Au ras des hommes

Publié le par la freniere

À défaut de comprendre le monde, je parle aux vaches dans les prés. L'école nous apprend à devenir un sujet social. On n'enseigne plus le rêve, on apprend à compter. On ne lit plus de contes, mais les factures du mois. Ça empire à l'âge adulte, on nous impose un rôle avec un numéro. Blanche Neige s'est endettée pour un kilo de coke depuis que les Sept Nains sont devenus traders. Il faut cesser d'avoir peur de tout. La sincérité fera toujours scandale. C'est la fleur du chardon qu'il faut porter aux nues. En Amérique, notre seule survivance, c'est la langue comme un butin de guerre. Il faut parfois écrire avec des mots en bois d'épine. Encore cet été, combien de paysans sont morts dans leur grange, le coeur à la bouche et la fourche à la main. Ils n'avaient pas peur du sang, mais de la faim des bêtes. La télévision n'empêche pas l'homme de se pendre. L'économie lui sert de corde. C'est pour ça que je me mets en boule dans les mots. Je roule sur les pavés comme une tête de cochon. La vie est un puzzle à trous. Les mots s'emboitent mal dans l'image des phrases. Où sommes-nous, qui sommes-nous, entre l'infinitude et notre petitude? Il faut écrire au ras des hommes pour entrevoir le ciel. Le sel des larmes se mêle au miel du sourire. La plage n'arrête pas où commence la mer. Les yeux n'habitent pas derrière les lunettes, mais les orbites du regard. Il arrive aux choses de sourire derrière les paupières. Il n'y a pas d'ombre sans lumière. Il a fallu des ailes pour qu'on tombe de haut. Il a fallu des mots pour dire quelque chose.

 

Le cœur n'est pas le même à six heures du matin. De l'autre côté du lac, la douceur des collines façonne le regard. Le parfum bleu de l'eau chasse les mauvais rêves. Un peu de vent s'étire. Suspendu au vide, je ne veux pas que les mots perdent pied. Je parle d'homme à homme, d'une bouche qui prie, une épine mauvaise égratignant ma peau. Le capital n'épargne plus personne. Ceux qui triment dépriment. Ceux qui chôment tirent le diable par la queue. Ceux qui empochent croient à Dieu, à la Bourse, au profit. Ceux qui ont des doigts dans chaque banque se servent et asservissent. Ceux qui s'écrasent sous le marteau du boss cherchent leur souffle, perdent leur âme. Face à l'économie, nous sommes tous des émigrants. Face à la mort, nous sommes tous des migrants. Les hommes s'anémient entre les primes et la matraque. L'Afrique se défrise. L'Europe dégrise et se fourvoie. Le capital bande entre la pute et l'or. L'Amérique fait la piasse et l'Islam la passe. Il voudrait bien masquer la peau par le tissu de la foi, mettre l'enfance en armes, la prière en sourates, la vie en cartes et l'amour en échec. Les minarets s'élèvent sur des pétro-dollars. L'Amérique fait du fric à même l'ignorance. La France cache le sien dessous les dessous chics et les parfums de classe. Des vêtements griffés aux pattes des rapaces, les serres sont les mêmes. Il faut garder ses yeux d'enfant pour grandir en sagesse, se méfier des diplômes, des uniformes, des drapeaux, brûler pour vrai les billets de banque, oublier l'offre et la demande entre le verbe et le vivant, ne plus chercher sa route entre l'ego et l'ambition, transformer le pathos anémique en énergie vitale, les larmes en charité, mettre du sens dans les écrans et du sang de cochon dans l'encre des chansons, faire des bonhommes avec la neige et des poèmes avec les mots.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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