Si les oiseaux

Publié le par la freniere

Nous apprendrons l’amour aux hanches tièdes du sable, aux fontaines gelées, aux pois chiches et aux hommes. Nous apprendrons la neige aux sculptures d’ébène, la douceur aux épines. Nous apprendrons l’oiseau pour comprendre les arbres, la patience des blés, la force des mésanges. Nous apprendrons la vie, l’enfance, la sagesse et la mort.

 

Nous écrirons des vers pour les colleurs d’affiches et des lettres aux postiers qui n’en reçoivent jamais. Nous apprendrons l’abeille aux étamines en pleurs. Nous apprendrons la chair et quelques mots d’amour aux clous, aux sandales, aux fenêtres. Nous apprendrons à l’homme la bonté qu’il muselle, la tendresse aux banquiers, la colombe aux soldats. Nous tutoierons la mort et les fantômes du temps. 

 

Nous apprendrons la source dans le ventre des femmes. Nous apprendrons le sang aux veines hémophiles, la poudre du désir à la mémoire chargée à blanc. Nous recueillerons la sève sur les planches de salut et la rosée sur les décombres. Nous donnerons du pain aux enfants habillés de sacs de farine, du miel aux ivrognes, du silence aux micros. Nous ajouterons le rire à l’arc-en-ciel des larmes.

 

Nous apprendrons l’Iliade au perroquet bavard, la saveur de l’avoine aux bielles des moteurs, des caresses d’orage au sable du désert. Nous laisserons l’espoir au pêcheur bredouille, des mots qui brillent dans ses filets. Nous lirons sans lunettes les pentagrammes du silence et l’écriture des tisons sur la blancheur du sel. Nous dessinerons les signes que nous ne voyons pas, l’aurore des racines, les lignes effacées, la mémoire du pain dans le ventre des hommes.

 

Nous apprendrons la mer, l’amande et l’inconnu, la douceur à l’amer, la sueur des poètes aux muscles des dockers, l’aventure aux notaires. Si les oiseaux refusent de chanter, si les fleuves s’arrêtent, si nous n’avons que nos paroles, si on m’arrache les doigts, j’écrirai avec le sang qui coule, le couteau, la tomme, les paumes du pommier. À force de battre de l’aile, on finira peut-être par apprendre à voler.

 Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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