Comme dans un patchwork

Publié le par la freniere

Sans la présence de l'homme, les choses qu'il crée seraient vaines. C'est le contraire avec les arbres, les montagnes, les sources. Ils souffrent de la présence de l'homme. Tout amour est une métaphore malhabile. Ce n'est pas tout d'écrire. Les formes importent moins que le désir. Le désir, c'est l'apparition de l'ombre initiale, la première vacuole, des antennes à l'hymen, des doigts à la caresse, de la bouche au baiser. Le désir, c'est tout un jeu de gestes et de postures, d'expressions et de rites. C'est le désir qui fait bouger les choses et rend l'amour possible. C'est le souffle du vent dans le décor ambiant. C'est une eau infinie dans un berceau de soif, une extension de l'âme. C'est le désir qui provoque l'onirisme et l'immersion des chose dans la réalité. C'est le désir qui provoque la beauté et fait battre le cœur. Le désir, ce n'est pas le sexe mais la réalité charnelle du monde. La constance à accueillir l'impensable a fait de moi un porteur d'espérance. Il suffit d'une pensée ou d'une image pour que le vide se remplisse. Chaque heure qui passe laisse sa place à une autre. Ce qui demeure n'empêche pas ce qui vient. Mes viscères se rattachent aux racines. L'expérience se nourrit de culture. Je me lève chaque matin pour apprendre à parler. Je serre contre le mien le corps invisible de l'air. Je caresse les mains du vent sur les épaules de la pluie. L'arc-en-ciel sourit du soleil aux nuages. Mes mains veulent toucher la ligne d'horizon. Il nous arrive de disparaître. On est présent par bouts. Sur la table où j'écris, la lumière époussette la poussière. Mes bras s'allongent en bougeant leurs doigts. On calcule l'âge des maisons d'après l'âme des gens. Les bungalows manquent de cœur. Les cages à poules perdent leurs ailes. Dès qu'on ouvre les yeux, la vie pénètre en nous avec ses chenilles, ses mirages, le bleu du ciel, le blé qui pousse, la pluie qui tombe. Dès qu'on ouvre la bouche, les mots se forment, les lèvres s'agitent, le frisson de parler donne son sens aux choses. Dès qu'on ouvre les mains, la chair invente ses caresses.

 

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Avec des vêtements trop larges, on ne vit qu'à moitié. On dirait une moitié d'homme cherchant l'autre moitié. J'écris comme on lance un caillou dans une flaque. Chaque onde en s'amplifiant forme une phrase liquide. Quand on s'approche de la mort, on ne fait plus semblant. Les mots saignent et se raclent la gorge. On ramasse les miettes, la plus minuscule des secondes. L'ombre des hommes a besoin de lumière. Ça prend des mots plus forts que des images. Il faut le liseron, le blanc des amandiers, le poil des chenilles, la noblesse des arbres. Je ne cherche pas l'argent, mais l'amour. Je dessine une phrase avec un doigt qui tremble, sur la neige et le sable, la poussière et le givre. Le monde moderne m'intéresse très peu. Je préfère les vieux motifs indiens aux modems dernier cri. Peu importe où je vais, j'arrive de très loin et pars de très bas. J'ai frayé ma route à coups d'images et de paroles issues du sang. Le monde court à sa perte. On découpe le globe à coups de bottes et de batailles, de bombes et d'intérêts. Je connais bien Rousseau, Giono, Guillevic, Cendrars, Bouvier, Pirotte. Ils ont dressé leur tente dans mon jardin secret, leur tente de papier, leur alphabet, leurs mots. Je visite avec eux les déserts et les villes, du sable brûlé où ne pousse nulle plante au luxe des jardins, des glaces bleues du nord à l'eau chaude des lagunes, des rocs affamés qui fument aux érables qui pensent. Lorsque j'entends un train ou un clocher, j'ai l'impression d'être chez moi. J'écoute passer les trains. Leur présence me rassure. Là d'où je viens, il y avait partout des passages à niveaux. On devait s'arrêter et regarder les trains. Depuis tout petit que je voyage dans le rêve des hobos, ceusses qui jumpent les trains et se fichent des lois. Le son des clochers me rassure tout autant. À Montréal, où j'ai vécu plus tard, il y avait une église à chaque intersection. Plus jeune, j'aidais même le bedeau à faire sonner les cloches. Aujourd'hui, c'est moi qui suis sonné. Trop de sonnettes de porte m'ont refusé l'entrée.

