Hébétés

Publié le par la freniere

On s’hébète. On s’embête. On cloche-pied. On fait sonner les cloches au beffroi de l’ennui. On mâche le silence. On boite au bord du vide. On ressemble à un sac oublié sur un banc. Il n’y a plus de chemin. L’horizon est comme un chien couché. Les fleurs poussent goutte à goutte sans donner de pollen. La main passe tout droit et s’échappe sans geste. Il n’y a plus d’hiver. La lune est comme une chauve-souris qui s’éveille à l’envers. Le vent claque des os sans reconnaître son cadavre.

On s’adapte. On s’échappe. On s’accroche à la nuit. Il n’y a plus de rêve. Il n’y a plus de chemin. La route perd ses pas. On mange ce que l’on peut comme un oiseau des villes. Il y a trop d’âmes en panne dans les rues à sens inique, trop d’âme en peine dans les tours à bureaux, trop d’âmes à ras du sol, trop d’hommes en laisse dans les files d’attente, trop d’oiseaux morts dans les flaques de pétrole. Les pylônes piétinent les pivoines Le temps déteint sur le miroir. Le temps s’éteint. Le tain s’efface. On ne voit plus qu’une ombre cherchant ses rides pour en faire un visage. Même les aveugles font la sourde oreille, le dos rond, la grosse tête. Les pas ruent dans la rue comme des chevaux perdus. Les chameaux ruminent des mirages au lieu d’un oasis. Les pissenlits s’étiolent dans une odeur de ciment frais. Pour des millions d’enfants, le rêve est un grain de riz.

On se prend pour un autre. On flâne au bord du vide. On coule dans ses genoux jusqu’au prochain vermouth. Les os sortent du corps sans retrouver leurs gestes. On s’échappe. On angoisse dans le noir et le froid. Les paupières s’ouvrent à vide sur les écrans géants. On s’essouffle. On s’agite. On se balance sans retrouver le tournis de l’enfance. On reste un pied en l’air comme un héron de foire. On vit de petits pas, d’expédients, de sornettes. On meurt sans le savoir auprès d’un dépotoir. La mer détruit ses vagues. La langue mange ses mots. Il n’y a plus de chemin, plus d’espoir, plus d’azur, et on appelle ça vivre.

On stresse. On tresse la parole jusqu’aux mailles du silence. On détresse l’angoisse. On invente. On s’évente. On parle ou on se tait. On perd le fil. On déroute. On s’égare. Il n’y a plus de train, plus de gare, plus de rail. On parle à son chapeau. On fonce. On défonce. On frise le ridicule. On défrise la nuit. On fait comme une flaque au milieu de la route, une tache de sang, une sonate dans le cri des sirènes. On reprise ses pas avec des bouts de chemin. On est comme la pluie qui cherche une maison, le ruisseau qui rigole, le vent qui tourne en rond dans l’oeil du cyclone. On ravaude le ciel prisonnier des fenêtres. On vagabonde. On divague. On traîne la savate comme un clown au chômage. On fait la manche comme une cloche fêlée.

On touche à tout. On retombe en enfance. Les poumons mis à nu, l’espoir à plat, la tête folle. On reste tout ballant comme un idiot de village. On parle. On déparle. On dépense le temps. Sans penser à mal, sans penser à rien. On perd sa route. On perd la carte. C’est une manière de déroute. On déroule. On s’enroule. On s’écroule. On parle haut. On parle faux. Les mots se dévorent entre eux. On ne vole plus en rêve. On tombe dans l’abîme. On écoute le délire des meubles arthritiques, les champs gercés, les ruisseaux s’ouvrant les veines. On déraille. On s’écaille.

On a dans la bouche un goût de sang, du plomb dans l’aile, un goût de cendre. Les feux sont morts. Les yeux sont lourds. Le ciel est bas. La vie est noire. Le temps est sourd. On balbutie. On bute au milieu des fantômes. On butine la suie. On vit au compte-goutte, vaille que vaille, à vau-l’eau. On joue de la trompette avec un manche de pioche. On écrit en noir et blanc. On va. On vient, comptant ses pas, en se trompant d’un bout à l’autre. On grise. On dégrise. On noircit. On blanchit. On accumule des points à je ne sais quel jeu.

On se plante. On se déplante. On s’échoue. On se cache dans la cale. On coule. On roucoule. On se déchire la peau au cœur pointu des ronces. On s’étire. On s’énerve. Les hommes vieillissent mal. Les végétaux s’étiolent. On gratte la poussière et on ronge ses chaînes. On s’éteint. On s’allume. C’est qui qui pleure quand il pleut. C’est quoi qui craque dans les os. On avance comme on peut, de dos ou de devant, de face ou de profil, de guingois ou d’envers.

On casse son crayon. On déchire les pages. On avance sur les mains, les coudes, les moignons. On ne sait plus qui est qui. On a trop parlé, trop entendu, perdu la tête en deux rêves. On saute. On sursaute. On sonne. On frissonne. Les fleurs désabusées ont quitté le jardin. Les abeilles s’épuisent à butiner l’acier. On taille. On se taille. On s’entaille au goulot des bouteilles. Les pigeons égarés ne savent plus voler. On se pète la fiole. On se répète un rôle. Drôle de vie, drôle de nuit. De drôles d’oiseaux tournoient au-dessus de nos têtes.

Le cri du feu cherche la flamme. Il y a trop d’horaires, trop d’horloges, trop d’horreurs. On a remplacé le cadran solaire par la lumière du logiciel. Le toit de la raison s’écroule sous le poids des girouettes. Les gnomes cherchent un puits sous la rouille des autos et des autodafés. Les vignes meurent au fond des chais. Les vieux pourrissent au fond des chaises. Les dieux encaissent leur pension. Les ailes des oiseaux sont tachées de cambouis. La famine fait mine d’être une immense farce. Il y a longtemps qu’on a confisqué le s du mot cosmique. On prend la poésie pour le chaînon manquant. Il a fallu des milliards d’atomes pour un sourire, des millions d’années-lumière pour un mot, des milliers de vies pour une caresse. De vague en vague, l’eau transporte sa mort tout autant que sa vie. À force de marcher sur des éclats de verre, trouverons-nous le sable ? Trouverons-nous la source au fond du verre, le champ de blé dans une miette de pain, l’accolade dans un bras, la vie au bout d’un mot ?

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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