Jusqu'au bout de mon sang

Publié le par la freniere

Les yeux travaillent en tandem comme les bras, les jambes, les oreillettes du cœur. Lorsque se ferment les paupière, le paysage nous habite. Les cils font des chatouilles à la lune. La parole se perd. Les tweets ont remplacé les lettres. Les chansons servent à vendre. On arrose à l'eau de rose le feu de la jeunesse. Les déchets gagnent la ville. Les détritus débordent, os de poulet, peignes en plastique, slips en latex, coquilles d'oeuf, capotes, feuilles mortes et pains secs. Je préfère l'écureuil aux mains jointes aux orantes en prière, l'amande décortiquée à l'hostie des croyants. Il fait un temps de chien. Le ciel jappe à grosses gouttes et le tonnerre aboie. Je n'habite pas vraiment une maison, mais ce qu'on y voit par la fenêtre. C'est avec l'air entre les choses que se forment les mots. Où que l'on soit, on trouve de tout. Christian Bobin n'a jamais voyagé, et pourtant, il m'emmène aussi loin que Nicolas Bouvier, cet éternel voyageur. La lumière n'annule pas ce que cachent les ombres, elle en dévoile l'envers. Si le possible détruit l'impossible, jamais la parole n'efface le silence. À peine effleure-t-elle ce qui cherche à se dire. À la question de la mort, la vie répond à peine. S'il fut un jour où je n'étais pas là, y serais-je demain? Ce n'est pas l'homme ni l'esprit, c'est le temps qui invente la mémoire. Le sens n'est pas dans les mots comme le diamant dans ses reflets ou la réponse dans ses questions, il est dans le silence. Il faut creuser la terre verbale pour lui faire rendre gorge. Les livres ont le même sens que le monde. Les mots comme les gestes recherchent la même chose. L'homme n'a pas besoin de bonheur, il a besoin d'amour.

 

Je ne sais pas pourquoi les hommes s'entassent dans les villes. Pour quel carnage, quelle tuerie? À crever sous les balles, on ne meurent plus de faim.. Le bruit des bombes enterre le bruit des larmes. On enterre les morts avec des buldozers. L'absence des oiseaux nous blesse les oreilles. Rongées par la prière, les morales en croix finissent par pourrir. Combien de morts attendent dans un ventre de femme? Combien de mots sans pattes rampant sur du papier? Combien de graines n'atteignant pas le fruit? Il arrive qu'il neige en automne. Le bas du paysage est flou. Le blanc se mêle au roux. Les tamias ne savent plus où donner de la queue entre les feuilles et les flocons. Des vieilles dames tricotent l'âme des mitaines, le vivant de la laine. Le soleil s'effiloche. Il ne pleut pas, il pleure. La neige fond en larmes. Le temps est aux aguets entre les gouttes de vent. Elles font de petits trous sur la face mauve de l'eau. Les yeux prennent un regard d'oiseau pour regarder le ciel. Ce qui nous affaiblit nous rend plus forts, plus humains. Chaque langue est un voyage dont on ignore l'itinéraire. J'avance entre les mots. Une ombre se dessine dans les pas de ma voix. Le fumet du cœur s'échappe d'une soupe de sentiments. Il fait son chemin sur les papilles de l'air. Le secret du texte est celui qu'on partage.

 

Les fenêtres des maisons me donnent les oiseaux, la beauté du soleil et l'ombre de la nuit. Même en hiver, des fleurs habitent ma tête. Je dessine des grives sur le givre des vitres. La vie court à la mort avec les pieds des hommes. Elle s'ouvre à l'infini avec la peau des fruits. Pour tous mes amis morts, je garde dans ma voix leurs habits de vivants. Je resterai pour eux à l'écoute du vent, du verbe, de l'insecte. Je voyagerai jusqu'au cœur de l'écorce, la poussière d'or des granges, la marée bleu du lin et l'averse du seigle. Je me promène à pied dans les yeux de mon loup. Mes orteils s'enfoncent dans la boue, plus près de l'essentiel que les talons-aiguilles. Je vole avec l'oiseau qu'apprivoisent les arbres. Le vent remue dans la rumeur des plantes comme les mots sur les lèvres. J'ai remonté les yeux des femmes jusqu'à ma propre enfance. J'apprends le fruit par son noyau. Je suis resté l'enfant perché sur une branche, guettant le passage des oies, un caillou nain parmi l'herbe géante. Si le blanc d'un os éclaire bien les chiens, si l'odeur des fleurs attire l'abeille, si les chenille battent de l'aile un jour ou l'autre, je reste dans les bois pour surprendre ma vie. Je compte sur mes dents les épis de maïs. Tout bouge. Tout remue. Lorsque les bœufs s'endorment, les souris coursent avec les chats.

