Le sexe des années

Publié le par la freniere

Les yeux de la liberté valent bien les regards de la faim. Le vent fait de grands gestes à l'oreille des sourds. Le chat griffe d'une patte un sac de plastique, cette rumeur d'ordures qui veille dans un coin. Une souris affolée s'enfuit le long d'une plinthe. Un chien mord sans japper un bel os invisible. Il bave dans son rêve. Les mots de l'air éclatent comme des bulles de papier sous l'onglée de la voix. Il y a longtemps déjà, j'ai troqué la couleur pour l'encre d'un stylo, la lumière d'un trait pour une bavure noire, la vie de barreau pour celle d'un paria, la vie de bureau pour une vie de barreau de chaise, le métier pour les mots. Me voici titubant de la feuille, boitillant de la canne, chevrotant de la plume, glissant sur du papier, sautillant de la vie entre deux bolées d'air. J'ai beau fouiller mes poches, trousser mes yeux, détrousser l'heure, toutes les clefs du monde sont restées dans l'enfance. J'avais deux bras, deux jambes, un cœur tout neuf, mais le corps du désir a fini par s'user. La route fait la moue et les pieds se fatiguent. La ligne d'horizon tremblotte. Le présent plie l'échine sous le poids des années. Les toits penchent comme un chapeau d'ardoise, un béret de lauses plates. Il fera froid demain. Les merles ont endossé leur manteau de monsieur.

 

Je me retrouve dans les pas perdus. Je voudrais partir parmi les cris des oies, mais elles passent trop vite. En s'envolant soudain, elles me laissent dans l'eau tout un sud à rêver, mais le lac est trop sombre et l'air devient froid. À qui ais-je dit sans honte pour la première fois : «Je suis un écrivain.»? Il a fallu dix livres, trois éditeurs et des crampes au poignet. Très tôt penché sur ma table de travail, les fleurs, les champs, les oiseaux qui manquent, je les peins avec des mots. Je dessine avec les jambes des femmes, les bras des hommes, les menottes des enfants, un paysage de vivants. Les poules caquettent entre deux points. Les chats s'étirent entre les parenthèses de leurs queues. Les chiens qui jappent donnent aux voyelles des couleurs canines. Le mot cheval hennit. Les trémas font la fête. Ce qui manque à nos vies alterne avec le rêve. Au plus fort de l'enfer, le ciel tient dans une poche. Même les désespérés peuvent y toucher. D'autres s'en servent pour essuyer leurs larmes. Une plume d'oiseau rescapée de l'enfance, une bille de verre, l'odeur d'un billet doux pèsent plus lourd dans la mémoire que les tableaux d'école et les ardoises de bar. D'un avenir de poche, j'ai quand même fait un drap. À chaque matin, m'éveille le coup de poing d'un café. Il suffit d'un coup d'oeil, la vie réapparaît. À chaque bout d'un pinceau, d'un crayon, d'une plume, il y a comme un aveugle qui retrouve la vue. Il faut surtout de l'ombre pour traduire la lumière.

 

Le temps n'existe pas, mais il pèse pourtant. Les années noires succèdent aux années blanches. Sous l'usure des cils, les couleurs sont myopes, les phrases daltoniennes. Je ne vois plus le monde avec mes yeux d'enfant. Le cœur bat jusqu'au bout des orteils. L'oiseau bouge dans l'oeuf. La fleur devient fruit. La nuit bascule dans le jour. La toile se fait chair. Le fusain fusèle. Qu'on soit du haut ou bien du bas, il y a toujours plus haut, il y a toujours plus bas. On voit ce qu'on voit. On raconte ce qu'on veut. Les mots grimpent un à un l'escalier du papier. Ils descendent en chantant la rampe d'un crayon. J'ai l'oeil d'un voyeur au bout de chaque doigt. Je laisse mes empreintes sur le velin du cœur. Il faut du noir au bout du blanc, un peu de jaune pour que le vert existe. Je patauge dans l'encre comme un enfant dans l'eau. Chaque matin se ressemble, mais n'est jamais le même. Le cœur est à sa place, les mains au bout des bras, les phrases sur la page, le cahier sur la table. Battu par les fantômes, je me lève au matin, la tête pleine de trous, le cœur battant moins fort, les doigts cherchant des doigts, pour la caresse ou l'espérance. Je quête l'invisible qui rend la vie possible.

