Une tribu de frémilles

Publié le par la freniere

Il n'y a plus de riz mais des balles de fusil. La vérité sort des jambes amputées, des ventres étripées, des fillettes violées, des mains du monde tachées de sang. La soie des vers à soie vaut mieux que l'acier des fusils. J'écris avec le moins de haine possible. Je suis un abonné absent des religions, un réfugié poétique. Je ne veux pas être quelqu'un, être quelqu'un qui est quelqu'un. Je veux renaître à chaque instant. Tous les hommes ont besoin de certains mots pour vivre. Sans eux, ils tomberaient dans un trou. Je vis la même chose. Sans mon crayon, je ne serais plus rien. Ma femme est morte, ma blonde et mes enfants sont loin. Le temps des luttes est pour les jeunes. Il ne me reste plus que ma révolte aux tripes, peut-être de la tendresse et ma candeur devant la voie lactée. À défaut de caresses, j'ai deux poignées de mains. Mon ange marche sur ses ailes et me fait trébucher, me laissant quelques plumes tachées du sang des mots. La vie n'est pas d'une seule couleur. Comment le dire en peu de mots? Il m'arrive de gaspiller des mots par peur de mourir. Il me faudrait pourtant les ménager. Nous devons aimer les bêtes comme des frères et des sœurs, épouser les formes de la terre, le langage du vent, les ombres de la nuit, le langage des insectes. La pluie délave tout. Il pleut à fendre l'âme. Sur le poster immense du ciel, le paysage ensoleillé a fait place aux friselis des ombres. La nature sait toujours se refaire une beauté. Les arbres s'amourachent les uns des autres. Pour rendre la vie à toutes ses hauteurs, il faut apprendre l'escalade et vaincre le vertige. Une vague silhouette se dessine dans le chant des moustiques. C'est celle d'un fantôme. On en croise quelques-uns dans le demi-sommeil. La signification des choses et ce qu'elles sont ne coïncident pas toujours. Il y a du jeu entre les deux. Les chanteurs cherchent l'oiseau en eux, des engouvelevents et leurs «pommes pourries pommes pourries» au marteau-piqueur des piverts. Les écrivains cherchent le sens.

 

Il y eut un temps où l'on pouvait parler de son travail et se sentir propre. Qu'en est-il aujourd'hui où la plupart des gens travaillent à détruire la planète? Les outils n'ont pas de sentiments. Ils ne sont ni bons ni mauvais. Un couteau peut tuer ou découper le pain. Un arbre est rarement nuisible. Même les fruits empoisonnés ont leur utilité. Quand on me demandait de prier Dieu, je n'ai jamais su à qui m'adresser. Les idées battent de l'aile dans la volière du cerveau. J'entends de l'intérieur. Serais-je équipé d'une oreille interne et de lèvres intérieures? J'entends toutes les voix, non seulement le pinson Frédéric, mais toutes celles du silence, le son d'une fleur qui éclot, le toc d'une graine sur la peau du sol, la fanfare de l'air entre les éléments. J'aime toutes les lèvres, les lèvres du vagin, les lèvres du sourire, les lèvres d'un chevreuil tendues vers une pomme. Les fleurs qui ressemblent à une vulve sont parmi les plus belles. Quand je parle des bras d'un arbre ou de sa tête, ce n'est pas une figure de style. Les plantes sont des êtres vivants. Il y a aussi les bras du fleuve, la tête des rochers, les épaules des montagnes. La terre a la même chair que nous. Le même air nous façonne les os. J'ai des fourmis dans les jambes, une tribu de frémilles. Les nuages roulent en boule et tombent en larmes sur le lac. Chaque goutte écrase l'autre. L'horizon s'aplatit sous l'orage. L'automne arrive. On rentre les hors-bords. Le lac pourra soigner son dos blessé par les moteurs.

 

L'argent des armements appauvrit l'hôpital. Les malades traînent dans les corridors sur des civières de fortune. On les lave comme des bancs. On leur parle en bébé. Chacun se croise, le crâne ou la poitrine ouverts. Ils se partagent leurs oedèmes, leurs frissons, leurs seringues, mélangeant les labiales avec les gutturales. L'espoir se cache partout. Il y a toujours des amours qui naissent lors d'un enterrement, des peureux qui deviennent des héros lors d'un cataclysme, des couples qui se forment, des enfants qui naissent au milieu des désastres. Quand les machines arrêtent, il y a toujours la vie. Les yeux sourds entendent les couleurs. La fleur craint l'orage. L'odeur des femmes se heurte à la chaleur des hommes. Le couteau de la pensée découpe le monde en tranches. Le temps émince l'infini. La vie et la mort dépendent d'un fuschia rose ou d'une petite cuillère, du souffle d'une bête ou d'un pas de côté. Le rêve dépend d'un lit, d'un livre, d'une chaise. L'instant dépend du mot. Un arbre change de langue selon celui qui parle. L'image qu'on projette n'est jamais complète. Pour bien voir quelqu'un, il faut tenter de voir par ses yeux. Nous ne vivons pas dans un monde, mais des milliers de monde. Chaque plante, chaque bosquet, chaque ombre change le paysage. Nous ne pouvons tout voir. Le monde se limite à notre perception. Chacun habite un monde qui diffère.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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