Les mots qu'il fallait taire

Publié le par la freniere

On finit tous par dire les mots qu'il fallait taire, par égarer nos pas dans leurs propres souliers. Devant l'opulence de la nature, l'homme doit vivre de sobriété. Chaque feuille, chaque pierre, chaque atome, chaque étoile, est à sa place. Il n'y a que l'homme qui ne sait où il va. J'écoute l'eau du rêve chuchoter dans la nuit, mouiller l'oreille des dormeurs. Les mésanges entêtées tiennent tête à l'hiver. Le chant d'un merle dans la haie fait oublier le froid. Des sapins noirs se profilent sur les collines blanches comme des phrases écrites par le vent. On en ramasse les épines à la fonte des neiges. Les aiguilles de pin grésillent dans l'air bleu que traverse parfois la tache rousse d'un suisse. Les trous de mémoire n'imitent pas l'oubli, mais gardent leurs secrets. On ne triche pas avec le temps ni les étoiles nées du chaos, les corolles en couronne ni la couleur du ciel. Mon père est mort ce soir, mais l'enfance lui survit. Il a eu sept enfants, dix-sept petits-enfants et seize arrière-petits-enfants, quarante descendants directs. La vie est un chemin sans fin. Le dernier pas d'ici bifurque vers ailleurs. La mort n'est pas le contraire de la vie, mais un état différent.

 

Il y a des lieux où il ne pleut jamais. La rose des sables ne supporte pas l'eau. Certains hommes n'enlèvent jamais leur masque. Ils ont peur qu'il n'y ait rien derrière. Ils maquillent le problème et faussent toutes les cartes. L'oeil pour regarder plus loin doit perdre son orbite. S'il était une bougie, l'homme soufflerait la flamme comme il dérobe actuellement le sol sous ses pas. Il est difficile d'ajuster la courbe des paroles à la droiture du silence. Il y a toujours des trous permettant la poésie. Même au milieu de la ville, les yeux d'enfant gardent l'éclat des fleurs. Lorsqu'un oiseau replie ses ailes et tombe sur le sol, quelque part, dans les vagues des arbres, des œufs éclosent dans leur barque de paille. Des petits becs béants viennent téter l'azur. Lorsque la neige étouffe tout, quelque part, ailleurs, l'espérance du pain moissonne les collines. Devant chaque muraille, chaque porte fermée, chaque obstacle dressé, une voie s'ouvre en nous. De paradoxe en paradoxe, on finit par trouver la route. Elle se dérobe sans cesse. Il faut se perdre pour trouver. Du silence des neiges au crissement des dunes, la ligne d'horizon se déplace à mesure.

 

Quand on fréquente la mort, elle ne nous fait plus peur. On couche même avec elle, mais on ne s'habitue pas à celle de son père. On reste là comme un ancêtre de famille qui n'a pas su grandir, un bonhomme de papier découpé dans l'angoisse. J'ai bien aimé les loups, les femmes, les enfants, mais pas beaucoup les hommes. Enfant, je n'ai pas joué à la guerre des hommes. J'ai gossé des sifflets avec un opinel, des marionnettes sans ficelles, des je t'aime en cœur au milieu des érables. J'ai construit des maisons avec des lettres et des fous rires, mais j'ai aussi coulé sous des larmes de fond. J'ai souvent perdu pied dans les sables émouvants. Sous tous les oripeaux, on ne peut être que soi-même. Il n'y a qu'un seul Pessoa. Mes pensées sautent du coq à l'âne. Même au cœur du village, mon cerveau reste un poulailler. Je ne me dresse pas contre le temps, mais contre l'usage qu'on en fait. Quand une pensée est à la mode, c'est qu'elle manque de coffre. Elle se maquille et se tatoue. Elle se mutile pour être sûre d'être vivante. Un os dans le nez d'un Maori a plus de sens qu'un piercing dans l'oreille d'une punkette. Lorsque les mots s'imposent à celui qui écrit, le mot carrière n'a pas de sens. Je vis comme j'écris.

