Des fraises dans la neige

Publié le par la freniere

C'est déjà un miracle que de vivre sur terre, pourquoi faut-il la polluer? Il y a une immense plaie au flanc du Mont Beloeil. On gratte la montagne pour en faire des routes. Il n'y a plus de grotte des fées. Il n'y a plus de nids de vipères, mais des caterpilars. Il n'y a plus de vers à soie, mais le sang des drapeaux. On n'escalade plus de pierre en pierre, de roc en roc. Un sentier pédestre nous mène au pain de sucre sans qu'on fasse un effort. Les hommes ont l'air de poux sur les cuisses montagnardes, toutes en nerfs et en muscles. «Il n'y a pas d'amour heureux» dit le poète. Il aurait du dire «Il n'y en a pas d'amour de guerre». Les morts sont là pour témoigner, les trous de balles sur les murs, les écoles éventrées, les hôpitaux bombardés, les villes en ruines, les campagnes désertes, le gravat sur le platras des rues, les milliards de migrants qui affrontent la mer. Les maisons des hommes ne pèsent pas lourd sous les drones et les bombes. Dans 300 cent ans, les icebergs gèleront-ils encore? Les hommes vivront-ils? Mes arrière-arrière-petits-enfants liront-ils mes mots? Parlerons-nous français quelque part au Québec? L'argent musèlera-t-il encore l'espérance et l'amour? Marcheur invétéré, je traverse le monde avec des pieds d'argile, semant des mots d'amour entre les champs de mines pour indiquer la route, des injures sur le parquet de la Bourse pour faire sauter la banque. Il ne faut pas cesser de semer pour que la vie renaisse. Les mains des laboureurs saignent comme celles des accoucheurs. Il faut de l'entêtement pour produire du pain. Il faut de l'air, de l'eau, du feu. Il ne faut pas cesser de s'aimer.

 

Ne cherchez pas le ciel derrière les vitrines. Nos porte-feuilles ne portent que l'enfer. À force d'acheter, les gens crèvent de rien. Ils s'enfoncent dans l'horreur et les mises en demeure. L'excès d'un côté provoque le manque dans l'autre. La mort est sans remède, la vie plus dangereuse. Des fanatiques aveugles font exploser le monde. Ils sont passés de la seringue à la bombe, du chapelet de prières au chapelet de balles. On leur promet le ciel, des vierges et de la gloire. De la dope à Allah, il n'y a qu'un fusil aux mains du désespoir. Ce n'est pas la beauté d'une cage qui fait chanter l'oiseau, c'est le goût de partir. La pluie n'apprend pas à tomber. Elle tombe n'importe comment, un peu comme j'écris. J'entends des sons lointains qui veulent se faire entendre, des muets qui s'acharnent à crier dans la nuit. Il faut sauter dans l'eau pour retrouver le ciel. À la rencontre du soleil, la pluie porte sa robe de couleurs. Des milliers d'arc-en-ciel envahissent la terre. Les araignées tissent des toiles de lumière. La moindre goutte d'eau est une bénédiction.

 

Je regarde dehors le lac bleu dans la brume. Il est tacheté de rose. Des anges laissent leurs ailes diaphanes se nourrir de vent. Je regarde les arbres et leur ombre dans l'eau. Il n'y a plus de feuilles, mais il manque la neige. La chaleur et la pluie ont remplacé l'hiver. Au-delà des fenêtres, mon corps est à l'écoute. Entre l'enfance et la vieillesse, un ravin s'est creusé. J'en ramasse les miettes sur des lambeaux de vie. Ce sont toujours les détails qui survivent, les petits riens, des étincelles de lumière, des fissures dans l'ombre. Ils se garrochent en vrac sous mon crayon penché comme un homme en prière. Les pattes de mots s'ébrouent et noircissent les pages. Des phrases entières éclatent comme des châtaignes en feu. Être une femme, j'aurais écrit avec le sang des menstrues. Je me contente du sang d'encre des mots, d'une petite bruine et du feu sur l'enclume qui s'envole en flammèches. Les livres naissent à notre insu. Les psaumes entre les peupliers ont l'odeur d'un poème. Il y sûrement une route d'ici-bas vers l'ailleurs. Elle est dans l'amour et sa continuité.

