Battre la cendre en neige

Publié le par la freniere

La neige a mis sa robe longue et patauge pieds nus sur la glace du lac. Le ciel est bas et la robe est légère. Enfant, les journées comme celle-ci, je découpais des anges dans le carton des âmes. Je galopais très loin assis sur une branche. Autant j'étais nul dans les chiffres et les dates, j'étais précoce avec les mots. J'inventais une langue pour chacun des nuages. L'oreille si près d'un cyprès, je l'écoutais chanter. Je porte un cœur de fille sous ma défroque de mots, une âme de communiante sous mon allure de brute. Comment Rimbaud a-t-il pu passer du métrique aux fusils, de la parole aux épices? Il reste ses poèmes comme des poings coupés du corps, des poings fermés qui s'ouvrent sur le sens. Cela reste pour moi un mystère, comme l'attitude de Paul Claudel face à sa sœur Camille. Je croyais que l'homme et le poète ne faisaient qu'un. Avec nos yeux païens, on ne voit que le corps, mais voit-on l'âme dans les mots, le grand rêve commun dans les gestes du monde? Les mots se butent à la routine. La poésie s'accorde mal avec le GPS. Il y a toujours un peu de bile sur la page, du sang sur le bitume. La plume parfois sert de marteau. C'est par un clou rouillé que tient le rêve. J'ai ajouté des ailes au corps de l'homme. Ça fait de lui quelqu'un de neuf. Il se promène entre un délit de vie et le délai de mort. On écoute le vent sans comprendre les mots. Il faut tout retraduire, de l'aster à l'étoile, de l'astragale au corps tout entier.

 

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Il n'y a que des poètes de province. Ceux qui habitent la ville la transforment en jardin. Je n'écris avec la langue des écrans et des vendeurs de chars. Je resterai à jamais démodé. C'est une façon d'être vivant. Il me faut l'avouer, s'il m'est arrivé de toucher de l'argent, c'est à ma grande honte. Le plus souvent, je me casse les dents sur l'os du réel. Le long du Richelieu, ma jeunesse voletait d'une rive à l'autre. Je recueillais le ciel dans la besace de mes yeux. Plus tard, à force de fréquenter les livres, je m'en suis fait une peau. Je me gratte parfois lorsque les mots démangent. Je bricole des livres comme un enfant dessine. Un seul trait de crayon fait le feuillage de trois arbres, les cheveux d'une foule, la route où l'on se perd. Je continue de fuguer en écoutant du Bach. Ma chambre est tapissée de livres. Je me couche entre les pages, un crayon à l'oreille. Le meilleur et le pire se tiennent par la main. Quand l'un trébuche, c'est l'autre qui le relève. Le temps, pour moi, est un ruisseau perdu où viennent boire les bêtes, le frémissement des feuilles, la dernière bordée de neige, la colline en colère quand on vole ses pierres. Dans une ville nouvelle, je ne cherche pas la banque, mais le libraire du coin. La sciatique dont je souffre n'empêche pas de rêver. Depuis la mort de mon père, j'apprends à lui parler. J'ai retrouvé en moi la mémoire qu'il perd. Le temps n'est pas en cause, ni le lieu ni l'espace. Le soleil ou la neige ne consolent de rien. Je suis revenu à mon village natal, à ces ruines futures qu'on quadrille déjà, au clair-obscur de la cave où j'entassais les bûches, à l'heure de la soupe comme un pansement de pauvre sur la faim des enfants. Je vis avec le vent et la poussière, le brame des forêts, la tiédeur des fruits mûrs, avec les hommes aussi. Il faut bien faire avec. Je reprends le crayon et la vie bouge dans mes doigts.

