De la page au cerveau

Publié le par la freniere

Réfractaire au genre dominant (le roman), j'écris sans pedigree. Un critique m'a coté zéro à la suite d'un récit. Lorsque je peine à être là, quelques phrases me remplacent. Le cri est une parole qui sort du tunnel. La joie d'être n'est jamais seule. L'imaginaire et le réel se tutoient. Nous sommes doublement, par le corps et l'esprit, par le geste et la parole. Quand on prononce le mot arbre, ses branches se déplient et ses racines s'enfoncent dans le sol. De la chenille au papillon, quand j'ouvre un livre au hasard, il y a des mots comme des mues d'insectes. Des images s'envolent de la page au cerveau. Le corps est une maison hantée. J'avance dans un champ de mines du bout de la langue ou du crayon. Un mulot quête les miettes dans le corridor du cœur. Il y a trop de prédateurs dans les jardins secrets. À force de vendre et d'acheter, il nous arrive de tuer jusqu'à la vie des fleurs.

 

Quand les yeux se mettent à crier, c'est comme un paysage primal. Le monde est plein de rumeurs et d'images. Les hommes s'en nourrissent. Il faut détricoter la corde où l'histoire s'est pendue. L'espérance s'agrippe à la bouée des mots même s'ils gardent fumants les souvenirs brûlés. Guetteur de signes d'un monde à l'autre, j'ouvre les yeux pour dire oui, quelques voyelles, quelques taches de couleur, c'est l'univers entier qui s'offre aux sens. La terre se défroisse sous les pas de l'enfance. Nous sommes de passage comme un arbre, une fleur, une pierre ou un ruisseau tout près de se tarir. C'est l'imminence de l'absence qui rapproche les hommes.

 

Rendu à l'âge de travailler, j'ai vite pris ma retraite. Mon CV professionnel pourrait tenir sur un coin de nappe. À voir le monde aller, je préfère ceux qui font l'autruche à ceux qui font carrière, la bave d'escargot à la poudre à canon, les carnets en lambeaux aux livres de recettes, la chair d'un avocat à la toge d'un juge, la grenade qu'on mange à celle qui décapite, les mots qui montent l'escalier aux sots qui grimpent à l'assaut, la chaleur des mains à l'hiver des choses. Je préfère l'errance, ce privilège des fauchés, aux routes balisées. J'essaie d'écrire comme on essaie de vivre. Ma peau est à l'envers sur la page. Mes veines courent le monde. Mes yeux grattent comme un ongle la peau de l'invisible.

 

Les phrases que l'on n'a pas écrites laissent des cicatrices. Les livres qu'on imprime contiennent aussi les arbres, une motte de terre, un chant d'oiseau, un doigt de pluie grattant le sol, un nid d'abeilles qui bourdonne. C'est souvent en cherchant l'essentiel qu'on se perd dans les détails. Qui joue avec les os des morts sinon le chien du fossoyeur. Qui intronise les fantômes dans un peuple de ruines, la jactance des vagues dans une mer muette? La poésie tient la vie à la portée du feu. Je veux des fleurs immenses dans le gris du banal, passer du champ de patates au jardin d’Hespéride. Le pain de chaque bouche n'a pas le même goût. Chacun l'épice avec sa vie.

 

Il y en a qui tombe dans les pommes en souvenir des fleurs. Je n'ai pas oublié les bras des marionnettes, le chant de l'enfant do, la clef des champs, la complainte infinie que susurrait ma mère, le sang bleu des rivières, le caillot dans la gorge, le casseau de baisers, la fiole du mystère qu'ébrèche le réel, les gémissements des morts, les rires des enfants, les bateaux de papier, la valise des jours sur le quai des saisons. La terre se refait d'un peu de gaz et de fumier. La vie l'imite d'un peu de chair et de chimères. J'existe par à coup, lorsque je reprends souffle dans le chaos des mots.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

Publié dans Prose

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