Une prison sans mur

Publié le par la freniere

à Michelle Vallée

 

Même le désespoir ne tient pas ses promesses.

Les feuilles ouvrent leurs mains comme un enfant

les yeux vers ce qui est donné,

le soleil ou la pluie, le sommeil ou la fête,

le trèfle à quatre feuilles ou le chant des lutins,

la braise sous les mots traduisant le silence

dans une langue inconnue.

 

À chaque printemps je redeviens celui qui naît,

celui qui ne sait rien.

Ne comptez pas sur moi

pour vous rendre des comptes.

Je m'abandonne aux autres.

Je ne vends pas je donne.

Je n'achète pas je prends.

Je ne prie pas je crie.

Je ne tue pas je vis.

 

Avec des mots enfarinés au levain de révolte

je boulange la nuit le pain tendre des jours.

Nous sommes tous nés de l'ivresse des étoiles,

du silence des poissons,

du murmure des pierres.

J'aime la chasse sans fusil ni gibier,

la prière sans dieu, la guerre sans soldat.

           Les pieds nus sur la terre

je rêve de racines.

Je ramasse les miettes

et tous les mots tombés au milieu de la route.

 

J'écris pour échapper au temps, à l'hiver et aux larmes.

Je dessine des fleurs sur l'envers du décor

et des visages dans la nuit,

des étoiles qui chantent avec les tournesols.

Je coiffe le réel avec des cheveux d'ange.

J'écris pour les oiseaux, les animaux, les fous,

des galets dans la voix et un chat dans la gorge.

J'écris pour les aveugles, les mourants, les amis.

J'ai des rêves sans fin au bout de chaque doigt.

 

Cherchant la vérité hors des sentiers battus

à plus de cinquante ans je fais encore l'enfant.

Mêlé au sang, mêlé aux rires

j'avance comme l'eau dans le creux des rochers.

J'ai dormi dans les ronces

pour rejoindre l'été dans le sang des hommes

et pour guider la sève jusqu'au seuil des étoiles,

donner des noms aux fleurs et aux petits oiseaux

comme on trace une carte.

J'ai donné ma vie pour quelques mots,

donné ma voix, rongé ma croix

pour lorgner les mirages où vont boire les loups.

J'ai allumé un feu

avec tous les drapeaux dont on fait les linceuls.

J'ai remplacé la poudre aux yeux

par la poussière du temps, le souvenir par l'espoir.

Il ne reste de moi que quelques phrases éparses,

quelques fleurs, quelques rires,

une cendre encore vive qui implore le feu.

On ne s'évade pas d'une prison sans mur.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

Publié dans Poésie

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