Jusqu'à l'argile

Publié le par la freniere

 

L’écriture est dans mes pieds. Je ne fais que la suivre, du petit feu dans une boite d’allumettes jusqu’à la gueule d’un volcan. Étranger de moi-même, je suis chez moi partout. J’invente mes déserts, mes oasis, mes routes. Ma chair s’accroche aux nerfs des images. Mon stylo bave comme un chien, de pattes de mouches en vols d’oiseaux. Je me dépouille de tout pour être nu jusqu’à l’argile. Écrire, c’est deviner les pas sur une place déserte. Pourquoi la majuscule au début d’une phrase ? On dirait une maîtresse d’école au sourire empesé. Les petits mots voudraient sortir du rang. Les voyelles font les cancres et les consonnes sourient. Quand les mots se bousculent à n’en savoir que dire, c’est comme un hôpital agité d’aliénés. L’électrochoc des idées les transforme en baudruches. J’ai un vide dans la tête, un trou noir, un vélo. Ses roues grincent à l’envers, énervant le silence. Il n’y a rien derrière les choses. Le tout est sous la peau, dans l’âme et dans le cœur. J’avance dans la nuit avec des mots qui déshabillent les fantômes.

Où sont les vieilles sur la galerie voyageant en berçante, les chiens errants, les guenilloux, les quêteux, les fous de village, les gamins de ruelle ? Où sont les mots en forme de lèvres, les poignées de main, les accolades ? Qui se souvient de la vie, cette merveille ? Dans le cimetière du vent, des tombes verticales dressent leurs pales effilées. Tous les poèmes écrits se souviennent des premières paroles. Les morts ne sont pas cette chair pourrissant dans la terre mais l’âme des chamans nourrissant l’écriture. Plus les cadavres s’enlisent, plus les âmes s’élèvent jusqu’à couper le souffle. Il y a de l’ours, du bison, de la babiche dans ma voix. Il y a de la marmotte, de l’érable, du loup dans mes gênes. Il y a du Peau-Rouge, du Celte, du françoys dans mes héritages. Il y a du Miron, du Giguère, du Gauvreau dans l’encre de mes mots. J’avance avec mes pattes de mouche en animal poétique. Malgré le froid, le gel, les arbres sans leur jupe de feuillage, montrent la nudité des branches, les vergetures du temps sur leurs cuisses végétales. Une aile de mésange fait chanter l’aubépine. Les mots caquettent sous le ventre des poules.

Une faucille de lune fauche le bleu du soir, éclaboussant d’étoiles les yeux du paysage. Le vent laisse tomber les vêtements des arbres, la robe blanche des cerisiers, la jupe rouge des érables, la chemise des ormes. Les museaux des chevreuils réchauffent les bourgeons. Les loups grattent la neige. Ici, sur mon cahier, les ronds polysémiques de l’alphabet ouvrent des yeux humains. Même quand il fait beau, est-il possible d’oublier les bombes, les attentats, les guerres ? Malgré les somnifères, les prozac, les mensonges, le sang versé tache la vie. Les cadavres n’ont plus rien à cacher. Le monde à grande échelle n’a plus que des barreaux de prison. J’habite le petit, le minuscule, le peu. Le cœur percé à jour, les mains débordant de voyelles, je m’accroche au brin d’herbe, à la goutte, à la paille. Je marche à l’intérieur de moi, cherchant le bistouri oublié dans un ventre, l’écharde sur le cœur, le poisson dans le dos, la balle dans la tête. Chaque mot est une roche expulsée d’un volcan. Il n’y a pas de pays sous chaque drapeau, de sang sur chaque main, de bague à chaque doigt. Il n’y a pas d’argent dans chaque poche, de chaîne à chaque chien, de cage à chaque oiseau. Il y a de l’âme dans chaque homme, de l’amour à chaque mot.

Je traverse le monde en ermite manqué. Je traîne dans mon sac deux ou trois Vernet, du Bobin, du Rimbaud, du Miron. Lié à rien, je me délie de tout. J’écris sans logies, sans ismes, sans idéologie, avec des mots vrais comme la peau, la rosée, le sang frais des grenades, de celles que l’on mange. Je ne prône pas l’ignorance mais la santé des mots, la vérité noyée dans la couleur des langues, la clarté du bonheur, la bonté des idées, la beauté des poèmes. D’un coup de langue, je lape l’infini comme un lait sémantique.

D’un seul coup de crayon, je fais entrer le monde dans un noyau de pêche, le ciel dans un verre, la mer dans un mot. Je mets l’azur en boite. J’émiette sur la table un nuage de pain. Je parsème d’étoiles quelques croissants de lune. Je mets du sel sur la langue et des images en poudre dans le café du jour. Assis face à la mort, j’attends en déjeunant l’apparition des mots, l’afflux des métaphores, l’arrivée du facteur. Lorsque je basculerai dans le néant verbal, je reviendrai sûrement mi encre mi papier dans un livre fantôme. Si je fus mauvais père, je lègue à mes enfants le devoir de vivre, un cri d’amour et de révolte, un besoin de bonté, des pages de tendresse nécessaires à l’espoir.

Jean-Marc La Frenière

 

 

Publié dans Prose

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