 

J'avance au seuil de l'âge vers un dernier voyage. Je ne sais pas où me mènent mes pas. Ma mémoire confond les planche des barricades et les jardins d'hier, les failles dans les murs et les fenêtres ouvertes, la rouille des outils et la poussière du temps, les fantômes et les fées, les vivants et les morts. Certains jours, je redeviens l'enfant qui cherche ses parents ou ce vieillard aveugle qui essuie ses lunettes. Un jouet oublié au milieu des gravats résume à lui seul toute la tristesse du monde, un nounours éventré, une poupée sans bras, un bras de cerf-volant qui a perdu son corps. L'histoire de chacun est l'histoire de tous, du plus riche au plus pauvre. Un jour ou l'autre, chaque cœur a des ratés, chaque corps se recroqueville, chaque chandelle éteint sa flamme. La terre est une fosse commune. La mort emporte le cadavre, mais qu'en est-il de l'âme? Malgré les blessures que lui inflige l'homme, la vie continue malgré tout. Le rafiot du monde est toujours à deux pas du naufrage, mais il tient bon la mer. Il y a toujours quelqu'un pour lever l'ancre ou pour tenir la barre. Aucune mort n'empêchera la vie. Il faut du fumier pour le jardin, de la chair pour la faim, des larmes pour les yeux, de l'encre pour les pages, des flammèches pour le fer entre l'enclume et la marteau. Le phénix s'envole en se brûlant les ailes. Lorsque ma mère est morte, mes petites-filles sont nées. La sève court dans les feuillages. Les herbes grimpent jusqu'aux cuisses. Les fleurs s'étirent le long des murs. Le sang réchauffe la peau des bêtes. La langue lèche l'anus. Le chant des moineaux réveille le matin. Le plus petit ruisseau avance vers la mer. Le soleil étincelle sur les larmes du lac. L'odeur des bois se mêle aux feux que l'on allume.

 

C'est à deux que l'on apprend à jouir. Qui de nous a quitté l'autre? Qui de la vie ou de la mort? Où est le bien? Où est le mal? Où est le vide? Où est le plein? J'aurai passé ma vie en lutte avec les mots, plus près des inconnus que de ma propre race. Rue de partout, place d'ailleurs, le vent passe et repasse car la mer fait des plis dans chacune de ses vagues. L'univers est une pute immense. On la paie de sa vie. Après des millions d'années, l'homme est encore esclave des travaux et des jours. À quoi a pu servir l'intelligence électronique? À faire plus de morts, plus de guerres, plus de larmes, plus de profit. Je marche à l'amité comme on marche à l'amour. Je vais à la rivière comme on regarde l'homme. Écrire est une fête étrange où le sens est caché. Le plus maigre butin contient la vie entière, un mot, un souvenir, un vieux jean troué, une dent qui manque, une cicatrice au front, un doigt de poésie dans une mer de bêtise, deux ou trois livres dans le désert des mots, cinq onces d'amour dans une tasse ébréchée. Dans une heure d'ennui, qu'une seconde émerveille et le sourire revient. Le regard renaît pour un nuage qui rosit ou un chevreuil qui fuit. Le jour commence quand vient mourir la nuit. Il fait toujours beau quelque part. Il est toujours midi. Les petits riens font tout. Les égarés trouvent une route qui les mènent plus loin. Le cœur de l'univers est celui d'un enfant. Il bat dans la rumeur des feuilles, le crissement des cigales, la rumeur de l'été, l'odeur des fruits sauvages, l'haleine fraîche de l'herbe. Je ne sais pas où je m'en vais. Une main sur la rampe des mots, je fais un pas dans l'escalier du temps que l'on monte ou descend. J'avancerai demain dans un monde inversé, l'eau à la bouche, la flamme dans les yeux. Je ne voyage presque plus, mais j'arpente les routes qui survivent en moi. Je porte en écrivant des forêts dans les bras, des lacs dans les yeux, des montagnes échouées au fond de la poitrine.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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