 

Je ratisse l'écriture comme l'homme au rateau. J'avance dans l'automne, mes jambes trouant les feuilles. Je poursuis ma chanson dans la gorge d'un merle, le cœur aux joues, la mort dans l'âme, ma voix trouée de guêpes et l'huile du langage me servant de lucioles. Je resterai debout avec mon nom, mon chiendent, ma joue posée contre les mots. Sur un bout de papier, je fais chanter marlou, la rosée du matin et son écorce de buée, le chat qui lape et sa soucoupe de lait, la note noire d'un corbeau sur une portée de neige. Je voudrais que le chant remplace le travail. Dans la grande bible de la terre, les animaux sont en prière. Chaque matin renverse quelques litres de vie. Il faut laper sans cesse tout le sang répandu. Mes mains s'écorchent aux ronces et mes souliers grattent l'averse. Quand la nature est triste, le soleil essuie les larmes de la pluie. L'harmonica des grives enflamme les oreilles. La pelle retient son souffle, l'espoir son crayon. Des cerisiers sauvages ponctuent le paysage. Leurs bourgeons sont fragiles comme des flocons de neige. Ils apportent quand même leur étendue de vert, leur étendue de blanc. Du babil des enfants aux mots de la douleur, il faut apprendre à vivre. Le moindre acte d'amour s'étend à toutes choses. Les champs ressemblent à des visages. Il faut savoir les caresser.

 

Le corps est une maison dont les planches respirent. L'haleine du froid remplace la buée des odeurs. Le crépi de la pluie crépite sur le toit. Les cheminées dévident une laine éphémère. Les chouettes font les chipies au milieu de la nuit. Les chauves-souris s'envolent tout en crissant à peine. Les nuages transitent d'un port du ciel à l'autre. Aux bras infatiguables du courant, je me laisse porter. On entend battre les oies blanches comme si l'hiver avait un cœur. Il irrigue le sud avec un sang de canard. C'est un fouillis dans les oreilles, pas de quoi faire une élégie ni matière à éloge. Des routes poussent dans ma tête. Des heures passent. Des oiseaux pensent. Des coquillages naissent. Des ruisseaux coulent. Dans le vent verglaçant, les collines revêtent leurs capuches de givre. Je note de petits riens avec une plume trempée dans un godet de ciel, quelques pas sur la route, la pluie qui monte en neige, un nuage qui passe. Si je manie leur homonyme, je préfère les souris qui grignotent les heures et coursent entre les murs. Quittant l'écran pour le réel, je les rejoins dans le grenier et les livres de contes. J'avance dans la vie comme un alexandrin, d'un pas de percheron qui ne sait pas rimer. Je pisse de sueur dans le gras des labours. Je veux être lisible comme l'estuaire d'un fleuve.

 

J'hiberne dans les livres en prévision du froid. Tous les hommes s'habillent des mêmes états d'âme. Ils revêtent de mots les affaires de cœur. Mes phrases, même jolies comme des majoliques, sont toujours un peu brutes. Sur un terrain qui penche, le fil à plomb d'une phrase équilibre la vie. Même au cœur de l'hiver, j'entends japper les arbres. Du pollen s'envole des fleurs de papier que l'on nomme poèmes. Qu'on me dise élégiaque, bucolique, fleur bleue, j'écrirai des poèmes jusqu'au bout de mon sang. Chaque signet dans un livre est un gardien de phare. Entouré par les mots, je suis un faux ermite. Je parle à Guillevic, à Ponge ou à Bobin. Je retraduis le monde avec Armand Robin. Je l'invective avec la voix de Nietzche. A Love Suprême de Coltrane se mêle au chant des grenouilles invisibles. La basse de Mingus accompagne le vent. Je ne m'évade plus dans le trompe-l'oeil des idées. Quand la forêt s'élève en grands cierges païens, j'en appele au sacré sans trop forcer sur le divin. Dans mon appartement, chaque mur abrite une bibliothèque. J'habite un poème grandeur nature, un air de musique sous la tente des mots. Je le repeins de sons nouveaux, de sang neuf, de sentiments, pour ne pas qu'il soit sourd. Dans la lumière qui penche, des bribes de mots s'évadent. Je les acceuille du regard avant de les coucher sur un lit de papier. Je m'éveille avec eux dans une odeur d'encre.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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