Sur les vieilles photos

Publié le par la freniere

Sur les vieilles photos, sur le miroir des visages, les rides sont tous de la même famille, des oncles, des cousins, des grand-pères. Il manque les paroles, les bruits de l'air ambiant. Il manque la présence, les odeurs, la sueur, la chaleur ou le froid. Je veux m'évader de la réalité du rêve, voir l'immensité dans le moindre détail, offrir un sens à la matière, m'insérer dans le mouvement naturel de l'herbe. L'évidence n'est pas la première chose qu'on remarque. Elle est cachée par trop de mots, trop de masques, trop de noms, trop de voiles. Je laisse la folie envahir mes pages, avec ses portes potagères, son herbe charpentière, ses images aux quatre épices, ses images menstruelles, ses miracles quotidiens, ses fleurs de papier que l'eau transforme en larmes. Il manque la rumeur, les cris, le cliquetis des nerfs dans le trousseau des muscles. L'écriture est un don total, ce qui nous éloigne et ce qui nous rapproche. Chaque point final nous exerce à la mort, mais une autre phrase finit par commencer. Le stylo est une bêche dans l'inattendu. La pelle d'un lecteur ramasse la terre tout autour.

 

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Du fond de mon enfance, la mémoire s'allume, des commencements qui bougent à la fin qui déforme. Dans la neige des livres, je me brûle aux racines. Je me laisse manger par le vocabulaire, mais j'en sors plus vivant. J'ai une mémoire géométrique. Je ne parle pas dans un carré, mais chaque cercle, chaque rond dans l'eau, chaque périphérie, ressemble à quelqu'un. Je ne sais qui je suis. Ma vie d'aveugle est en attente d'un regard. Ma bouche cherche ses mots. Certains mots ont des dents. Ils mordent comme les guêpes, les fruits dans l'herbe, la chair de l'intimité sous l'écorce trop frêle. J'habite la buée sur une vitre, l'intérieur des rouages, la chair impudique des fleurs, l'eau du fleuve libérée de ses rives. Je dors sur le dos pour regarder le ciel. J'enlève la peau des mots pour en goûter le jus. Le monde est une échelle appuyée sur un mur. On ne voit pas l'échelle, on ne voit pas le mur, mais on entend craquer les barreaux sous nos pieds. Je traîne dans mon lit et je gribouille ces sparages où je me sens absent. Quand les yeux s'agenouillent, c'est tout le paysage qui prie.

 

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La nature s'habille comme elle peut, de colza, de colvert, d'améthystes et de boue. Une entorse lombaire m'empêche de marcher, m'empêche de penser. Je confonds l'heure avec l'espace. Les morts continuent de vivre dans les yeux des mères, dans les bras des vieilles femmes qui bercent leurs poupées. Il reste un peu de la poussière des choses dans les mots que j'écris, la fraîcheur de l'aube, la pénombre des autres, l'indice d'une présence au sein de chaque phrase. La blessure chante par le sang. L'absolu chuinte sous la porte. Il nous faut dire la douleur, dessiner les fantômes, sentir dans les mythes la connaissance de l'âme. Le chemin monte le long des jambes. Le ciel pénètre par les yeux pour éclairer le crâne. Il y a toujours un côté du cerveau qui reste à l'ombre, un autre qui s'échappe par les gestes posés. Je suis du côté des hommes et des caresses, du côté des arbres et des cadavres qui renaissent, du côté du vent, du vent partout, du vent des ronces et des orties, du côté des jonquilles, des pissenlits, des sources. Des milliers de mots habitent le silence, des milliards de morts dans l'avenir du monde. La chair d'une phrase provoque le délire. Je tournoie entre les pages. Des mots frétillent sur la langue des eaux. J'ai honte pour tout ce que j'ignore et que je n'ai pas fait. J'ai honte pour tout ce que je sais sans l'avoir mérité. J'ai honte pour la honte et l'orgueil des hommes. Quand je me tais, c'est un autre qui parle à ma place, les morts libérant leur parole, les enfants qui apprennent les mots. Les pluies cherchent un abri, un appui. Elles finissent couchées dans un berceau de terre. Elles gonflent les racines jusqu'à la chair du fruit. Mon corps aussi s'est couché dans la vase, espérant l'eau du ciel jusqu'au fond des poumons, agitant les orteils pour toucher l'infini.

 

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Je veux que la lumière s'allume dans l'ombre de mon corps, du bas des reins jusqu'à la nuque. La pensée pénètre l’œuf à rebours. Elle s'envole avant même que l'oiseau déploie ses ailes. Ce n'est pas seulement par la bouche que l'âme touche le corps, c'est aussi par le sexe et les pieds, le regard et les mains, les yeux collés à la vitre du monde. Le cadavre enlisé sur la page, je veux le faire bouger, faire de ce corps inerte un fleuve délivré de ses rives, un corps mouillé d'une sueur sémantique. Le monde retient son souffle sous la fontanelle de l'enfance. Il vient un temps où les mots la transforment en fontaine. Son eau humecte le savoir et gonfle ce qui vit. La parole m'inclut dans la gravitation du monde. Les étoiles se mélangent aux consonnes, les satellites aux voyelles. L'alphabet reproduit la Grande Ourse. Rien n'est anecdotique, ni la routine ni la présence au monde. Chaque page est un espace plus vaste. Dans le livre à écrire par les gestes et les mots, je veux plus que l'instant, plus que la queue d'un fruit ou la brindille d'un nid, plus que l'odeur du fumier et la paille des granges. Écrire est une façon de parler, à l'autre, aux autres, à l'inconnu, celui qu'on appelle Dieu, à l'amante trop loin, à l'enfant qu'on néglige. Les traits du stylo donne un visage à l'inconnu, lui invente une vie. Ce qui vit sans nous est le nous qu'on ignore. On l'apprend peu à peu, d'un étranger à l'autre, de la faune à la flore, de la brume à la forme. Tout cherche la conscience, la chair derrière la chair, les yeux derrière les yeux, la vie derrière la mort. Un mot sur une page est une goutte de sang.

