Les larmes d'Hiroshima

Publié le par la freniere

Quand les caresses deviennent des chaînes, elles se prolongent en fusil. On dirait que les hommes ont peur de la paix, qu’ils préfèrent l’illusion du bonheur au simple honneur de vivre. Bien après que la bombe soit tombée, les larmes d’Hiroshima restent radioactives. L’homme est devenu le prédateur de l’homme. On réveille même les morts pour qu’ils aillent travailler. On les nourrit d’ersatz, d’orgueil, de papier. On les paie pour s’acheter un paradis de pacotille dont ils paient l’intérêt jusqu’à la peau des fesses. On lave le sang versé dans une eau polluée. Il faut apprendre à vivre au lieu de travailler, savoir conter au lieu de compter, aimer avant de mourir. L’absolu se dilue dans les affaires courantes. Trop de morts saignent dans les blessures des vivants. Trop de vieillards perdent la tête dans l’odeur des hospices. Lorsque j’entends chanter le vent, je le ramasse sur une feuille de papier. Sur la table se pose un territoire humain, un hôpital de verdure, un parc de syllabes, un ruisseau d’encre bleue. Le pauvre monde se noie dans les flux et les reflux du capital. On pleure au cinéma pour oublier les blessures de guerre, les enfants morts de faim, les fillettes violées. Bientôt, après les enfants soldats, les bébés naîtront une arme à la main. On dit que je suis fou lorsque je parle aux arbres. Je crie. Je pleure. J’ai honte quand je regarde un homme, l’homme qui se vend à toutes les devises, l’homme qui sue du portefeuille, l’homme qui tue la terre pour nourrir les banquiers, se bat pour un dieu ou fabrique des bombes, cache des armes dans son corps, cote l’amour en Bourse, vend sa fille au plus offrant et le corps des pauvres en pièces détachées.

Lorsque le vent se lève, les falaises de pins forment d’immenses vagues vertes. Le chat tire l’azur par un fil, débobinant les pelotes de nuages. J’ai l’amitié des pauvres, des bêtes, des galets. Je sème quelques fleurs parmi les terrains vagues. Je quête l’or des mots au milieu des ordures. J’élève des puces de printemps dans la mémoire numérique, des tiques d’encre dans les tics de langage, des tic-tacs de montre sachant perdre leur temps. Ma ligne de vie s’étoile dans une main de faïence. Un homme est passé ce matin à la recherche de lui-même. J’ai cru que c’était moi. Il est resté coincé tout au bas d’une page, mon crayon à la main. J’écris souvent au cimetière, jetant des graines entre les tombes pour attirer les oiseaux, jetant des mots sur du papier pour répondre aux fantômes et répandre la vie. Je ne suis pas la file des sosies, des robots, des «horribles travailleurs». J’oscille entre la différence et l’identité. Tout ce qui nous manque est une route. C’est en nommant que j’ai appris à voir. L’arbre blessé se ferme quand l’entaille est profonde. L’arbre qui pousse ouvre ses bras. L’homme se mêle aux autres pour ne pas porter seul le sublime ou l’odieux, le malheur ou la joie.

Nos forêts sont nées d‘un géant de résine et d’une princesse aux petits pois. Les essences des arbres n’ont pas de classes sociales. Ils se distribuent la forêt par osmose. Où nicheront les oiseaux ? D’énormes débusqueuses rasent les jambes des collines. Les montagnes sont pleumées jusqu’à l’os. Des hommes gris, des hommes aigris s’épilent le cœur et la mémoire. Plus un poil ne dépasse pour saluer le vent. Lorsque les coffres-forts sont pleins, les banques alimentaires se vident. De chair de poule en traînée de poudre, de coups de gueule en coups de foudre, on se laisse ballotter. Une poignée de change, un p’tit gratteux et l’on se croit au paradis. Loto-Québec a remplacé l’église et l’hostie toastée des deux bords par un nouveau tirage. Des têtes de pipe, des têtes brûlées se courent après la queue comme des matous, des matamores, des lustucrus, des loups-garous. D’autres boivent la vie au compte-goutte sans prendre de risques, sans aimer, sans donner, sans s’adonner à rien, font les cent pas et brettent en masse, le cul entre deux chaises et les deux pieds su’l break, quelques bardeaux en moins et quelques livres en plus, les neurones qui chokent, les nerfs qui surchauffent. Certains patinent sur la bottine, d’autre sacrent leur camp sans demander leur reste, bâillent aux corneilles, se pognent le moine, branlent dans le manche sans rouspéter. Le cœur à bout de souffle, ils avancent à rebrousse-poil. Ils parlent ou ils se taisent. Ils baratinent ou parlent de vraies choses. À hue, à dia, au diable vauvert, ils avancent comme ils peuvent, un œil su’l paysage et l’autre par en dedans

Dès l’enfance, mon p’tit cheval de bois ruait dans les brancards. Mon ourson de peluche avait le poing dressé et faisait de l’œil à la poupée de ma sœur. J’ai un pays sur les épaules, un pays à bâtir, une terre à semer, un fleuve à remonter, une montagne à gravir, un casse-tête à finir, un livre à écrire. J’ai des fleurs dans les mains, des fleuves dans les bras, le paysage dans les yeux. J’ai des rires dans la tête, des arbres, des nuages, des sentiers dans les pas.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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