Sourire aux anges

Publié le par la freniere

On ne construit plus de maisons, mais des machines à habiter, aseptisées, climatisées, électrifiées. La vie ressemble au bowling ou au baseball. Que peut faire un être malhabile devant une rangée de quilles, à part des dallots et des trous dans le néant, à part faire chou blanc avec trois hommes sur les buts. Tant qu'à être au monde, je préfère mourir en vie. Il y a des accrocs dans le tissu du temps. Il faut sans cesse ravauder avec le fil des mots. Tout s'explique dans les livres. Je préfère le mystère des routes. La montagne m'offre ses flancs couverts de cicatrices. Quand on pénètre dans les bois, elle tend à disparaître. Aussi loin que le regard peut aller, il n'y a que des arbres. On entend chanter les feuilles, les oiseaux dans les nids, les bêtes à bout de souffle. La pente se raidit. Pourquoi tant d'odeurs et de couleurs. Elles n'effacent pas la tache jaune de l'étoile que devaient porter les Juifs. L'histoire se répète. Les Djidahistes ont remplacé la Gestapo. Je plains les villages sans lac, les villes sans rivière, les masques sans visage. Ce sont des hommes sans femme ou des femmes sans homme. J'ai hâte au printemps, au plein été, au soleil absolu. Après la fonte des neiges et la germination, la terre enfile ses bottines de lin. Les vergers sont épais, leurs bras chargés de fleurs et de pollen. Le lac agite de nouveaux ses muscles d'argent pour saluer le retour des oies blanches. Les ailes grises d'un héron dévirent dans le vent. Une chouette ulule en plein milieu du jour. Il suffit de peu de chose pour que les lieux changent de sens. Chaque ombre cache un mystère. N'y a-t-il pas dans chaque corps plus d'invisible que de visible? La terre a besoin de labours, mais aussi de buissons, la montagne de clairières et de caches. La montagne est un langage de rocs et de forêts, une grammaire de faune, de fauves et de ruisseaux. Chaque arbre a son histoire, chaque strate son épopée, chaque fleur son fruit. Chaque paysage nous mène vers un monde plus vaste, avec les morts qui s'obstinent à rester parmi nous.

 

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Il y a une raison aux sinuosités, aux courbes, aux enlacements. La véritable nature ne connaît pas vraiment la ligne droite. Dans les grands ensembles modernes, on n'habite plus une «maison». On se barricade contre l'extérieur. Les cages à poules évacuent la chaleur du «foyer». On ne soigne pas sa cage comme on soigne une plante, une bête, un malade. Il ne faut plus se perdre entre potins et popotins. La meilleure façon de connaître le monde, c'est de le parcourir. Il arrive parfois qu'il vienne à nous par miracle, la musique par exemple, les arts plastiques ou la parole. C'est le sang chaud des paysans qui réchauffe la terre, non le sang froid des combattants. Plus ce que l'on voit est sale, plus les mots doivent briller. Pour supporter le mal, l'économie, l'église, il faut bien que le rêve transcende le réel. Dans les organes du corps, le cœur est le plus près d'un instrument à cordes. La musique a ses systoles, ses diastoles, ses rythmes, ses arythmies. Elle harmonise les fatras de la durée, le fouillis des secondes. Elle est aussi matière avec ses rayons, ses photons, ses neutrons, ses molécules géantes. Une foule de fantômes agite la goutte d'eau, divers animalcules, mille fusions, mille effusions. Le temps rassemble tout autant qu'il sépare. Le temps comme le fleuve n'est jamais immobile. Les éléments naturels resteront toujours nos premiers maîtres, la terre, l'air, l'eau et le feu, la flore et la faune, les montagnes et les lacs. Nous sommes tous les enfants d'un tilleul, d'une source, d'un loup. Je ne serais pas ce que je suis sans le Mont Beloeil, la rivière Richelieu, le passage des trains et le bassin Chambly. J'ai appris à compter en effeuillant la marguerite. J'ai débuté le chant en fixant les oiseaux. J'ai commencé à voir en grimpant dans les arbres. Dans les élevages modernes ont fait écouter de la musique aux vaches pour augmenter la lactation et la fertilité. Si le son de la voix aide à l'épanouissement des plantes, que ne fait-il pas pour l'homme?

 

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Des petites mines de chat au gueuloir en fusion, les poètes se souviennent d'hier et de demain, une étagère vide, des cendres sur la rue, dernière trace des livres brûlés par les nazis, une bibliothèque bombardée, un hôpital en ruines, une vieille école en feu, un robot démembré, une immense cloche de verre éclatée par les drones. Il y a mille silences. L'homme en connaît si peu. Je me préfère en ange manqué qu'en forçat réussi. Je n'ai jamais pensé vivre ailleurs que dans les mots, que ce soient des images, des paysages, des montagnes ou de simples galets. Un sens défile entre les sons. Pour mieux buter sur le hasard, les phrases culbutent sur la page. On apprend beaucoup de l'éclosion d'un œuf ou d'une fleur, de la croissance d'un arbre, de la froideur de l'eau. Il y aurait moins de bêtises, si l'on ne prenait pas l'homme au sérieux. On écouterait les arbres. On ferait corps avec la terre. Y a-t-il un monde où chaque homme s'appelle Aimé, chaque femme se nomme Grâce, chaque enfant Désiré? Le désordre a partie liée avec la vie. Les fous rires, les verres cassés, les batailles de pelochons, les vêtements salis, la morve au nez, les restes, sont nécessaires à la santé mentale. Je plains celui qui ne pleure jamais tout autant que celui qui se refuse à rire. De la vague aux sillons, de la risette aux rides sur le front, tout se tient dans le monde. Il n'y a pas d'un côté le cosmos, de l'autre la maison. Les deux ont une égale importance. Si les orages lavent de tout, ils réveillent aussi la névrose du ciel. L'encre dessine un fleuve ou esquisse un désert. Il suffit d'un rien pour changer du tout au tout, pour que dans une croûte se révèle un chef-d'oeuvre. Un rire colore l'arc-en-ciel, une larme le délave. Un geste de la main se transforme en caresse ou en poing. Les vêtements du temps passent du sale au propre sous la lessive des mots. Il y aura toujours en nous un singe qui sommeille, un ancêtre à nageoires. Le cérémonial des images n'a jamais les mêmes rites. Chaque porte au fond de son âme ses fièvres et ses fées folles, son rythme, ses gymnopédies. Les cigales chantent à la moindre éclaircie, mais se taisent dans l'ombre. Pour baîller aux corneilles, il faut qu'elles soient là. Pour sourire aux anges, il faut les inventer.