 

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La pluie qui tombe du ciel compte des milliers de gouttes. Chacune s'écrase sur le sol pour retrouver les autres. Elle se noie dans les herbes et engraisse la terre. Elle gonfle les rivières et bouscule en passant les arbres morts qui ont perdu leurs mains. J'avance avec le corps rempli de signes, l'obésité du sang qui me bloque l'aorte et pèse sur le cœur. Je ne compte pas d'histoire. Écrire n'est pas une narration, c'est plutôt en découdre avec le fil du temps, rendre l'absent présent. Le but de l'écriture est de se rencontrer, tuer les personnages, se dépouiller des masques, équilibrer l'extérieur avec l'intérieur, recoller les fragments dans la vision du tout. Le mur qu'on doit franchir ressemble au dernier jour. Il n'y a pas de langue pour dire les massacres, les tueries, les tortures. Il n'y a que la haine et les bras qu'on ampute. Je suis mort trop souvent pour avoir peur de vivre. Je n'irai pas me pendre entre la pensée molle et la ligne de parti. J'ai bâti ma maison dans le bois des échardes. J'ai traversé la mer sur le radeau du rêve avec seulement deux rames et l'hameçon du cœur. J'ai traversé la vie sur un cheval de bois. Il est normal que meurent les hommes, mais il n'est pas normal qu'un homme en tue un autre. Je ne changerai pas mon loup pour un ourson de peluche. J'ai besoin de ses dents pour mordre le malheur.

 

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L'hiver sera court. Les oiseaux chantent déjà. J'en ai vu quelques-uns, une brindille au bec. Il fait chaud en titi. Avant de ressourdre comme une outarde en rut, je sue déjà sous ma bougrine. Les cabanes à pêche ont pris l'eau. Quelques-unes flottent avant de couler. L'herbe repousse au pied des érables. Le temps des sucres sera court. Je prends la vie aux mots. Chaque phrase qui avance s'approche de la mort. La chair de ce livre sera celle d'un cadavre. C'est du passé que surgit le futur. C'est à coups de crayon que je bute sur la destinée. Un vide se creuse à chaque mot. Je cherche un sens pour le remplacer, une image plus forte que celle qu'on peut voir. Je dois donner du texte à la pensée sans l'aide d'un tatouage, sans vêtement de foire. Témoin de l'impensable, j'ouvre les yeux plus grands. Je veux des marées d'amour dans les sentiers d'eau fraîche, me dépouiller de l'homme pour apparaître nu. Il vient un jour où la croissance spirituelle prend le pas sur les convulsions de l'histoire et les grimaces d'histrions. Pour exister plus fort, je dois aider les œufs d'encre à éclore, faire saigner la chair du papier, signer le bas du paysage avec de l'herbe et de l'humus, mordre la pulpe sémantique, remplir avec ma main le gant de l'écriture. Je m'approche de Dieu avec la foi d'un mécréant, la gorge sèche et l'estomac noué. Je fais corps avec l'âme comme un os d'angoisse que ronge mon vieux loup.

 

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Si j'en reviens aux mots, ce n'est pas un hasard. Où d'autres tissent, dessinent ou pianotent, j'ai commencé à voir à la lueur de l'alphabet. Je soupèse de la langue la matérialité des mots. Je me tiens au dessus d'un abîme, peinant à démêler les choses des lettres qui les nomment. Je touille ma soupe avec un mot et je l'épice de virgules. Certains jours, j'ai un tel goût de solitude qu'il m'arrive d'invectiver les chaises, les bruits du frigidaire et les souffleuses à neige. Tous les meubles m'oppressent. Je fais le vide dans ma tête. Je fais la pluie et le beau temps sur une feuille de papier. Je suis un homme d'inaction auquel manque l'action. Il ne faut ni subir ni affronter le monde, mais en faire partie. Les nuages qui passent ont le regard du rêve. Ils regardent la terre avec la méfiance d'un chien. Je me rends compte du monde à la mesure de l'angoisse. À force de rester debout malgré toutes les embûches, je m'achemine vers un oui, le grand oui de la vie, l'aube de l'eau, le soleil de minuit résistant aux néons comme la chair au néant. C'est le sourire derrière le sourire qui est le vrai sourire, le vrai visage du sourire. Aux prises avec la vanité des choses, les couleurs se délavent, les formes se défont, les volumes rapetissent. La parole est l'extension du mot. Elle rend compte du possible, de l'impossible. En ce temps de fin du monde, il faut croire à la persistance de l'azur.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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