 

Chaque mot rend les autres possibles, mais impossible le retour. Il fait continuer, au prix même du réel. Il me faut des oiseaux, des arbres, des étoiles. Il me faut des mains nues, des muscles sous la page, des neurones en folie. Il me faut des couleurs, des lignes, des arômes sonores. Il me faut des idées qui courent dans les rues avec la tête en l'air, des baisers sur la bouche, un carnet des caresses. À chaque seconde, le paysage change. Les nuages passent d'un regard à l'autre. La parole change de ton d'un langage à l'autre. À quoi se fier? Chacun se cache derrière son visage. Une porte s'ouvre quand une autre se ferme. La vie chemine de l'une à l'autre. Un dernier sourire se fige, à cause de la mort, de la détresse, de la peur, mais ce qui fut demeure. Certains jours, même les ailes de papillon sont lourdes à porter. Elles traversent à la hâte tous les champs de bataille. Elles échappent aux snipers. Elles battent comme un cœur. Vieux cheval fourbu, j'avance à l'abattoir, léchant le sel des murs, laissant sur le bitume des crottins d'espérance. J'avance dans mes yeux plus loin que je ne vois. Il ne s'agit pas d'écrire, mais de vivre un peu plus.

 

Il y a et il n'y a pas. On oscille entre les deux. Sur la nappe en papier, je décline ces mots, quitte à les découper avec un opinel. Ils serviront de beurre aux pages affamées, de pinard ou d'eau fraîche au gosier d'un poète. Avec l'aide du vent, les feuilles touchent la terre et fécondent l'humus. Il est passé l'hiver, avec ses luges d'indécence, ses machines à essence, son sel de gravelle, ses pieds plats sur des patins sans lame, son sang d'encre dans les mots, ses pelles à défoncer le crâne. Debout comme une quille sur la falaise des vivants, j'ai pris pour guide la révolte. Plus jeune, j'épelais. J'appelle désormais. Il reste tant de pages au livre des blessures. Je marche dans la vie comme un mort dans la mort réconcilie la chair avec l'éternité. Je ne suis qu'une vague suivant le cours du fleuve, un oiseau dans son œuf qui prépare ses ailes. Dans un jardin aux roses monotones, je suis resté l'épine, la ronce, la mémoire. Qu'importe que je sois pauvre si mes enfants sont l'or de ma poussièrre, s'ils portent la lumière au milieu de la nuit.

 

 

Il y en a qui s'en vont. Il y en a qui arrivent. Je suis de ceux qui partent. De ma bobine en chair sort une bobine de mots. Il suffit à chacun de tirer sur un fil. On tricote comme on peut le lainage des phrases. Les fausses notes naissent en vrac et les autres s'en mêlent. L'harmonica du cœur harmonise les sons. Un ciel me pousse dans le dos et me jette à la rue. J'y rejoins tous les miens, les fous, les étrangers, les parias. Le voisin d'à côté circule à bicyclette. Je l'entends tituber quand il descend de selle. Le soleil du matin ne console de rien, ni des blessures ni des rêves. Je cherche un pli, une ride, un sillon d'espoir. Entre deux mots, entre deux lignes, plus rien ne se bouscule. Je tire de ma bouche à peine de quoi sourire. Même les morts sont en cage. Les vivants gesticulent derrière des écrans. Les montres électroniques ont tué le tic-tac. On ne sait plus parler. On se rebippe des mensonges. Quand on ouvre les yeux, les ombres nous dévorent. Ça saute un peu partout, pour un peu de fathma et de pétrole divin. Le monde suit sa route entre l'aveugle et le muet. Pour supporter le bruit, j'essaie de traverser les choses impénétrables. Le silence n'est pas mieux qui ne cache qu'un vide. Le sexe des années marque de son urine le passage du temps.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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