On n'aborde pas la mort

Publié le par la freniere

On n'aborde pas la mort comme on le fait d'un homme. Tôt tard, le rire s'achève en râle. Le suc de la durée finit toujours par sécher. J'ai bu mes larmes avec du vin, beaucoup de larmes et trop de vin. Je suis malade, ce matin. Je chauffe le gros camion comme on dit par icitte. À quatre pattes sur le sol, je tiens le volant de la toilette. Je crache dans la lunette, des filaments de sang et de la bave. J'ai la nausée, mais rien ne veut sortir. Mes tripes se nouent et se dénouent. Mon estomac gargouille, le foie gorgé de mauvais sang. Je mourrai sûrement d'une cirrhose, d'une hépatite ou d'une pancréatite. Je reprends mon souffle peu à peu. Je me relève en tirant la chasse d'eau. Les idées noires tachent l'émail. Le temps lui-même tourbillonne. Autour de moi, l'espace est criblé de trous noirs. Des images tranchantes incisent mon regard. Sur ma gueule accrochée au miroir, chaque visage n'est qu'une sphère à facettes. Mes glandes lacrymales n'excrètent plus que de l'encre. Y a-t-il un ordre dans le désordre? Ces notules ont-elles un sens? Ce n'est pas la promesse d'un feu qui fait pousser les arbres. Ma plume devient scalpel, sismographe, stylet. Je la voulais brindille ou bien fétu de paille. Il est loin le temps où j'écrivais sur le sable avec des pensées vagues. La mort laisse un trou où l'on attend d'être avalé.

 

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Chaque matin, je reprends le crayon. Je nourris mon cahier avant de déjeuner. J'étale des phrases sur le pain blanc des pages. J'ai choisi plus de mots que de choses, moins d'argent, plus d'amour, plus de saveur moins de savoir. La seule fois où j'ai tenté d'écrire un roman, ce fut l'histoire d'un homme qui perdait son corps, celle d'une âme sans ombre. Chaque fois qu'un mot disparaissait, la chose qu'il nommait disparaissait aussi. Le roman finissait sur une page blanche. Il n'y avait plus d'encre et le papier s'usait. Je n'ai pas réussi. On n'entre pas dans l'avenir des morts sans revoir son passé. La force artésienne des mots a troué le mutisme. Lorsque j'écris, je m'exclus de la lecture. J'aurais trop peur d'être déçu. J'attends l'émergence d'un mot, une phrase à laquelle me raccrocher. J'ai toujours mal au dos, une douleur à l'épaule, mais que sommes-nous face aux horreurs du monde? Le mur de la bêtise monte si haut qu'il cache l'horizon. Le verbe croire s'efface avec le nom de Dieu. Plus rien ne bouge derrière les vitres. À trente degrés sous zéro, on entretient le feu, on ne fait pas voler de cerf-volant. Les perdrix fuient la glace. Les mésanges en prière habitent les vergers. Elles gonflent la poitrine pour supporter le froid.

 

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Les nouvelles sont mauvaises, mais les journaux sont morts. Les chiffres ont fini par tuer la révolte. On écrit comme l'oiseau crée l'air autour de lui. Il faut bien s'envoler lorsque le sol s'effondre. Parler de bonheur, c'est un peu le créer. Ceux qui aiment les chats ont une écriture qui ronronnent. Ceux qui aiment les chiens ont des mots qui jappent sur la page et mordent les oreilles. Il faut toujours choisir. Quand on se promène en forêt, on ne voit pas tous les arbres. Même si on a mis toute la vie dans une pharmacie, une pilule pour dormir, un cachet pour s'éveiller, un autre pour bander, une gélule pour rire, la gueule de l'angoisse me souffle dans le cou. Le passé glisse dans le présent. Je suis plus proche des plantes que des hommes, plus près des fleurs et des oiseaux, plus proche des enfants que des adultes, plus près des pauvres que des banquiers, plus proche des gueux, des vagabonds, plus près de la lumière et des roses cassées. Chaque vie est trop courte pour qui se l'imagine. Ce n'est jamais de joie qu'on pleure en arrivant. Je croyais avec un mot cueillir de la fougère, faire un ruisseau avec de l'encre, du ciel avec un rire. Me serais-je trompé? Que faire dans ce monde quand on ne sait qu'aimer, quand on joue mal du couteau, quand on est mal dans le mal. Je ne me suis jamais fait au livre électronique, alors pourquoi tenir un blog? Est-ce indécence de ma part, prostitution ou exhibitionnisme? Je crois que c'est la peur de me retrouver seul. Il est difficile de marcher droit dans un monde à l'envers. D'un carnet de poussière s'échappe la rosée.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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