 

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Il n'y a pas de mémoire sans oubli. Toute une vie, on apprend des choses, mais on n'apprend jamais à poser pour la mort. On ne sait pas vraiment ce que mourir veut dire. Comment décrire une maison qui n'est pas là? Je n'ai jamais eu la touche d'un peintre ou d'un conteur. J'essaie des mots qui croulent à mesure. Le toit se retrouve à la cave et le ciel s'y perd. L'ouest est à l'est et il neige au milieu du mois d'août. Lorsque le bas touche le haut, c'est que l'espace rétrécit. Tout n'est pas noir sur blanc. Tout n'est pas en couleurs. Lorsque je peins le bleu du ciel ou le vert des érables, je fais des trous dans le paysage. Ils sont trop petits pour que j'y passe. Les pièces ont beau s'emboiter l'une dans l'autre, on dirait que le corps n'est jamais complet. Il manque toujours quelque chose. Faut-il attendre la mort pour le savoir? L'invisible n'est pas la plénitude, pas plus que le visible n'est le manque. La moisson, c'est beaucoup moins la graine que le geste du semeur. Le pardon que l'on accorde aux morts ne nous rend pas impardonnables.

 

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Ce n'est pas l'arbre qui maudit l'hiver, mais les autos qui boivent des litres d'antigel. Le lac ne roule plus des hanches. Il enfile déjà sa combine à porte et attend la tempête pour endosser la neige. Le vent soulève les paupières des maisons. À marcher dans la neige, les pas deviennent liquides. À chaque saison, nous faisons corps avec les éléments. Les fantômes qui glissent sous le seuil des portes font bouger les rideaux. La vieille horloge décortique le temps. Que l'on gagne ou l'on perde, sur l'échiquier de l'espoir, les pièces disparaissent une à une. Pêcher est une façon d'être un poisson. Semer est une façon d'être la terre. Aimer est une façon d'être plus que d'avoir. Je me rend compte aujourd'hui que je suis incapable d'écrire un vrai livre. Trop paresseux peut-être, trop égaré, la tête écartillée entre le rêve et le réel. Je continue quand même à salir des pages. J'ai plein de petits carnets qui me raillent en cachette, des obèses, des tout maigres, du lourd et du léger. Ma vie n'aura-t-elle été qu'un à peu près, un pis aller, un livre jamais lu? C'est dans l'amour seulement que je me sens présent. Plus loin que noir, plus loin que blanc, il y a toujours plus loin. Plus loin que rien, plus loin que tout, il y a ce qui pourrait. Tout est fragile comme l'eau. Tout est fort comme le roc. L'eau et le sable se mêlent dans le cours d'un ruisseau. Ils forment des galets que ramassent les hommes qui ont une âme d'enfant.

 

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Y a-t-il un sourire derrière les masques de carton? Les mots ne cessent de mentir. L'homme et le poète coïncident rarement. Chacun porte à la fois son enfer et son ciel. Une aiguille égarée dans une botte de foin finira par piquer. L'intelligence s'essouffle devant la propagande. De quel amour parle-t-on quand l'acte sexuel devient un argument de vente? De quelle tendresse parle-t-on quand les mascottes nous font la bise? Le monde moderne ne laisse pas de ruines, plutôt des dépotoirs et des décharges publiques. Les vautours festoient dans l'ombre des soldats. J'ai vu un enfant naître dans une carcasse de char, boire de l'huile à batterie à défaut d'eau potable, s'habiller de sacs verts pour trier les déchets. À la télévision, quand les larmes se taisent, c'est la bêtise qui sourit. Quand je regarde un papillon ou un moineau, je m'ennuie d'être un homme. Quand je regarde une tortue, je trouve que tout va trop vite. Le temps refoule ou s'agrandit. L'espace dépend de celui qui l'habite. On peut tout dire dans la grâce d'un blanc, imaginer le monde comme il aurait pu être, battre la cendre en neige pour rallumer le feu, détourner l'univers en marche vers le pire, redresser d'un seul doigt tous les blessés de l'âme sans le secours d'un prêtre ou d'un gourou, aménager la paix sans le recours aux armes. La terre offre ses seins à l'homme qui laboure. Le fruit offre les siens à celui qui le tète. Une graine de vie s'agite dans l'écume des gestes. Que doit faire un junkie d'amour dans ce monde aseptique, un assoiffé de vrai dans ce monde hypocrite, un ange aux ailes brûlées par le feu des rapines? Quand il y a trop de nœuds entre les mots, j'aiguise ma chain-saw. Je crinque le moteur à la force des bras. Il y a longtemps que les rois mages ont perdu l'étoile du Nord. Ils se prélassent en Floride, une bière à la main et l'autre en portefeuille.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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