De syllabe en syllabe

Publié le par la freniere

De quel bleu parle-t-on quand on parle du ciel? Il y a tant de bleus, le bleu des ecchymoses et le bleu des enfants, le bleu de l'eau ou de la neige, le bleu de nuit, le bleu du blues, le bleu ostentatoire d'un drapeau, un bleu timide ou arrogant, le mince bleu de lune, le bleu des tasses en porcelaine, le bleu du feu ou de la glace. Le bleu de l'encre se dissout dans le bleu de la nuit. La route a la couleur de la terre et du ciel. Le temps bouge dans l'articulation des mots. Certaines voyelles dansent sur la langue. Elles vocalisent dans la gorge. Certaines phrases sont difficiles à digérer. Le mot pain s'émiette sur la page. Il récompense la faim ou la fine bouche. Le mot chaleur procure une sensation thermique. Le mot vin caresse le palais. Les images vocales rendent les choses intelligentes. Quand ils avancent en âge, même les mots les plus nus finissent par s'habiller, de poussière et de cendre, de souvenirs et de sang, de nuages et de voiles, de plumes et de plomb, de pleurs et d'émotion. Le froid préside au plaisir du chaud. Le papier jaunit. L'écorce ride. L'agencement des mots donne un sens à la langue. Les images donnent une forme à l'alphabet. Chacun a son propre parler et leur mélange constitue la langue.

 

Même si elles permettent de voler, les ailes d'un ange sont un fardeau de plus. La douleur et la joie complètent un paquet d'os et le rendent plus humain. À défaut d'un métier, je suis un éleveur de mots, des plus sauvages aux plus doux. La beauté de la fleur, celle du papillon, la queue du paon, permettent la perpétuation de l'espèce. Les traits de l'homme disparaissent dans son ombre. Il ne voit plus ses yeux. La mémoire de la mer est dans ses coquillages, ses sédiments et ses galets. Elle n'est pas dans les vagues ni même les marées. Les fleurs sont prémonitoires d'un fruit, les samares d'un arbre. Il faut des semaines, des mois, des années pour forger la personnalité de quelqu'un, une seule seconde pour un autre, un coup de cœur, un coup de poing. L'amour trop souvent est aussi précaire que sublime, aussi fragile qu'infini.

 

Ce n'est pas à l'école que j'ai appris à lire, mais dans les traces d'une haleine sur la vitre embuée, la broderie des pas sur la neige ou la terre, l'acupuncture des épines, la piqûre des ronces. J'ai oublié les baffes et les bévues, les leçons de chose, les cours de morale, la couleur des continents sur le globe du terrestre, le nom des rois et des empereurs, mais pas celui des Pieds Nickelés. Je me souviens des billes de verre, de mon cheval de bois, ma balle en caoutchouc rongée par un chien et la mare à barbottes où je pêchait matin. J'ai oublié le nom des capitales, les coups de strappe sur la main, les bums de cour d'école, mais je me remémore les voyages de Jules Verne. Je nourris mes méninges de nuages et d'azur, de syntaxe bancroche, des souches et de labours, de sources et de voyelles, de coquelicots d'enfance et de mots quotidiens. Je tisse mon sentier dans les champs labourés, la mousse des lichens, l'âpreté de la pierre.

 

La seule différence entre un livre d'heures, un album de souvenirs, un témoignage du passé, c'est le style. De cela qui n'est pas, il faut faire quelque chose, troquer le manque pour le plein. Chez les croyants ou les impies, la cartographie de l'âme se mêle à la géographie du corps. À peine prononce-ton des mots que des images surgissent. Quand on les couche par écrit, chaque page est un lutrin, un panier de chansons, une bouilloire d'idées. Le papier saturé d'encre est comme l'air où fermentent les odeurs, les papilles où fondent les saveurs, les pupilles émulsionnant les choses, les oreilles où glissent les sons de goulottes en conques musicales. Sourire dans le monde où nous vivons demande une sorte de courage. Il faudrait oublier la tête des enfants hantée de bruits de balle, leur petit sexe offert aux pédophiles de passage, leur jambe arrachée en sautant sur une mine, les hôpitaux et les écoles explosés par un drone. Il faut s'unir à la nature, repousser les vendeurs du temple et partager le pain. Il y a des mots qui s'éloignent des lois. Leur certitude est plus juste que les preuves. Je bivouaque dans l'imaginaire et l'analogie universelle. Mon calendrier n'est ni romain ni grégorien, c'est le froid de l'hiver, la chaleur de l'été, les nuances du printemps, les couleurs de l'automne.

