Chacun de mes mots

Publié le par la freniere

Chacun de mes mots est un peu de moi-même. Une musique mentale fait sa route dans le sommeil des choses. On recommence le monde en changeant quelques mots. Les arbres sont réels dans l'espace intérieur. Je poursuis la nuit, là où le sommeil invente le rêve. Je me lève au milieu de la page, debout entre les parenthèses, penché sur l'avant et l'après, adossé sur une phrase dans le feuillage des consonnes, l'armature des voyelles, la ramure des mots. Plusieurs mondes sont possibles dans un seul regard. Les mots qui ne sont à personne appartiennent à chacun. Il y a toutes sortes de vies dans une vie. Je m'envole dans l'écriture des oiseaux. La poésie ne laisse pas de traces, elle dessine le chemin. Où allons-nous? Un oiseau chante et on le prend pour un portable. Il faut des phrases pour agrandir l'heure, un orchestre en dérive au cœur du silence, une lampe en délire traversant la parole. Le futur est comme un ventre qui se fend. Il arrive qu'un sourire pèse le poids des larmes.

 

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Ça y est. Je ne vois plus que d'un œil. Un clou rouillé dans le bucket contamine les autres. J'ai un poing sur la gueule, un point noir, un trou entre les mots, un trou de mémoire. Je ne sais plus tirer. On me mettra au trou à trier les archives. Je me frotte les yeux au bord d'un évier sale, tachant la porcelaine avec des larmes d'encre. Je ne bois plus du ciel, mais je suis bu par lui. J'ai l'air d'un nuage ou d'un bonhomme de pluie qui mord la poussière. J'ai toujours dans la tête comme un bruit de marteau. Il ne me reste plus qu'à grandir en papier, faire une maison de mots pour protéger mon âme, tendre une main d'avoine où mangent les chevaux. Les mouvements de l'herbe apaisent mes regards. J'imagine la mer sur un bout de comptoir, la marée dans un verre, la marine à voile dans un rideau qui bat. Les paysages que je perds, je les retrouve au bord de la page. Je ne voyage plus que d'une pièce à l'autre. L'écriture est une trace d'oiseau, une bible d'odeurs, une prose de plantes. Le cœur par les pieds bat auprès des racines. Les phrases refroidissent sur une vieille assiette. Elle est pâle comme un enfant malade, zébrée de cicatrices. J'écris couché, un carnet sur le lit qui prolonge les rêves. D'ailleurs, je ne rêve plus qu'en mots. Mon cerveau pisse de l'encre par la pointe d'un stylo. Un saule près du lac tient le ciel à bout de bras. Il fait de l'ombre dans ma chambre. Mille quiscales y nichent et m'éveillent au matin. L'origine et la fin se sont toujours touchés. La mort est leur intimité quand elles s'unissent pour de bon.

 

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L’œil se tait dans la cave des sourcils. Plusieurs pays s'étreignent sous les paupières. Leurs paysages fraternisent. J'ai peur de salir les pages. Les mots ont les mains sales. Les phrases fort en gueule déchirent le papier. Le ciel s'agenouille sur ses jambes de pluie. Il se relève en séchant l'herbe folle. Le mot le plus petit est plus grand que la chose. La plus petite phrase absorbe l'horizon. C'est comme un ciel assis sur une chaise de paille. Je fais ce que je peux, avec tout ce que j'ai, dans l'endroit où je suis. Chacun est snob à sa façon. J'essaie d'égaliser la mesure des choses. J'aurais aimé être musicien, ajouter six cordes à mon arc, mais j'avais une plume qui me grattait l'oreille. J'aurais aimé aussi libérer de la pierre les statues de Rodin, mettre de l'ordre dans le chaos des choses avec de petits riens. J'ai peur du jus de crâne que je crache parfois au bout de mon crayon. Je préfère les métaphores végétales, les images de terre, les paragraphes lourds de boue, les fantômes qui entrent dans la pièce et hantent mes cahiers, les hommes aux ailes repliées qui ressemblent à des anges, les sentiments élémentaires des enfants, les caresses amoureuses qui nagent dans l'intime, le lait du ciel tournant au bleu, la brume qui monte du sol pour rejoindre le ciel, l'écharpe en laine autour du cou. Ce que l'on tait va plus loin qu'une simple métaphore. On peut gratter le ciel avec un bout d'orteil, ouvrir des portes dans un château de sable. Pour courir après le rêve, il faut avoir de l'estomac. On prend du bide sans que le rêve prenne une ride.

 

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Il m'arrive de vivre en écrivant, de mourir en marchant, de courir sans jambes, mais les mots mis en pieds. Un dialogue se poursuit entre mes pages et mon crayon. L'avenir n'ajoute rien au présent. Le passé n'en retire pas plus. On reconnaît ses pleurs dans les larmes des autres. Un bras de rivière m'entraîne de mon lit à la table. J'essore quelques mots entre le sel et le beurre, le pain et le café. Sous son écorce tendre, un arbre porte déjà la mort en son aubier, la renaissance dans ses fleurs. À partir d'un mot, la nuit commence ou bien finit. Il faut donner toutes ses chances à l'amour, laisser les portes ouvertes et partager le pain. J'ai mal appris le langage du sourire, celui des mains qui bougent, des muscles qui remuent. Je dois tout réapprendre, l'eau et la soif, la pomme avec la faim. Je n'ai pas su gronder la turbulence en moi. J'aurai toujours haï le monde des conventions, le bruit des grilles qui se ferment, le bruit des salles d'attente, des roues dans les ornières, le temps des montres qui n'arrêtent jamais. Je ne fais plus de ces picnics où le sable se mêle aux confitures de fraise, la terre au pain d'épices. Je vis seul au village. On voyage aussi loin devant la page que sur la route. Au décès de ma blonde, j'ai moi aussi perdu la vie. Je la retrouve quelque fois dans le vol d'un oiseau, le craquement des branches, le sens des mots surgis à l'improviste. Je ne sais pas encore ce que ses yeux voyaient, ce qu'ils voilaient, ce qu'ils disaient pour accueillir le ciel. Il me suffit de fermer les yeux pour voir son visage et respirer son corps, son parfum d'herbes hautes, de terre mouillée, un monde de sang, de vie, de sève. Il me suffit de peu pour retrouver sa voix. Les mots aux ailes trop sauvages finissent par voler.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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