Le lit du monde

Publié le par la freniere

L'été, je retrouve ma vie parmi les pissenlits, les sanguinaires, la sauge. L'hiver, je la prolonge dans la neige. Je m'éveille dans une goutte de rosée. Je poursuis ma route avec l'affluent d'un doigt vers l'estuaire des gestes. Je me vide comme une paume sur la page. Les bras du vent essorent le drap mouillé du ciel. Je m'accroche à la phrase comme une ride sur un visage. Tout se passe entre donner et recevoir. Les jambes hésitent sur le palier des pas. J'ai vécu dans ma langue comme un nageur de fond. J'ai les mains dans les mots. Le rêve me sert d'appui. Ce que je suis se cherche entre mes lèvres. Quand on construit une maison de mots, la grammaire est comme la bulle d'un niveau. La langue sert d'outil. Chaque virgule est un clou. Le sens dérape sur les points de suspension. Les parenthèses protègent à peine l'intimité des mots. La pierre est plus bavarde que la plume. Elle bâtit sur du solide. Je dois me contenter de l'éphémère, un petit bruit sur le papier, un feu de paille, une phrase. Certains portent une pioche, d'autres un pinceau ou un crayon, mais tous écrivent dans le langage d'une mère.

 

Notre bagage le plus lourd est celui qui nous manque. Le lit du monde est grand, mais c'est un corps malade qui agite ses draps. Je fus itinérant, ivrogne, junkie. Aujourd'hui, on me prend pour un sage, alors que je titube encore entre deux phrases, que mes pensées s'engluent dans la mélasse du cerveau. Si je ne passe plus de l'enfer à la page, j'en garde les séquelles au bout de mon crayon. J'habille le corps de l'homme dans les vêtements usés des mots. Je n'écris pas dans la fleur de l'âge ni l'écorce des arbres. J'écris dans l'homme. Je me contente d'une poignée de poèmes, quelques pas sur le sol, un peu d'encre dans l'alluvion des gestes. Les mots se touchent quand on parle. Ils voient parfois ce qu'on ignore. Je ramasse de tout pour nourrir mes cahiers, une poignée de terre, une poignée de main, des cailloux, des brindilles, des lambeaux d'espérance. Le désespoir n'est pas l'absence d'espoir. C'est ce qui porte à devenir meilleur. Au bout de chaque chose, il y a un autre bout, un ailleurs à atteindre. Chaque jour, un crayon m'apporte ses offrandes. Mon cahier se remplit de surprises. Les mots se donnent la main pour devenir des phrases. Les vieux mots sont courbés sur la page. Les plus jeunes sursautent devant les points virgules. Les phrases sont maculées d'images et ponctuées de sens. Les ailes des oiseaux se mêlent aux arcs-en-ciel. Le crayon est toujours près de la cible, mais il hésite à la toucher. Ce sont les gestes qui donnent corps aux mains, sinon ça reste abstrait. En tapotant deux mots l'un contre l'autre, il arrive qu'un feu s'allume, qu'une luciole passe, qu'un merle chante. L'espace crache par terre. Le temps tape du pied. Ce sont les petites choses qui résistent. Les grands arbres sont les premiers qui tombent. Même enfermés dans l'infini, les hommes ne sont pas plus grands qu'eux-mêmes. L'âme grandit devant le paysage. Elle s'agrandit de tout. Elle cherche l'infini. Pour une fourmi, le plus petit talus s'avère une montagne. Nous remuons les mains sur le ventre de l'air. Pour briser l'indifférence des Tremblay ou le cynisme des Robert, j'écris des poèmes d'amour. Pour contrer la froideur des banques, j'écris avec le feu au cul. J'écris à la main, à la mine à plomb, à la sauvette, à la petite semaine. J'écris avec les planches pourries, les clous rouillés, la tendresse des cheveux, les jointures des doigts, les muscles du silence. Je résiste à l'hiver avec la force de la laine. La mémoire numérique ne remplacera jamais la mémoire olfactive. Je plante mon crayon là où ça sent.

 

Jean-Marc La Frenière

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