Un petit pas

Publié le par la freniere

De l'état d'amour à l'état de suicide, il suffit d'un pas, d'un mot, d'un geste. Il faut penser le monde en fonction de chacun, une maison sans porte aux vitres sans rideau, syntoniser les arbres aux milles chants d'oiseaux, réinventer la mer dans une goutte de pluie. Il restera toujours quelques hommes pour aimer. Face à la mort de chacun, il faut apprendre à vivre, s'aimer plus fort, s'épauler l'un l'autre, mettre du mai dans le décembre, des fraises dans la neige, des vers dans la pomme, faire sauter les lignes d'une paume à l'autre, dessiner un sourire sur le crépi des murs. Le temps change aujourd'hui. Le froid givre les cils de ceux qui ont pleuré. L'hiver montre les dents. À force d'écrire mon dernier livre, j'apprendrai peut-être à lire. J'écris avec des mots terreux, des mots usés jusqu'à la corde, des mains rongées jusqu'au coude, des cors au pied au bout des genoux, des pensées qui s'évadent en dehors du cerveau, des mitaines qui bêlent et des chandails qui jappent. On ne sait plus suivre les bêtes ni marcher dans les blés. Je me l'avoue sans honte, je suis un passéiste. Je m'ennuie de la terre sous le béton armé, de l'air frais des montagnes, de l'eau qui caracole à l'abri des usines. Il faut quand même pour vivre un minimun d'air pur, un peu d'eau pour la soif. J'ai essayé de travailler pour un salaire. J'ai fui à la première paie que j'ai donné aux gueux. J'aimais mieux vivre parmi eux. J'ai pris la route pour boussole, le doux frisson du cœur, le regard furtif des étoiles, la bonté d'une fleur, la force d'un caillou. J'ai vécu dans l'abîme pour dessiner le ciel. Dans le chant de la vie, les fausses notes se mêlent aux notes les plus justes.

 

De jour comme de nuit, l'ombre et la lumière s'entremêlent. Mon père se meurt sur un lit d'hôpital. J'étais pourtant certain de partir avant lui. Si je n'ai pas pleuré au décès de ma mère ni à celle de ma femme (elles sont parties en douce, sereines et sûres d'elles-mêmes), j'ai aujourd'hui les yeux tout embués de larmes, des pincements au cœur comme des pattes de crabe. On vit toujours à cheval entre le pire et le meilleur. Dans le voyage des années, la terre nous porte et nous emporte. La rive n'atteint jamais l'autre rive, mais l'eau qui passe les unit. Peu importe la route, on n'avance jamais que d'un pas. La vie n'est qu'une longue vadrouille. Elle époussette tout autant qu'elle salit. L'enfant s'évade de l'école et l'homme de l'usine pour apprendre le monde. On croit voyager, mais le cœur reste toujours à ras l'enfance. C'est la tête qui regarde, mais tant de soucis l'aveuglent, tant de choses à régler, tant de comptes à rendre. Il arrive que les photos ou les mots rendent compte du trésor d'un instant, que des images nous troublent, quelques pages arrachées à la vie. Elles font bomber le cuir d'un cahier. Une poignée de syllabes peut dépeindre le monde. Le frisson d'une minute peut agrandir la vie. Chaque pays dessine son visage dans la neige ou le sable. De l'éclair de l'oeil à l'éclat du cœur, il se laisse entrevoir. Il prête sa fatigue à l'épuisement de l'homme. La forêt des visages nous offre son sourire. L'âme s'échappe du réel et nous touche l'épaule. Issu du froid, j'avance mon visage vers le jeu de la flamme. Égaré dans mon propre pays, je me retrouve ailleurs. J'avance à la beauté de l'autre, à la caresse qui offre ses deux mains. S'il y a quelque chose de miraculeux, c'est de pouvoir aimer. C'est la seule raison qui vaille la peine de vivre.

 

Face aux Noirs transplantés de l'Afrique à l'Amérique, face au ghetto de Varsovie, face aux Arabes d'Israel, face aux milliers d'émigrants pourchassés par la guerre, face aux futurs migrants écologiques, nous sommes tous responsables. Les gants blancs sont les mêmes pour les gens de couleur. Ils cachent tous un destin d'égorgeur. Un abîme se creuse entre l'homme et les plantes. Pour sauver le monde de la douleur économique, il faut choisir entre les hommes de cœur, les hommes d'argent et les gendarmes. Dans un puzzle misérable, il n'y a pas de pièces d'or. Peu importe ce qu'ils trouvent, les chercheurs de trésor reviennent les mains vides. C'est dans le quotidien que se forment les perles, dans l'huitre des secondes, le sable des années. Passager parmi les sans nom, les silhouette qui s'effacent, je n'ai pas de c.v., mais des rides au visage, des cicatrices au cœur, une hépatite au foie. J'ai traversé la vie avec très peu d'argent, mais la bonté du cœur, le part du sang, un éclair dans les yeux. Aujourd'hui que le souffle me manque, j'habite dans les phrases. Les mots ont des artères et saignent sur la page. Ils décrochent la lune ou sèment ce qu'il faut. Chaque aventure humaine devient une lumière. Les gestes servent à éclairer la route.

 

Pour vaincre la famine, il faut créer des liens, faire des jardins communautaires, sur les toits, dans les fonds de cour, les champs déserts, mêmes les usines désaffectées. Le moindre petit lopin peut servir de jardin où tout le monde se mélange. Les grosses légumes se mêlent aux petits pois. Ils s'enrichissent mutuellement en partageant leur goût. La nature elle-même nous apprend le partage. Certaines espèces vivent en osmose. Des oiseaux nichent sur le dos des hippopotames et se nourrisssent de leurs poux. Des champignons s'accrochent aux vieux arbres et pansent leurs blessures. L'eau des montagnes abreuve les vallons. Quand il pleut, la terre vient boire vers le haut. On voit des vers sur les pelouses et des taupes s'éloigner des galeries. Il est difficile de grimper sur ses propres épaules. Il faut des doigts pour compléter la main, des orteils pour faire marcher les pieds. Il faut être au moins deux pour faire la courte échelle, jouer à saute-mouton, quelques fétus pour tirer à la courte paille. Il faut être au moins deux pour aimer.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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