Une armoire dans le dos

Publié le par la freniere

J’ai une armoire dans le dos. Elle se vide à mesure que j’avance. Dans la boue du réel, mon rêve a les semelles pesantes. Il s’accroche aux souvenirs, au chambranle du monde, aux barreaux de chaise, aux poignées de porte. Il est comme un enfant qui rattrape ses pas. L’hébétude grimace dans la lunette du temps. Je ne veux pas disparaître dans la peau d’un banquier ou l’habit d’un soldat. Je ne veux pas mourir dans une machine à sous, une ligne de montage, une ligne de coke. Je ne veux pas qu’on m’enferme dans une maison morose aux roses de plastique. Je veux tirer vers moi l’eau douce de la terre, un édredon de vagues, un tricot d’herbes vertes que broutent les moutons.

 

J’ai une horloge dans le cœur qui ne marque pas l’heure mais chante comme un coq, des mois tout en guenilles sur une peau de soleil. J’ai des mots dans les doigts, des fourmis dans les jambes. Je vois sans cesse des étoiles sans recevoir de coups. Je ne veux pas finir à la troisième manche avec un but sur balle sans coureur de relève. Je ne veux pas écrire sans capitules dans les phrases. J’écris sans capitales dans la langue de tous. Je me lève au matin avec un peu de rage et de courage, le froid qui sile dans les os, les sparages du vent dans les voiles dressées, les yeux qui sapent les images, les mains qui sacrent en langue verte. Je ne veux pas finir dans la gerçure des lèvres, la fêlure des cloches, la glaçure des gâteux, les œufs de poules mouillées, la poudre d’escampette ou celle noire des balles, le froid dans le dos, la nuit qui refoule sous les galeries comme un minou de poussière.

 

J’ai une écharde au pied qui veut devenir un arbre. J’ai des barbots qui frappent à la fenêtre, des coccinelles partout, des souris dans les pattes, des entrechats de foin sur le plancher des vaches. J’ai un grand bois derrière, une école de loups, de chevreuils, de sittelles. J’ai une rallonge au bout du cœur pour les passants perdus, les nuages égarés qui grattent sur le toit et les bonhommes de neige qui survivent à l’été. Je ne veux pas mourir entre valiums et somnifères en zappant sur la vie. Je veux mordre le fruit quand il bande sur l’arbre et répondre aux cigales sur la même longueur d’ondes.

 

J’ai l’âme de mes chats en collier sur le cou au lieu d’une cravate, des paumes ouvertes comme des parenthèses retenant le fou rire. J’ai une brouette pleine de rêves, une bêche à images, une pelle à nuages et l’écope du cœur dans une vieille chaloupe. Je ne veux pas mourir à genoux dans l’épouvante, la drogue et la guimauve en augmentant le volume de l’insignifiance. Je veux nager debout dans l’œil du cyclone en respirant le trèfle et le miel des abeilles.

 

J’ai une guitare sur l’épaule, un espoir sur le bras, deux enfants sur le dos, mes tripes à la main comme un bouquet de fleurs et une femme trop loin. Je ne veux pas finir en cartes dans un paquet voleur, en visage à deux faces, en cheval de bois parmi les étalons, en jaquette ou en toge. Je ne veux pas mourir en ligne, en file d’attente dans le coma des chiffres et le play-back de l’ennui. J’ai l’odeur des lilas qui rôde sur ma langue. J’ai le diable au corps et l’ange dans la voix, des mots qui font des pieds et marchent sur les mains. Le vent joue de l’archet sur le violon des arbres et les vagues modulent les hanches de la rive. Je ne veux pas mourir en basic, en fortrel ou en rimes faciles. Je veux vivre en silex, en argile, en ardoise et de fil en aiguille tricoter le bonheur.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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