L'eau de la source

Publié le par la freniere

J’entends mes pas dans la pièce où je fus. Pourtant, surveillant mes arrières, c’est devant que je marche. Le corps du présent garde les pas de l’enfance, les bras du souvenir, l’épaule des années. Je ne sais pas pourquoi certains mots que j’écris ont des souvenirs que je n’ai pas, des désirs que j’ignore, des images qui me sont inconnues. Ce qui n’a pas été féconde ce qui est. Ce qui sera maintient le corps du vivant. Ce qui porte la vie unit l’homme et la femme.

Où étions-nous avant la vie ? Où serons-nous après ? Les gens ne se regardent plus que par écrans interposés. Je veux l’eau de la source, pas celle de la mer qui n’offre pas à boire. Je veux la terre du jardin, pas celle du désert qui ne fait pas de pain. L’amour n’est pas fait pour les peureux. De la vigne à la veine, le sang n’a pas de fin. Au coin des lèvres, deux ou trois mots retiennent le sourire, les larmes au coin des yeux. J’en tricote le fil en gouttelettes d’encre. Le plus banal cache toujours quelque chose. Ce n’est pas un décor qu’il nous faut habiter, mais le creuset de l’être. Écrire est une façon de vivre. À chacun son aventure. À chacun ses odeurs, son rythme, ses paroles. J’ai des frères parmi les végétaux, une jumelle à l’espoir. C’est au lichen, la neige, à la pluie, aux lucioles qui s’agitent que je dis les mots. C’est à l’homme que je traduis la pierre, la cardamine, la sauge. Mieux qu’une jarre de grès, la main du potier. Mieux qu’un robinet de cuivre, le bois du coudrier. Mieux que le vent, l’humble poussière du pollen. Mieux qu’un miserere, la prière des bêtes. Mieux qu’une chapelle ardente ou l’air climatisé, l’orgasme de la terre sous les caresses de l’eau. Mieux que le pain qu’on déballe pour les moineaux de gare, les bourgeons gonflés de sève et la terre à légumes. Par la force des mots, je tiens encore debout.

C’est chez les «honnêtes gens» que le fascisme ordinaire s’installe le plus facilement. Ils sont prêts à tout accepter pour avoir un salaire, tuer la vie, payer la mort. Enchaînés au travail, ils suent au lieu de pleurer et leurs rires sont faux. Leurs noms se perdent dans le nombre. La majorité silencieuse est à la droite de Dieu, l’économie son bras armé. C’est chez les marginaux que j’ai rencontré le plus de bonté, les hors normes, les rejetés, les artistes, ceux qu’on nomme des «losers». Ceux qui savent attendre arrivent toujours en retard. Les impatients se perdent sur la route. Seuls les amoureux se retrouvent partout. Sans la faim, les fruits ne sont que des objets. Sans la soif, la source prendrait froid, mais les oiseaux viennent boire. Il y a tant d’échecs à être plus qu’un homme, si peu d’efforts pour être bon. On met du vide sur le temps et du sang sur le sol. On met des chiffres sur la plaie. On met le rêve entre parenthèses, l’amour dans un étau. On compte le réel sur du papier monnaie. Heureusement, des voyelles faseillent au milieu d’une phrase. Des consonnes sonnent l’heure et le secret caché. Il faut savoir plier le mot chaise pour s’y tenir assis, redresser le mot arbre pour atteindre les branches. Ce matin, je m’éloigne du village. Je grimpe la montagne aux hanches lourdes. Je convoque les vents au carrefour du monde. J’invoque l’aubépine. Je provoque à l’amour. Quand je manque de mots, j’en appelle aux oiseaux, aux grenouilles, aux criquets, aux frissonnements du vent. La feuille morte qui tombe fait partie de la vie.

Faute d’identité, les mots me servent de visage. Chaque phrase est une empreinte digitale. Tant de vies invisibles traversent le papier et tant d’anges grelottent quand l’homme les ignore. La poésie est cette fleur absente des bouquets, celle qui pousse en nous dans le terreau du cœur.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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