Regarder le feu

Publié le par la freniere

L’hiver a été dur cette année, frette et blanc. La neige n’a pas cessé de tomber, le thermomètre de baisser jusqu’aux pieds de bas. Dans les maisons renchaussées jusqu’au cou, ceux qui chauffent à l’ancienne ont manqué de bûches à poêle. Les autres ont du mangé moins pour payer le chauffage. Les souffleuses à neige n’ont pas eu le temps de dormir. On ne voyait plus de clôtures, à peine les cabanons. Les chevreuils affamés sont morts par centaine. Seuls les coyotes faisaient la fête. Heureusement que le printemps s’en vient. L’eau gonfle comme une grenouille pour annoncer la pluie. Les bonhommes de neige n’ont plus de tête. Les poteaux de clôture ont enlevé leur tuque et les pieds des érables leur bottine de glace. Il y a déjà moins de brume dans mes lunettes, moins de frissons dans le dos. J’ai vu un rouge-gorge ce matin, une brindille au bec. De refonte en dégel, la glace du lac pèle comme des peaux d’oignon. Les os des maisons craquent. La terre est prête sous la neige. Les premières pousses frétillent d’impatience. Quelques brindilles sourient dans les rangs plein de gadoue.

Il neige encore du sucre, mais on sent que le printemps joue du coude pour réveiller les arbres. Les érables coulent. Les mésanges éternuent. Les ruisseaux font de l’œil aux hirondelles. Les jeunes sapins font des ronds de jambe. C’est plein d’oiseaux là-haut. Les outardes reviennent. Le vent secoue les bras d’épouvantails. Les roseaux qui frémissent sur le bord des marais chatouillent l’air ambiant. Une buée de couleurs s’échappe de la neige restée au sol. La sève monte par la gorge des joncs. Les deux trous de la colline froncent leurs sourcils de verdure. Ce sont deux gros rochers brillants comme des yeux. Sur le crâne arrondi, les épinettes repeignent leur chevelure d’aiguilles. Des primevères poussent sur les coussins de mousse et de pâles rosettes sur la peluche des lichens. Les gouttes de pluie s’enfuient en laissant sur le lac des vergetures intimes. On ne se lasse jamais de regarder le feu, de voir l’eau couler, d’entendre les oiseaux. Vu de loin, le paysage change de forme. Les arbres parlent une autre langue.

À la fonte des neiges, on voit briller des ossements, carcasses de chevreuils, petits os de lièvres, panache d’orignaux. Les forces de la vie se tendent contre les forces de la mort. Le vert commence à grignoter le noir. Un chien jaune s’attache aux basques du printemps. Les plus infimes choses ont leur propre destin. Partout autour, les arbres tendent leurs bras pour saisir quelque chose qui échappe aux hommes. L’horaire du soleil n’est pas soumis à l’angle des aiguilles. L’ombre des arbres donne l’heure plus justement qu’un chiffre. Ne voyageant plus guère, c’est de livre en livre que je poursuis mon impulsion nomade. Je laisse venir ce qui vient. Chaque livre est une île sur la mer du silence, une éclaircie dans l’ombre, un pont de corde sur l’abîme, un tapis volant d’un paysage à l’autre. La fraîcheur donne au teint un air de santé, une odeur de rosée. La beauté y ressemble aux poèmes de Jammes. L’angélisme des fleurs amenuise la dureté du roc. De chaque odeur, un sentier se dégage. Quelqu’un en moi se met en marche. Le jour déborde entre deux pierres.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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