 

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Dix milles histoires se tissent devant nous. On s'emmêle dans les fils. Certains en font des films et d'autres des romans. Je me contente des cicatrices et des balafres, des poèmes et du blues. Beaucoup, en mélangeant l'alcool et la littérature, se noient dans le malheur, transformant leurs colères en coliques. On ne trouve plus d'eau fraîche, mais des tasses en papier débordant de vieux vin. Je m'en tiens à la lisière de la mémoire et du rêve. La poésie s'accommode mal des routines. Elle préfère à la médication les rustines sur le cœur. Cavalier dessellé, desperado sans pistolet sinon la pointe d'un stylo, j'aurai toujours vécu à cheval sur les mots. Je mourrai crucifié entre deux continents. La police militaire s'est répandue partout. Aujourd'hui le fossé, demain le revolver, la trique et la prison. Demain viendra la mort. C'est étrange la vie. Aucun Dieu n'est fiable, aucun Diable, aucun banquier, aucun riche. Seul un pauvre parfois donne sa main à couper. Au milieu des souris, je donne ma langue au chat. On torture toujours dans les commissariats. Image d'un homme qu'on violente, les mains gangrenées par la vie, image d'une fillette qu'on viole, sa robe déchirée jusqu'aux poils pubiens. L'ombre d'un policier oscille sur le mur. Tous les bruits de la nuit appellent au secours. Le tic-tac du cœur défaille sous la peau. La langue s'use quand elle lèche des bottes. J'écris avec des mots qui trempent dans la graisse et le sang, passant du falsetto aux maracas, du soupir aux klaxons, du désespoir à la fureur de vivre.

 

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Quand on écrit sur du papier, il faut des mots de bois, que la résine se mélange à la couleur de l'encre, que des racines mettent les phrases à l'ancre. Les arbres de la ville aimeraient bien se cacher en forêt, mais les moineaux de la rue en seraient malheureux. Je lave la vaisselle. Je l'essuie. J'arrose les pensées. Chaque geste est une phrase dans le brouillon de la vie. Je ramasse quelques mots tombés d'un livre. Des couleurs poussent dans mes yeux. Ma bouche coïncide avec les mots. Quand j'ouvre mon cahier, j'ouvre la porte au monde. Tout ce qui est nu m'habite. Le jaillissement des images finit par m'essouffler. Écrire me rend mes billes et mes jouets d'enfant. Je tiens la transparence entre mes doigts, celle de l'eau et celle des agates. La neige pleure sur la vitre. Je fais toujours mon lit, mais je laisse des plis dans le tissu des mots. Si les hommes sont plus ou moins vrais, c'est que la vie est plus ou moins fausse. Chaque point de vue a son antithèse, chaque œil son regard. Coups de sifflet, coups d'horloge, coups de pied, coups de gong, coups de fusil, sirène d'usine, sonnerie du réveil, ce ne sont pas ces bruits qui m'éveillent, mais le chant des oiseaux. Ce n'est pas la peur qui m'habite, peur des hauteurs, peur du noir, peur des souris et des serpents, peur de passer pour fou, peur de vieillir et de mourir, c'est le courage des abeilles et la patience des montagnes.

 

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J'entends le vent hurler dans la poussière blanche, la sirène des souffleuses qui passent dans la rue. J'ai de la peine quand j'entends pleurer un rossignol, le gel craquer entre les bras des arbres, le vent croquer les derniers fruits. Avec ou sans béquilles, on titube entre la vie et la mort. Je m'agrippe à la rampe en grimpant l'escalier. La gloire importe peu. Pourquoi vivre en trompetant? On meurt tous en catimini. La sclérotique des yeux devient moins pure. Des points noirs apparaissent. Même le soleil fait de l'acné. Les mots grelottent devant le silence de l'intelligence. Pourtant, je continue d'écrire comme on griffonne inconsciemment. Sans histoire, sans visage, sans héros, la plume qui tourne en rond finit par aboutir. J'aime les mots qui sentent l'huile de coude, les phrases qui sentent le cul, le tabac froid, la vieille pizza. Les livres ont un visage pour peu qu'on sache voir. Les images ont des mains. La chair d'un fantôme est celle de quelqu'un. Au bout de mon crayon, le poids du monde s'allège ou me tord les os. J'ai toujours habité une maison de papier. Une porte s'ouvre à chaque page. Mes vraies racines sont imaginaires. J'avance comme un mouton laissant sa laine aux ronces, un escargot bavant sur le bitume. J'ai mis longtemps avant de parler. Je me méfiais des corps sans parole, des fantômes sans voix, des crimes silencieux. Ce sont probablement les mots qui m'ont sauvé de l'autisme. Le plus beau des voyages, c'est regarder le ciel. Quand on vise l'éternité, les siècles sont précaires. Je ramasse le soir qui tombe entre deux métaphores. L'aiguille d'un stylo ne suffit pas à refaire les coutures. Il faut ajouter des pièces rapportées comme dans un patchwork.

 

 Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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