Errance

Publié le par la freniere

La mémoire du monde, ce ne sont ni les mots ni les images, peut-être les odeurs. Je me souviens par les pores de la peau, les neurones et les nerfs, les muscles qui se bandent dans les push-up du silence. Ceux qui n'ont qu'un regard voient-ils de l'intérieur? Ceux qui n'ont que les mots voient-ils de l'extérieur? Ceux qui n'ont qu'une idée ont la tête d'un marteau. Il y a beaucoup de solitude dans le travail de l'écrivain. C'est le meilleur et le pire. L'errance, c'est ce qu'on vit dans le présent, la peur ou le bonheur, l'incertitude, le doute, le réel, l'écale broyée des noix, non les cachous grillés et les peanuts salées. La lecture et l'écriture n'ont jamais divorcés. L'une ne va pas sans l'autre. J'oscille entre la paille et la poutre, la pierre et le lichen, l'aphorisme et le poème. J'avance à coups de verbe. Les adjectifs ont tendance à retarder la marche. Ce n'est pas que je veuille aller vite, mais que les pas creusent la terre. Les gens qui voyagent avec une raison ne sont pas des errants. À quelle distance des choses doit-on se situer pour écrire. Je ne suis à l'aise ni de près ni de loin. J'ai beau déambuler sans but, ajouter du muscle aux verbes, quelques vagues au rivage, mes textes sont trop souvent des images sur arrêt. Je résume la plage en quelques grains de sable, la soif en verres vides, mais une seule rature peut servir de ligne d'horizon.

 

Les curieux sont d'éternels insatisfaits. Quand ils trouvent, c'est pour chercher encore. Quand on écrit sur l'eau, il faut écrire humide. Il faut écrire à l'encre sur la page, à l'ancre sur la mer. Peu importe que l'on rêve ou pas, c'est toujours le réel qui commande. La vérité n'en parlons pas. Elle est soumise au rêve. Personne ne regarde tout à fait la même chose. Personne n'agit de la même façon. On a beau s'user les doigts sur une chaîne de montage, s'échiner jusqu'à l'os, chacun a sa propre sueur. À force de bâtir n'importe où, n'importe comment, on finit par détruire la nature. Question de publicité, on y porte sa douleur comme un badge.

 

S'il arrive qu'on dise des niaiseries, on doit les assumer. Un écrivain n'existerait pas sans ses obsessions. Je me répète souvent. Il n'y a d'éternité que celle de l'instant. L'ensemble des instants constitue une ligne. La ligne continue au-delà de la mort. L'athée en moi n'oublie pas ses prières. L'Amérindien remercie le soleil et la pluie, la terre et la montagne, le fleuve et la bête qu'il tue. Je mange avec les mots le cœur du silence, la langue et les abats du verbe. Il était temps que la parole vienne s'asseoir avec nous, qu'on la caresse comme Rimbaud, qu'elle devienne la calebasse de Césaire, la peinture de Giguère, les drogues de Michaux, les stèles de Guillevic, les proses de Ponge, le volcan de Langevin, la lenteur des bœufs qui fascine Miron, le cheval de Néruda qui traverse les Andes, de la mer à la cime, de la mine aux nuages, l'exil de Perros, la chienne à Jacques de Prévert, le lac gelé d'Holan. Avec le peu d'espoir qui reste, il faudrait tout recommencer, ni la naissance ni la mort, mais la vie entre les deux. La parole bivouaque entre l'émerveillement et la pensée.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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