Le monde sur ma langue

Publié le par la freniere

Quand les bourreaux mènent le monde, les fées renaissent dans les livres d'images. La lumière des mots réfléchit la face sombre des âmes. En croyant tout savoir, on se laisse enfirouaper. Croyant s'épivarder, on reste ababouiné. Il y a des cris d'enfants qui poussent sous la terre, des litanies profanes dans la fièvre du temps, des ventres de poètes qui ont toujours la dent. L'écriture ajoute du réel au réel, du véritable à l'utopie, de l'invisible au visible. L'envers n'est pas l'endroit que l'on retourne, il est l'endroit où il retourne. L'essence de l'homme doit rejoindre l'intention même du monde. Je dessine des portes au creux du labyrinthe. On ne peut pas entrer sans trouver le dedans. On ne peut pas sortir sans trouver le dehors. Le tout a besoin d'un vide où s'appuyer comme le soleil a besoin d'ombre. L'être et le non-être se confondent. On ne cesse pas de naitre et de connaître. Chaque arbre, chaque oiseau, chaque œuf dans un nid, est une leçon de présence. Si on peut tuer l'homme, on ne peut pas tuer sa mort. Il restera toujours un enfant des étoiles. De loin en loin, de proche en proche, une autre main fait signe aux signes de ma main. Il faut toujours deux mains pour écrire, l'une qui trace les mots et l'autre qui les pense. Je cherche dans les gestes la caresse manquée. L'espoir, certains jours, est un oiseau fatigué de ses ailes. Il refuse de voler. L'amour est une fleur refusant ses pétales. Alors le Christ, fatigué de ses clous, descend de la croix pour en faire des planches, une porte ou une table à dessin. Il faut se rencontrer ailleurs que dans un lieu, supprimer l'espace et le temps, remplacer le silence par une parole complice.

 

La forme de l'attente est la présence la plus pure. Il faut apprendre à lire tout autour de la phrase, même à l'envers des mots. La part qui ne vit pas s'éveille à la moindre douleur, à la moindre caresse. Le visage des hommes est dans leurs mains. Certains se cachent dans leur poche et d'autres écrivent sur les murs. L'écriture est l'acupuncture de la mémoire. Le stylo en est l'aiguille. Il ne s'agit pas d'augmenter le tout pour diminuer le vide. Il faut ce qu'il faut, décrire les voyelles de l'eau avec le mot soif et les consonnes du pain avec le mot faim, changer l'ordre des choses, la forme des couleurs, la condition de l'homme, changer les os qui nous soutiennent et les tuiles des toits en plumage d'oiseau pour suivre les nuages, faire déborder la vie de son costume étroit. Qu'a-t-on gagné en passant de l'âge du rêve à l'âge de raison? Quelques banques, quelques bombes. La science s'est éloignée de l'homme pour courtiser la Bourse. La cerise mangée par le merle du cœur, je la goûte en chantant. Une langue dessine la mûre qui mûrit. Dans le jardin de la tête, je plante des fleurs sauvages au milieu des pensées, des miettes d'espoir au milieu des soucis. La question des mots ne cherche pas de réponse, mais mille autres questions. Certaines images touchent ce qui n'existe pas et ne rendent compte de rien. C'est en elles que je cherche le sens. La moitié qui reste est celle qui manque aux souvenirs. Les mains sont-elles vides sans caresse à donner? Je respire en images avec des mots qui chantent, qui volent et qui survolent. Je bricole beaucoup plus que j'écris. J'ai des phrases qui boitent et des rimes tordues, des entités qui perdent leur essence. Je remue le monde sur ma langue.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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