 

Il neige depuis deux jours. Des fantômes inconnus se mêlent aux fées des glaces, la chaleur des mitaines aux soupirs de la neige. La Mère Michel a des robes à volants et Lustucru ne cherche plus à croire. Où sont passés les pipistrelles? Il n'y a plus que des mouettes derrière les centres d'achat. Elles se gavent de frites et de mégots mouillés. Les goélands sur le bord du fleuve se nourrissent de capotes usagées. Des milliers d'insectes meurent dans l'indifférence, brisant la chaîne alimentaire. On vend des mitraillettes sur le web, même des détonateurs. Les balles ont remplacé le plomb des imprimeries. Une terreur invisible éclate quelque fois. Après l'explosion, on a retrouvé dans les bras d'une enfant une poupée décoiffée. La tête de la fillette gisait à quelques pieds, arrêtée dans sa course par un moignon de jambe. Quelle fut la dernière pensée de l'ado qui portait la bombe collée au corps? Ou celle de celui sorti juste avant l'explosion? Il y a des hommes qui n'ont même pas eu honte. Ils continuaient de prier le Dieu des imbéciles.

 

Au lieu de la guérir, on trouve toujours un Dieu pour scander sa souffrance. Il m'arrive de moins en moins souvent de dormir comme un plomb. Trop de poissons frétillent entre les lignes, trop de mots qui ont faim. Il me faut délier la langue du silence. Les mots sont faits pour qu'on les donne. De livre en livre, je les offre en pâture. Il y a quelque temps, on écrivait des livres qui s'usaient, des pages qui suaient. Aujourd'hui, tout disparaît à la vitesse des selfies. Le monde est dirigé par les maîtres du mensonge. Ils se ressemblent tous sous la grimace des concessions. Les écrans tactiles ont remplacé les murailles de papier, mais ils vendent les mêmes choses, le bonheur en poudre, le désespoir en kit, des billets d'espérance. Le temps balance entre l'obsession de la jeunesse et le goût du suicide, le viagra et les seringues éventées. Les enfants à l'école ne sont plus que des squelettes qu'on habille, un pour l'usine, un pour la guerre ou le bureau, un pour la trique et le bourreau, un pour l'écran ou le commerce. À l'âge du troupeau, on emprisonne les brebis galeuses. On matraque les moutons noirs. Il n'y a plus de paix. Trop de guerres font tourner les affaires. On doit parler aux morts pour comprendre le monde. Je survis dans les mots. Je sais que la grammaire a encore de beaux restes et je brûle ma bouche avec ma langue surannée.

 

Jusqu'à l'état de cadavre, on croit connaître le monde. C'est à peine si on sait lire dans les choses. Je n'ai pas peur du fusil ou de la bombe, c'est de l'homme dont j'ai peur, sa soif de profit, de gloire, de triomphe. Pour traverser la foule, les anges cachent leurs ailes. Seuls les enfants les voient. Les fleurs communiquent avec le monde par les abeilles, les plantes par les fruits. Chez l'homme, quelques éclairs surgissent entre pose et besogne, noirs sur blanc sur une page ou tags versicolores sur les murs de la ville. La poésie s'arrange comme elle peut avec sa révolte, mélangeant l'oeuvre avec la vie. Quand je m'y penche pour écrire, mes pattes de table tapent du pied, en prose ou en alexandrin. Il y a autant de rêves, autant de fées, autant d'étoiles qu'il y aura d'enfants. Il y a autant d'espoir qu'il y aura de mots, autant de monde qu'il y aura de vie. Quelques syllabes suffisent pour recréer le monde. Dans la ménagerie du corps, les organes sont la bête. Au théâtre du cœur, l'amour fait la belle en coloriant la vie d'images et de paroles. Il faut quelques caresses pour compléter le corps, des gestes dans les mains pour façonner le temps, quelques pas sur la route pour connaître l'espace. Il faut du bois, de l'air, des notes, du cuivre, du laiton pour faire de la musique avec le bruit des choses, des oreilles grandes ouvertes pour écouter le chant des ouaouarons, les pépiements d'oiseaux, le craquement des branches, le crissement des antennes, le battement des ailes, le vent qui passe entre les arbres. Une corde casse toujours sur le violon des mots. L'archet bat l'air en désespoir de cause. Un oiseau bat de l'aile dans la cage du silence. Le paysage bat des mains en forme de flocons. Chacun reste chacun, mais tout homme est multiple. Le visible précédant l'invisible, il avance plus loin pour rencontrer son âme.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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