Il est des jours

Publié le par la freniere

Il est des jours où l’on aimerait bien attraper son destin par la queue. Mais nos pauvres doigts tout rongés d’impuissance ne peuvent que saisir les pages du journal où défilent, à grandes coulées de lettres noires, les fabulations d’un monde pathologique.

Alors on prend l’escalier, on va à la rencontre de la rue, du trottoir des autres. On se mêle à la foule, on erre dans les lieux sacrés qui ont vu tant d’autres promeneurs aux mêmes yeux fatigués, au même sourire triste et désabusé. On devient témoin en même temps qu’acteur. On voudrait autre chose, on voudrait que les autres aussi désirent autre chose, autre chose que cette faillite où sombre la ville dans un grand éclat de vitres brisées. On s’use les doigts sur les touches de la machine à écrire, on devient mercenaire de l’écriture.

Et cette nausée, cette angoisse qui vous ronge le cœur, on essaye de la noyer à grands verres, «verres de mémoire» disait Hardellet. Mais il n’en sort souvent qu’une nuit désenchantée où traînent les cadavres bleuis d’un futur froid repassé. Parfois une rencontre, la nuit étincelle, et c’est l’émerveillement de l’impossible sacrifié sur l’autel des petits matins.

On reprend son chemin. On chasse les étoiles avec un filet à papillons percé, usé jusqu’à la corde de vaines tentatives. On crie, on hurle, on vocifère, on se déchire à grands coups de mots – ces dents du mystère –. On essaye d’aimer, mais c’est difficile, et on ne récolte souvent qu’une fine poussière qui accroche les revers du manteau. On marche dans le désert, au milieu des autres. Quelle étrange solitude!

Ainsi va André Laude, Don Quichotte de la ville, cette ville qui le tue, où il renaît chaque jour, des étincelles au bout des doigts, avec une farouche magie.

 

André Laude

 

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