La vraie vie

Publié le par la freniere

Je suis en train de m'inventer un suicide avec des bulles de savon dans les veines
je me shoote avec des mots d'amour que je balance comme des bombes tombées du ciel
j'atteinds ma cible car après chaque explosion les mots d'amour retombent en rosée sur les pétales des lys, des roses et des pivoines

Que de morts innocents à l'heure où j'écris ces divagations qui me viennent
j'écoute les grondements du temps les battements de coeur de l'univers
des machines infernales bourrées de puces électroniques
ont été positionnées pour contrôler la terre et robotiser tous les êtres vivants
je pressens un vol d'ange en colère un ange destructeur
les fées ne descendent plus dans les clairières
et les elfes ont peur de se montrer aux hommes

je bande mon arc au point d'en faire craquer le bois
ma flèche patiemment attend sa pointe dirigée vers un soleil lointain
je respire profondément et si je vise bien
c'est moi qui tomberais à terre dès que j'aurais libéré la corde de ma volonté à la rete
nir

je suis en train de m'inventer une histoire de science fiction
où le bouddhas serait une nonne déguisée en moine-ascète
qui n'aurait que le rêve de vivre abondamment et en harmonie avec les êtres vivants et les phénomènes
Le samsara ne tient qu'à un fil celui du satori
une fois une femme m'a écrit : "Tu es Orphée, je suis Eurydice"
"Une seule et même personne sacrée" lui répondis-je

Qui était-elle cette mystérieuse correspondante
dont les phrases comportaient autant de tourbillons qu'un Rhône en crue ?
Je reçus quelques jours plus tard une enveloppe couleur d'azur
dans laquelle était pliée en deux
une photo de femme nue dont la tête avait été découpée
elle appuyait ses épaules déployées contre le mur rouge d'une pièce humide couleur de sang
Son corps d'ambre semblait éclairer les lieux d'un halo de pleine lune sur
la mer

Je n'ai pas manqué de me rendre à son adresse dans un quartier de Paris (le XXème)
où il me sembla tout à coup avoir vécu mon enfance
alors que celle-ci s'est épanouie dans une province monotone
Je frappais longtemps à sa porte.
Une voisine de palier sortie sa tête par l'entrebaîllement de la porte d'en-face
Arrêtez de nous casser la tête gouailla-t-elle
Mme Mélusine ça fait des mois qu'elle a quitté l'immeuble
D'ailleurs on ne le sens même pas elle ne sortait que très peu et toujours la nuit
on ne la voyait pas elle n'avait l'air ni triste ni gai on ne pouvait pas savoir
elle ne parlait pas. Bonjour au-revoir comment allez-vous c'est tout
impossible de l'intéresser à nos existences nous voyait-elle seulement
elle marchait dans la rue comme si elle avait été hypnotisée
Pour nous elle reste un mystère une énigme un regret de n'avoir pas su la retenir
car finalement nous, moi et les habitants de ce lieu sinistre
nous nous étions bien habitués à cette créature énigmatique
elle brillait comme une lune d'août dans notre ciel si bas
elle nous gardait éveillés les jours de mauvais temps

quand je serai très vieux j'écrirai des romans
des romans de capes et d'épées, des westerns
avec des indiens déferlant sur New York
des commanches des mohicans, des sioux, des cheyennes, des pawnees, des navajos,
des aztèques des shuars des esquimaux, et toutes les tribus désintégrées

j'écrirais des bouquins policiers avec le sang menstruel d'une putain
Il n'y aura pas de héros dans mes livres
seulement des gonzes entraînés par les flots tumultueux de la vie
des gens qui ne siègent pas dans un gouvernement
qui ne se prennent pas pour Rotschild pour des rois du monde
des gens pacifique qui ne pensent pas qu'à eux-même
des gens obligés de se battre pour
Je n'écrierai jamais le mot de la fin afin que le rêve y trouve sa place à chaque ligne

les rêves n'ont pas de fin
ils s'interrompent pour une raison ou pour une autre
ou plutôt pour rien pour rien du tout
pourquoi le rêve aurait-il une raison

je suis en train de m'inventer une poupée de résine de cannabis avec des yeux écarquillés comme la fleur du bleuet des épaules enduite du sang d'un sacrifice
sous son sein gauche son coeur serait l'ascenceur
qui relie la terre au ciel le bien au mal le rêve à la réalité
son ventre supporté par les hanches d'un saule au bord de la rivière
plein d'un argile gras glougloute comme une source dans l'herbe d'un pré de montagne
son sexe concentre la mémoire des ancêtres
le suc des incantations qui fertilisèrent les continents
c'est en atlantide que pour la première fois j'ai pris conscience de moi-même
j'étais un enfant à moitié mort d'à peine un an la tëte pantelante contre la poitrine opulente d'une déesse
qui me tenait fortement pressée contre elle
je ne pouvais plus respirer je cherchais de l'air la bouche grande ouverte
elle chantonnait un air très triste avec une étrange voix électronique
je sentais l'énormité de mon phallus dans son ventre de sirène
c'était une machine aux os d'acier et aux muscles de génisse recouverts par la peau de vierges sacrifiées durant des siècles consacrés aux rites lunaires
Ce que je dis n'a pas vocation à être divulgué
je laisse le chant s'épuiser de lui-même l'épopée s'évaporer dans l'esprit galactique
je me réveille à peine
de mon long voyage à travers moi-même
je pense aux colibris de la forêt d'Amazonie
et aux perroquets verts qui se poursuivent à la vitesse de l'éclair à travers Buenos Aires
Je me réveille à peine
j'ai encore le goût de lait un peu acide du sein de la déesse
je salive avec une envie de vivre contagieuse
Il est sept heures du matin c'est l'été
j'avale en vitesse un café brûlant et je pars me jeter dans la vraie vie.

 

André Chenet La Colle s/ Loup, dimanche 2 Août 2015

 

Publié dans Poésie du monde

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