Les mots pour le dire

Publié le par la freniere

C'est dans le regard qu'un paysage est grand. Il est petit pour les petits. Il est con pour les cons. Noël a troqué son sens religieux pour celui du commerce. À Tokyo, on peut voir des Pères Noël en croix. On ne sait même plus qui est le crucifié. Quand les mots ne suffisent pas pour entretenir la conversation, il reste les regards et les gestes, les émotions qu'ils reflètent. Il y a trop de choses à dire pour pouvoir en parler. J'en rapporte des miettes et des instants de vie, des bribes de bonheur et des gestes manqués, quelques coups de lumière au milieu de la nuit, des pas dans le désert qu'une présence humecte. Je ne suis qu'un pêcheur à la ligne, mais je rejette mes poissons dans l'eau des mots. Écrire n'est pas toujours plaisant. Très souvent, ma main griffe du stylo une muraille d'angoisse. Les souvenirs enfouis démangent quelque fois. Les instants qui semblent sans durée sont peut-être ceux qui persistent longtemps. Où s'élabore la pensée, je me mets à l'affût, mais je ne touche que le rêve, du bout des lèvres, du bout des mots. Je cherche l'infini du bout des doigts. Il n'y a pas l'oeil et la vue, celui qui regarde et ce qu'il regarde, mais la jonction des deux. Même les phrases ne peuvent en rendre compte. Le miroir ne sait pas ce qu'on regarde en lui. Pourtant, très souvent, c'est l'endroit où l'on écrit qui détermine les mots. Consciemment ou pas, on est toujours sensible à l'atmosphère du lieu. Le froid et la chaleur nous imprègne. Lorsqu'on décrit un paysage, les yeux s'inversent pour voir à l'intérieur. Il suffit d'ouvrir l'oeil sur l'immensité du monde pour que le cœur batte plus fort. C'est encore moi l'enfant émerveillé qui s'écorche les jambes, qui grimpe dans les arbres ou qui tombe en velo, l'assoiffé qui découvre le sexe d'une femme, l'ignorant qui susurre tous les mots de la vie. Je garde souvenir en moi du vent sur la montagne, son bleu du ciel, le noir des rochers, le long ruban de l'eau que je voyais de haut, la tache verte d'un bois au milieu d'Otterburn, son vieux poumon d'humus, la senteur des sapins, l'odeur des résines.

 

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Quand on conçoit le bonheur comme une addition, on est toujours perdant. L'accumulation des zéro n'y change rien. Il ne faut plus se mettre à dos la mémoire des plantes. Que mangera-t-on demain? De plus en plus, l'odeur des pneus domine celle des graminées. Des pattes d'oiseaux piétinent sur le toit. Des corneilles sémaphorent d'un fil téléphonique à l'autre. Quand la misère du monde s'alourdit, les dos font mal. Le sang du monde mêle mille sangs issus de sources différentes. C'est la seule façon de ne pas dégénérer. La mort elle-même n'étouffe pas la vie quand elle est naturelle. À défaut de savoir apprêter le réel, je cuisine les mots. J'y laisse parfois un bout de peau sur la table. Je me bats pour un mot, une phrase, un paragraphe, pas encore pour un livre. Chaque souvenir est une écharde au doigt, mais c'est la planche entière que je veux. Il y a des jours où rien ne vient que la poussière du bois. Je me nourris de ripe et d'écopeaux, de rimes et de gros mots. Je relis Kafka ou Nietszche, Giono ou Bergson. Je ne veux pas d'écrire la brique, mais le sang sur la muraille. Au lieu d'agir, c'est à coups de mots que je chasse les démons. Je ne suis pas les pas d'un personnage. J'avance dans les mots. Je m'y perds souvent sans retrouver le fil. Ce n'est pas une histoire qui prend vie sur la page, mais le monde qui m'entoure. Si une porte existe, elle doit pouvoir s'ouvrir. Toute cage nécessite une issue de secours. Qu'on croit n'importe qui, qu'on dise n'importe quoi, il n'y a que trois thèmes d'essentiels, l'amour, la vie, la mort. Les images se délavent, les idées s'édulcorent, quand on s'avise de les dompter. Beaucoup de choses se perdent entre les paragraphes. Pour cueillir une fleur, ma main danse comme un berger d'abeilles.

 

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Le lac s'est remis à geler. À ce stade-ci, ce n'est plus de l'eau, mais du ciel. Bientôt, nous marcherons sur des nuages. Il est encore trop tôt. Le moindre pas déchire la peau du ciel et la transforme en eau. Le bois des maisons souffre sous les coups de marteau comme le cœur de l'homme sous les mauvais augures. Les visages deviennent durs comme un poing. Les regards frappent un mur. À marcher sans raison, on trouve toujours un sens. On perd la raison, mais on trace une route. La grammaire est une matière vivante. Je choisis les mots pour leur odeur, une phrase pour sa forme, l'union des deux pour la saveur. Il en reste un brouet qu'on goûte ou qu'on recrache. J'ai beau creuser le présent, je cherche qui je suis entre hier et demain. Lorsque tout saute partout, les mots ne suffisent pas pour colmater les brèches. La rustine dans une main ne l'empêche pas de saigner. Je veux qu'on me laisse rêver, une plume à la main, sculpter avec ma langue une grammaire intime, colorier les mots, repeindre les visages comme on se désaltère. Je traîne sur ma langue un pays qui veut naître, une glèbe à venir, un germe qui veut croître. Les émotions remplissent les visages. Il faut les mettre en page. En écrivant, on se donne toujours le beau rôle, mais c'est une illusion. On ne sera jamais meilleur que les mots pour le dire.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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E
Vraiment superbe, c'est bien ainsi que je conçois les mots, je me retrouve dans votre prose...Cela donne de l'espérance et vos mots ne sont pas banals ils me parlent énormément.

Je vous souhaite une belle fin de journée. Je vous ai mis dans mes liens sur mon blog..

Amicalement

EvaJoe