 

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Une maison bachelardienne se constitue des éléments primaires, de l'eau qui coule sur le tuiles du toit, du feu dans l'âtre, du vent qui fait claquer les portes, des traces de boue que laissent les souliers. Le penchant du jour éclaire le sentier. Au retour, la pleine lune m'indiquera la route. Une neige bleue s'accroche à la fourche des arbres. Le ciel est immobile. Les nuages sont à l'ancre et je jette de l'encre sur la page avec la pelle d'un stylo. Le froid promène de gros morceaux de silence. L'alouette s'est tue. Seul l'entêtement d'un picbois accompagne les craquements du gel, quelques corbeaux de ci, de là, ajoutent un peu de poivre. Il ne faut pas se fier au poids des choses. Chaque homme a sa propre balance. Ce qui pèse pour l'un est trop léger pour l'autre. Les dentelures des montagnes mordent le vent. Les coyotes s'ameutent. On les entend la nuit patrouiller la forêt, décimant les chevreuils. Les arbres se resserrent et se font l'accolade. On marche enveloppé de son ombre. Là où la neige fond, la montagne cache ses cicatrices de misère sous une couche de lichen. Quand la lumière du ciel nous éclaire, le paysage change du tout au tout. Les pins et les sapins qui cernent la colline d'une capuche de pénitent, sont verts en été, mais l'hiver blanchit leur tête et leur tunique d'aiguilles. J'arrive tout en haut. Je déballe une barre de chocolat achetée au village. Son goût atteint ma bouche. Je tourne un doigt dans mon oreille pour effacer les bruits restés collés sur le tympan, le cérumen urbain. Le vent pénètre par le trou avec ses harmonies et ses odeurs sonores. Un bruit de ressac entoure le sentier, ressac provoqué par les feuilles ou l'absence de feuilles. J'y circule à pied d'homme. Même les quads ne marchent pas au pas, encore moins les skidoos. Pour bien connaître une région, il fait savoir s'arrêter tous les cent pas, renifler autre chose que l'odeur de l'essence, sentir le sol sous ses pas, le sel des gelées, le sucre des résines, le goût du froid sur les visages. Il faut traverser le pays comme les lèvres dans un fruit, un geste dans les mains, une lumière dans l'ombre. Le monde n'est ici ou ailleurs. Il est partout entre deux points. La vitesse oblitère ce que l'on pourrait voir, humer, respirer. L'eau en plastique ne remplacera jamais celle qu'on boit dans la coupe des mains, penché sur un ruisseau.

 

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En approchant de la route, la forêt s'anémie. Les petits bras des arbres me griffent au passage. Une douzaine de corneilles picossent dans la calvette. Ils se débandent quand j'arrive. Il faut s'arrêter à chaque pas, secouer la méfiance des bêtes. J'aime la façon dont les arbres se mélangent à la neige, les abeilles à la fleur, le déhanchement de l'eau qui traverse le roc, les rochers qui grimpent, épaule contre épaule. Tous les poumons savent reconnaître l'air. Il y a mille qualités d'odeurs, tout autant de silences. Avant de revenir au village, je regarde le ciel. La varlope du vent a laissé des copeaux de nuages. Chaque année le village grossit, mais en perdant son âme. Le capital s'attaque déjà l'air des montagnes. Des nuages jaunes et gris narguent la neige blanche. Des effluves de pétrole effacent la métaphore des odeurs. La botanique se meurt sous le béton armé. Des touriste friqués délogent les petites gens. Bientôt des lofts de luxe nous cacheront l'eau du lac. Dans la campagne, il n'y a plus de petites fermes. On réchauffe les tomates au mazout et le maïs est transgénique. Les transformations du monde ne sont pas qu'un progrès. Passer du silex aux bombes téléguidées n'a fait que plus de morts. Nous sommes toujours à l'époque des cavernes. Il nous faut sans cesse dessiner. Il y a même des hommes qui écrivent ou font du cinéma, de la musique ou de la danse. Des ados tagent sur les murs comme les peintres de Lascaux. Je suis un fils des cavernes. Je lis comme un journal le modelé du sol. Le silence est formé de mille bruits, à peine identifiables, d'innombrables rumeurs. Il y a de tout dans l'air, du pollen au poison. Les poumons toussent. Le sang tosse sur les parois du cœur. J'ai hâte que la chaleur revienne. Chaque printemps est la recréation du monde.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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