Tout est paradoxe

Publié le par la freniere

Lorsque j’ai perdu une jambe et une main, je savais que la vie n’était pas terminée. Je savais aussi que plus jamais elle ne serait égale à ce qu’elle avait pu être. La perte devenait le point qui termine. Et, je sais aujourd’hui, que malgré la diminution de mon corps, de ses capacités et de son apparence, je persiste à aller de l’avant. Attiré malgré moi comme une momie vers son sarcophage.

Tout est paradoxe. Je suis une concentration d’énergie se consumant dans le désordre organisé de la matière. La pensée n’est alors qu’une forme de prière, une méditation du vide et de la dépossession.

Tout ce temps parcouru avec la seule certitude qu’il faudra s’en défaire, s’en rasséréner pour résolument terminer sa course dans le silence. Ce défi prétentieux termine irrémédiablement dans l’abandon complet et total de toutes choses éprouvées. Cette comédie aux synopsies fatalement mortelle vaut-elle la douleur qu’on lui concède ?  

Je m’y dilue néanmoins comme un ruisseau se verse dans la rivière. Je suis un fleuve qui s’écoule tout entier dans un ravin. Le tragique de mon existence s’entortille dans son désir éperdu de clarté. Alors pourquoi ne pas autoriser la mort à venir négocier sa part d’amour avec la vie ? 

 

- Mieux que la vie, l’amour. Mieux que l’amour, la mort. Mieux que la mort, la vie.

Où est mon cœur ? Perdu dans sa toilette ? 

 

L’Ego, cette outre avide pleine de cris et d’insolence

                               coule à flot dans le jour poreux

               comme l’eau dans son silence transparent.

Comme l’instant liquide de l’aveu inaudible.

              Quelqu’un en moi déchire l’illusoire battement de la lumière. 

 

Sais-tu comment dans l’aube d’un désir criard,

            comment se répare le corps

            lorsqu’il fronce comme une page froissée ? 

 

Et, cette odeur de gésine brièvement alliée à la parole,

                          L’entends-tu s’enraciner dans le dire ? 

 

Demain, aujourd’hui à paraître.

                                 La fumure d’exils amoncelés, la chute après le souffle.

                                 Le ferment dans la poitrine s’efface

                                 à la bouche de la hyène mordante du désir,

                                 sur l’onde courte et l’aveugle citerne de la voix. 

 

Mon chant est un hurlement, mon corps une inscription.

                Je suis passeur dans la clarté mûrie.

                Je suis cascade au fond de mon bois tari.

                Je suis le déplacement où frémit le rinçage,

                et la cendre tremblante de mon levain. 

 

Et voici cette brèche se perdant dans une autre plus grande encore. Où sont les videurs de rivière ? Où sont les vifs crénelés de la matière ? Le bleu s’envole en rase-motte, ma terre est un ventre remplit de morts. Ma vie est pliée comme une rumeur tord les boyaux de mes rêves. Je ne tiens plus l’âge de la neige, je ne sais plus le courage de la graine qui ensemence la vallée. Quelques empreintes s’agitent dans la boue. Les pierres sont vivantes et mon cœur est une frégate dénudée. 

 

- Bruno Odile - Tous droits réservés ©

 

Publié dans Poésie du monde

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B
Merci à toi, Jean Marc, de colporter ces quelques mots froissés sur tes pages canadiennes. Ton écho est toujours une présence qui me touche. Bruno.