 

J'avance mot à mot, syllabe par syllabe parmi les phrases misanthropes, les ceuses mises en tropes, les paragraphes stériles, les ceuses mis en cloque, les maux de tête, les mots du cœur. Il faut sans cesse que je revienne à la forêt, ce peuple d'arbres dressés avec les bras en l'air où le vent sémaphore. J'écris d'instinct, de mémoire et de cœur. Je ne présente pas mes mots pour les vendre, mais recevoir des invités. J'avance d'image en image, de métaphore en métaphore. J'importune le cerveau à grands coups de syllabes. De chaque paragraphe fuse la contention du monde. Entre les lignes, le silence prend son sens, le temps tempête ou se repose. Quelques syllabes agitent le monde silencieux des atomes. On peut toujours imaginer. Il y a une palette des odeurs, une palette des sons, une palette des sentiments, comme il y a chez le peintre une palette des couleurs. Le puzzle de l'homme se mêle au puzzle du monde, le puzzle du sol au puzzle des plantes.

 

Il faut rendre grâce aux fleurs et aux nuages, saluer la fraîcheur du matin, accueillir le soleil. Les fleurs n'ont pas d'yeux pour se voir si belles. Je remercie la main qui m'a fait naître, le ventre de ma mère, le sexe de mon père. Ma vie s'éloigne dans l'ombre de la mort. J'ai posé des questions sans avoir de réponse. Ce qui se brise en nous se reconstruit plus fort. La terre la plus humble donne quand même des fleurs ostentatoires. Il y a de l'excès dans la croissance des herbes folles. L’insaisissable prend forme dans le mariage des mots. Le cri des corneilles perce la matière de l'air. Il y a plus qu'un mot dans un mot.. Il y a plus que ce qu'il désigne. Il y a ce qu'il désire. Il y a de la pensée dedans, des images, des visages, des organes invisibles. Les traces de l'homme sur le sable, des vagues sur la mer, sont comme ceux des oiseaux sur le ciel. Les crocs des mots claquent sur l'os du silence. La peau de l'air unit ou sépare les hommes. Il faut passer par le silence pour ne pas mentir, par la misère pour ne pas trahir, par la révolte pour survivre. Peu importe le temps, il y toujours des graines qui persistent à fleurir. La vie circule malgré tout.

 

Au coucher du soleil, le lac devient rose comme un feu qui s'éteint. Un arbre surplombe la croix sur la colline d'en face. Les fleurs ferment les yeux. Quel secret cachent les feuilles qu'on ne voyait pas l'hiver quand les bras nus des arbres ne montrait rien de plus? Je ne quitterai pas ma cabane d'oiseau, mon tipi de rêves, ma caverne à mots. Les Appalaches dorment dans le bleu du sommeil. Elles s'étirent de St-Fer aux White Mountains. Les pins se mêlent à d'autre arbres, les racines à la terre. Si toutes les espèces sortaient d'une graine commune, nous serions frères et sœurs des oiseaux, des nuages, des bêtes. Je n'aime pas les phrases trop belles où l'absence d'un mot efface tous les autres. L'écriture n'a pas à rendre compte du réel. Elle a partie liée avec l'imaginaire. Les heures sont les outils des jours, mais c'est l'homme qui les manie. Il doit les adapter à la neige, à la pluie, à l'orage, au soleil.

 

Les arbres les plus hauts restent liés au monde souterrain. Le présent nous relie aux paysages anciens. L'homme à force de se faire étranger à l'espace perd son âme. Même le corps se méfie de la tête. Trop de réel écrase la magie. Le vide et le plein, l'intime et le commun, le haut et le bas se complètent. Le feu et la glace, le fondamental et l'élémentaire, le proche et le lointain ne s'opposent pas. Une détresse d'enfant ne disparaît jamais. Elle devient une angoisse d'homme. Depuis quelque temps, j'écris avec une douleur au dos. Mes phrases sont comme une lumière blessée. Même sans vent, la chlorophylle fait respirer les plantes. Dans l'amitié des forêts tout nous accueille, la mousse, les écorces, les fleurs, les champignons, la robe des arbres, l'odeur des sapins, même l'eau croupie dans les sillons boueux. Les longs bras d'écorce s'ouvrent vers le haut, les racines vers le bas, tenant le tronc en équilibre. Je sens autour de moi une présence amicale. Les autos qui passent participent d'un autre monde. Elles sont moins libres que les arbres et les rochers.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

Commenter cet article