Tomber n'est pas mourir

Publié le par la freniere

J'ai trop marché pieds nus sur une nuit de verre. Je me suis perdu entre les pages d'un livre. Depuis trois jours, je vis à la chandelle, sans auto, sans ordi, sans électricité. Je mange sur le sol. J'efface les traces de sang sur le plancher du cœur. Je sème des poèmes sur le plancher des vaches. Je parle aux arbres et aux grenouilles. On voyage comme on peut d'une ligne à l'autre, d'une marge à l'autre. Je ramène mes yeux en bordure de l'âme. Tomber n'est pas mourir. De l'abondance au manque, c'est le même sentier.

De plus en plus, j'écris debout. Je laisse des chaises au bord des mots pour asseoir la fatigue. Je dresse des échelles entre les trous de mémoire. Je colmate les brèches. Je fais des nids avec des plumes d'oiseaux morts. Tout continue. L'horizon se relève après chaque tempête. Le temps recoud ses mailles à chaque nouvel accroc. Les mots laissent des vagues sur la page, un sillage d'espoir. Un ciel coloré d'hirondelles succède aux gros nuages.

Il était une fois, deux fois, peut-être trois. Il était une multitude de fois. C'est l'histoire qui manque, les bonhommes allumettes pour allumer l'enfance, les chaises devant la mer, les phares sur la route faisant des signes aux éphémères. Des phrases bancales suffiraient, des mots usés, des images aveugles, des moitiés de virgules, des parenthèses ouvertes sur le cœur, des points sans i, des pieds de phrase noyés dans leur encre. Il suffirait d'un feu qui dessine la cendre. Les bouteilles à la mer font des naufrages de papier.

Dans le chant des oiseaux, c'est le silence que j'entends. Les yeux qui partent emportent la fenêtre. Il y a des mots qu'on ne peut pas tirer sans découdre la vie. Il faut si peu d'espace pour voler, si peu d'espoir pour ne pas mourir. Je dors de nouveau dans un dessin d'enfant, les cheveux teints en rouge et les ailes au cerveau. Au premier coup d'horloge, les aiguilles s'envolent. Je m'éveille au matin au pied de l'arc-en-ciel, cherchant l'échelle enveloppée de rosée. Les mains vides, les pieds nus, j'entrebâille les pas où reposent les routes.

Au pied du mur, on échappe aux reflets. Le nœud du monde se défait. Il y a dans les mots des échasses pour enjamber la peur. Elles font toc toc sur le papier. Il y a des cheveux d'ange où s'agrippe le ciel, des grappes de voyelles, des bisous, des patous. Il y a des courbes dans les marges, des ventres qui gargouillent, des larmes qui gazouillent. On verse dans les tasses un peu de voie lactée. Il suffit d'un mot pour traverser le silence. Depuis la passerelle des images, je plonge dans l'eau verticale du songe. Quand la mer se retire, la rive garde en elle son écume orpheline. Quand un astre s'éteint, une étoile s'allume.

Il y a une force aveugle qui nous porte, qui nous tire en tous sens, nous entraîne. Il y a une conscience dont nous sommes l'instinct. Nous portons tous le poids de l'univers. Toutes les forêts marchent en nous, les voix de la rivière, les efforts des rochers pour apprendre à chanter. Tout cela s'amalgame comme l'ombre et la lumière. Tous les morts vivent en nous. Le rire et les larmes se renouvellent sans cesse pour irriguer la vie.

Quand je remue les braises, je vois mes ancêtres, mes aïeux, d'autres êtres, d'autres spectres habités de soleil et de pluie, de désir et de faim, des mains noueuses, des yeux avides, douloureux, ravagés par le temps, des corps comme des racines, des membres qui s'étirent, se réveillent et ricanent. Toutes les choses ont une voix. Je vois la vie briller dans les ténèbres comme une lumière fragile qu'on se repasse depuis des siècles de main en main. Sous la croûte racornie des hivers et des ans, un printemps reste intact. Il s'éveille sans cesse et repousse la mort.

Nous sommes la poussière, le nuage, la soif. Il faut vivre en accord avec le ciel, la pierre et le silence, la vie dans les étoiles. Nous ne voyons pas la vie, seulement ses instants. L'éternité pour nous se découpe en baisers, en caresses, en étreintes. Derrière chaque fleur, il y a des milliers de fleurs. Nous sommes reliés à l'univers entier. Tout regarde par nos yeux et parle par nos bouches. Notre parole n'est jamais qu'une onde reliée au cœur des galaxies.

Qu'est-ce qui manque à la vie ? Il y a une faille dans le monde, parfois. Nous ne sommes alors que des papillons se heurtant aux chambranles des portes, des éphémères enclos dans un bocal de verre. Il plane sur le monde une terreur électrique. J'entends la voix et les pas d'autres êtres. J'entends les morts se mêler aux vivants, la vie embryonnaire réclamer son entrée. Sans cesse. Depuis le commencement. Depuis les couches sédimentaires jusqu'aux aurores boréales. La vie est un orage plein de bouches qui s'ouvrent, de fleurs invisibles, de pollen inconscient. La vie est une vibration. Le tronc des arbres se dissout en lumière où naissent les insectes. On ne peut vivre seul. C'est toujours l'autre en nous qui agite les ficelles. Tout est toujours présent, répercuté de siècle en siècle, des étoiles du chaos au souffle qui se lance sur les forêts détruites, le premier germe, le néant et l'infini qu'il porte. Dans cet humus qui frémit, je cherche mes racines.

Depuis trois jours, je lutte contre le froid. Je frotte les mots comme des silex pour enflammer la paille, brindille par brindille. L'heure est venue de vivre, de renverser les murs. Les tombeaux sont usés par les pas des vivants. La terre tressaille. Tout est vivant. L'homme doit renouer un pacte de tendresse avec toutes les choses, de l'émotion des arbres au rêve des insectes.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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