Dans la poitrine du monde

Publié le par la freniere

Lorsque le corps fait corps avec les murs, on y pénètre par plaisir. Les muscles bandent, les yeux se révulsent et les fenêtres se dilatent. Lorsque le coeur est à l'étroit dans la poitrine du monde, on entend battre la chamade et le bruit des fusils. À la merci des requins de Wall Street, laisserons-nous longtemps les débusqueuses déchiqueter la terre et les chenilles géantes écraser tout le reste pour semer des sous noirs dans une forêt détruite. L'essence de vanille et le parfum des fleurs ne cachent pas vraiment l'odeur du pétrole. La faim dans le monde est à la merci du Dow Jones. Le cul des choses ne cache pas les manigances économiques, les mensonges électroniques et les fraudes électorales. Aujourd'hui, où l'on clique plus qu'on parle, les manchots sont-ils à plaindre? Je serais tenté de les envier.

 

Les contes ne naissent pas de rien. Ça prend vraiment des fées pour faire le ménage des taudis. Je voudrais bien écrire leur histoire. J'ai les personnages devant moi, les marionnettes du monde, mais comment les animer lorsque ma voix reste muette? Je me tiens au milieu de la scène au lieu de prendre du recul. Pourtant, les histoires courent les rues. Chacun en fait son beurre. Je fais plutôt le mien dans la popote verbale, les vers de mirliton, les fleurs bleues dont j'offre les épines. Il n'y a pas d'espoir sans désespoir. Il n'y a pas de honte à être lu par des gens qui ne lisent jamais. J'écris pour toucher l'invisible. Lorsque je n'écris pas, je laisse quand même des taches invisibles sur la page. Malgré l'odeur du sommeil, les arbres croissent en hiver. De l'écorce à l'aubier, ils grandissent par le coeur. La résine bave pour affronter le froid. De boursouflures en hématomes, les écorces durcissent. La gueule des épinettes claque des dents. Le vent croque le sol de ses orteils en éventail.

 

À la proue d'une langue, les mots tremblent sur la mer des vocables. Issues d'une terre chevelue de racines, de la campagne et des cabanes dans le bois, des prairies féeriques, des paroles de paille pour habiller les bêtes, de l'herbe pour les thérapeutes, les tisanes et les sages, de la sauge et des miettes, de l'herbe à chat et des chatons en fleurs, des cerises sauvages tachant le bec des mésanges, de l'herbaille entre les gousses d'ail, des plantes pour les shamans et les jeunes sorcières, du souffle au cœur des miraculés, du bois de santal pour les gnomes, de l'hypnose des guetteurs sous les paupières poilues, mes phrases déambulent entre le poids des pierres et l'odeur de farine. La paille du fumier se mêle à celle de la craie, celle des nids d'oiseau au papier des abeilles, les édredons de plumes à l'huile des eiders. Le temps n'a pas cessé de tisser ma retraite. Les images dégouttent sur la page comme la neige sur le dos d'une bête. À l'écoute du réel, je sonde les mirages. Le coeur se débat dans les toiles d'araignée, celles des épeires ou des plafonds trop hauts, celles des asclépiades ou de recoins de cave, celles tracées comme des barques et tissées par la vie.

 

La crinière des pensées se mêle à rumination des vaches, au cuir des cheveux, au mauvais poil du monde. Le temps est une mite dans les paroles de laine, grugeant les mailles une à une, dessinant une échelle de l'orteil à la cuisse. J'y grimpe comme une puce sautant des racines aux nuages. J'éprouve le besoin de nier la ville. Nous ne sommes pas des automates. L'avidité des spéculateurs a détruit le bois où je jouais enfant. Je m'efforce d'en conserver la trace. Un fil de parole traverse les couches de silence, un fil si fragile qu'il faut sans cesse le reprendre et le tirer de l'ombre, un fil à coudre les écorces et recoudre la plaie. Un peu de sève bave aux coupures des branches. Trop de fenêtres ouvertes se limitent au visible. Il faut fermer les yeux pour voir l'impensable, creuser le sable pour recueillir les moules. Aussi peu homme que possible, je me cherche une famille dans la flore et la faune.

 

 Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

Commenter cet article