Un sac de billes

Publié le par la freniere

Quel est ce temps qu’on appelait le jour ? Il y avait du soleil qui se rendait sur terre. Les hommes avaient une ombre pour filtrer le réel et ils pouvaient rêver sans risquer la prison. Ceux qui rêvaient tout haut avaient même un public. Il y avait des pleurs que l’on ne cachait pas. Il y avait de rires secoués par le vent, des fusées d’hirondelles et des frissons de chat. Les fleurs étaient vivantes et les oiseaux volaient sans une goutte d’essence. Y a-t-il assez de mots pour retenir le temps ou le porter plus loin, assez d’images pour flatter le pelage du ciel ? Ceux qui prennent la plume sans respecter l’oiseau ont des mots trop lourds pour voler. Ils éteignent le soleil dans le brouillard de l’encre. Ceux qui vendent leur âme pour un salaire finissent par prendre les canons pour un outil et les drapeaux pour un cadeau. Ils croient même en Dieu pour oublier les cris des enfants qu’ils fusillent. On porte tous la balle d’un tueur et un jouet d’enfant. Il ne faut pas laisser la poudre dévorer la peluche.

 

En faisant ton marché ramène-moi des poèmes, pas ceux à la vanille qui collent sur les doigts ni les gros bleus qui tachent mais ceux qui piquent la bouche et réveillent les sens. Ramène-moi des étoiles, des chapelets d’injures sur les chapeaux de roue, des pas sans souliers, une route en musique, de l’espérance en vrac, des épices pour le cœur, de quoi nourrir le chat qui loge dans ma voix, des pépins pour ma pomme. Ramène des oiseaux pour les épouvantails, un sac de billes en verre aux milliers de reflets, une poupée folle, des gants pour la misère, une muselière pour l’ennui, un os pour mon loup, des mots pour ma guitare et n’oublie pas la soif au bord de la fontaine.

 

Quand je dépose des mots sur le bord du silence, ils finissent toujours par se rendre à la mer. J’ai dans la voix un mélange de vent, de fleuve et d’horizon. Dans mon jardin, les épouvantails servent de nid pour les œufs de l’espoir. Chacun peut les couver. Il y a des jours énormes et d’autres tout petits, à peine le doigt d’une seconde. Il y a du soleil dans la nuit polaire, des lapins de peluche, des poupées Fanfreluche dans la nuit des enfants. Il y a des magiciens dans les trous du sérieux, de la musique sous le béton, des raccourcis d’oiseaux au milieu des grands arbres, un sac de billes immense dans les mains du vertige. Elles roulent sous les pieds des marchands de malheur ou font tinter les marches sur l’escalier du cœur.

 

J’ai toujours une branche de gui en bordure des idées, un brin d’herbe en folie, un chat qui vient griffer mes dernières trouvailles. J’ai toujours du soleil dans la tête quand la parole sort de prison et laisse courir les mots. Je suis presque à la mer quand je longe tes bras. Ton espérance a la fraîcheur du sable avec ces herbes qui traversent tes yeux. J’ai un sourcil qui pointe et se taille des routes dans le ciel des images comme la brosse d’un peintre. Je découpe des étoiles dans la dentelle de l’ombre. J’abandonne les idées au profit des caresses.

 

On naît tous d’un ventre ouvert. Une caresse nous rassemble. Un baiser nous prononce. Une voix nous écoute. Je rame avec des mots tout au bout du silence, avec des larmes et des rires. Je mords dans ton souffle le parfum des voyages. Tu es comme un ruisseau qui roule ses cailloux au milieu de mes rives. Quand la pluie tombe les fleurs tètent le ciel et relèvent la tête. Je frappe sur la cendre pour en faire une braise. Je me déplace comme en rêve dans l’attente du soleil. Il vient avec ta main dans un bruit de parfum. Nous roulons vers l’été au volant de l’espoir. Des arbres échevelés reculent devant les phares. On dirait des fantômes surpris par un orage.

 

J’ai décroché nos hardes du cintre de l’ennui. Ça sent l’être et l’humain au centre de l’instant. J’ai mis à sécher mes plus beaux chagrins, ceux de l’enfance à la vieillesse qui s’emmêlent au vent pour embrasser le temps. Je cherche des images pour répondre au ciel bleu. Lorsque tu passes en mouillant l'air, je ramasse les gouttes. Le vol d'un oiseau agite ma braguette. Je me penche léger sur le bord de l'instant pour respirer la vie. Je nous vois à quatre bras tirant sur l'horizon et comptant sur nos doigts les nuages en fleur. Je me revois dégageant la douceur dans ton jardin de nuit. J'ai des lacs dans les yeux emportant tes images vers des îles inconnues. J'ai des vagues dans les mots donnant partout à boire, des images invisibles donnant à voir la mer aux fantômes aveugles. La vie ouvre ses jambes pour agrandir le temps.  L'espoir nous tire par la manche.

 

Sous le souffle des baisers le radeau de la Méduse se transforme en nacelle. Elle monte vers le ciel sans renier la mer comme les baleines qui s’envolent pour respirer la terre. Les nuages autour viennent caresser nos yeux. La pluie monte vers nous comme un fleuve à l’envers. Les étoiles de mer se confondent aux planètes. Nous montons. Nous montons sans renier la terre et ses vagues d’espoir grugeant les statues de sel et les châteaux de sable. Le sang est un rossignol qui palpite dans les veines, le chant une caresse dans la voix. Le pouls est un tambour dans l’espace, un piano dans la tête aux notes de cristal. Les heures valsent en cadence. Les aiguilles patinent sur la glace des montres. Les mots comme des chiens traversent le silence en remuant la queue. Un vent chargé d’oiseaux roucoule dans les arbres et s’amuse à fouiller la valise du ciel. Nos yeux plus grands que l’eau embrassent l’horizon.

 

J’étais un roc piétiné par le vent, une ride en peau d’auroch, je suis tout autre devant toi, une larme d’oignon dans la soupe des hommes, un poème inconnu sur le tableau de bord, un rire dans les chiffres croquant tous les zéro, une lumière sonore dans les ténèbres des oreilles, une encre de rosée en forme d’écriture, l’épi de la présence sur le bord de l’absence plus léger qu’une fleur. J’ai dans la tête des cellules bousculées par le rêve, des neurones en folie, une petite lumière qui refuse de s’éteindre. J’écris sur le brouillon du ciel et l’encre coule jusqu’au bord des ruisseaux. J’écris entre les pas des météores et les villages de sirènes, sur la constellation des fées et le zodiaque des miracles. Avec des mains d’argile sur une échine usée je fais grimper des fleurs.

 

Il faut ouvrir nos mains aux jouets de l’enfance. Il faut ouvrir nos yeux aux nuages terrestres, à la boue du ciel, au bureau des merveilles, au rêve, à l’herbe fraîche, à l’écriture miniature des cigales. Des milliers de feuilles naissent et recouvrent d’amour les branches dénudées. Nous montons. Nous montons comme la sève dans l’axe vertical des horloges. La moindre miette de pain est une galaxie au ventre des oiseaux.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

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NATHALIE BARDOU 15/05/2016 22:39

Combien de fois vous ai je lus sans laisser un mot.ce soir, j'en laisse un........magnifique..........;