. Ils survivent par leur œuvre. L'important n'est jamais d'accepter, mais de se battre, avec des sons, des mots, des formes, des couleurs. L'espoir est une source de liberté. Le désespoir nous maintient dans les chaînes. Il n'y a pas de compassion possible si elle n'est pas ouverte à tous, à commencer par la souffrance de l'ennemi. Dans l'étreinte, il n'y a pas de place pour un fusil. Il vaut mieux tirer le diable par la queue que de tirer dans le tas. Parfois je tourne en rond dans la cage des mots, laissant la vie entre parenthèses. Je reste coïncé entre la géométrie du cœur et l'algèbre du corps. Les bras des mots sont plus longs que le corps. Ils donnent la main à l'au-delà. Le long sommeil des arbres commence avec l'automne. Ils passeront l'hiver à dormir debout, les bras nus et bleuis par le givre. La neige n'efface pas la mémoire de l'humus. L'ombre la plus petite cherche une issue vers la lumière. On ne peut pas découdre le plein d'avec le vide. L'un et l'autre s'appelle. Le proche dans une main et le lointain dans l'autre, j'essaie de retenir le vent. Les heures n'attachent pas le temps ni les aiguilles ne le cousent. Nous avançons la nuit à la lumière d'étoiles mortes.

 

Pour traverser la nuit avec une allumette, il faut se faire voyant. Un rêve sans parole est comme un œuf sans coquille. Il y a des mots reliés au mou, au visqueux, au velu, d'autres à la chaleur, au cocon, au doux. C'est comme les sentiments, les animaux, les plantes. Le mouvement fait mouvoir l'espace. C'est par l'abeille que resplendit la fleur. C'est par le fleuve que s'agrandit la mer. C'est par l'amour que la vie prend son sens. Je pêche ma parole dans le fruit qui se forme, là où ça tremble en nous, là où la terre s'abandonne aux caresses de l'eau, là où les larmes tachent le fard de chacun. Le fil se tend d'une parole à l'autre. La maison appareille avec son âme en feu et son pain sur la planche. Le blé fait son chemin de la terre à la bouche. Des bras me poussent dans les phrases. Je me nourris de poésie. Je n'ai jamais trop su sur quel mot m'asseoir. Pourquoi tacher encore le vieux silence humain? Si je ne parle pas, j'ai peur que le chemin s'efface. Si je ne rêve pas, j'ai peur d'être incomplet. C'est dans la graine que germera la main d'un arbre. C'est dans la langue qu'éclosent les voyelles, que tanguent les consonnes, que fleurissent les mots. J'aime ce qui rend l'homme semblable à la bête. Les humains, quand ils se croient supérieurs, détruisent l'harmonie. Je voyage désormais de l'extérieur vers l'intérieur. Même séparés par l'écorce les arbres se conjuguent comme les hommes oubliant les frontières. Le regard des bêtes déchire tous les masques.

 

Après avoir roté un orage de papier, papier à lettre ou d'emballage, papier sablé ou papier bible, papier à livre ou à journal, le monde s'essuie la bouche avec les mots des hommes. Un nuage noir navigue dans le ciel. Une petite pluie s'abat. Chaque goutte creuse un petit cratère que la terre sirote. Les lunettes s'embuent. Les feuillages frissonnent. L'orage du matin provoque un court-circuit entre les branches aussi bien qu'entre les deux oreilles. Les neurones font tilt et la lumière rouspète. Le temps enlève ses bandages et montre ses blessures. J'ai parfois l'impression d'être un médium, de voir par les yeux des autres, d'être déjà venu dans chaque lieu nouveau. Je reconnais chaque ombre. Un fil d'encre relie des lambeaux de souvenirs, de fugaces visions, d'étranges correspondances. On ne peut pas définir le monde en amputant les sens. Il ne faut pas séparer le langage du règne animal, végétal ou minéral. Aucun mot ne se contente du contexte d'une phrase. Nous sommes une fractale du vivant. La poésie déborde du lexique pour s'intégrer à son environnement. Non seulment les yeux, mais tout le vivant ressent le vol d'un oiseau. Ses ailes déplacent de l'air même au milieu de la tête. Elles agitent les neurones et les ombres conscientes. L'homme n'existe pas sans les bêtes et les plantes. L'oreille n'est rien sans la musique. On ne verrait plus rien sans regard amoureux. On verrait l'homme réduit à sa propre question. La parole laisse un trou que l'on cherche à combler.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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