Les nuages

Publié le par la freniere

Quand les poètes sous les ponts se remettent à chanter à quatre heures du matin, certains mots de misère ressemblent au paradis. Ils accompagnent les matous qui se griffent entre eux, les chats de gouttières, les chiens errants. La bouche du paysage rêve d'une maison de sucre, d'une route en pain d'épices. Je tâte dans ma poche un caillou ramassé sur une plage des Cent ans. Quand les ruisseaux m'appellent, il s'agite et grésille. Depuis qu'un cri d'oiseau m'a déchiré l'oreille, je plante mes semences dans un jardin de livres. Je chaloupe sur le courant de la vie avec mes mains servant de rames.

 

Les petits arbres adorent les papouilles du vent. Je ne crois pas en Dieu, mais que le ciel descend sur terre. Quand les nuages pleurent, le ciel tombe en larmes. Il suffit d''un arrêt sur image pour en garder la trace, l'humidité du cœur sous l'écorce du corps. Quand l'eau rencontre l'eau, quand les bêtes se croisent, quand les hommes s’entraident, il y a plus de lumière. Il fait plus beau partout. Si j'ai besoin des bois, ais-je besoin des hommes? Ais-je besoin des mots pour retrouver ma route? En creusant l'alphabet, j'ai retrouvé du temps perdu. J'en ai fait autre chose. Quand tout s'enfuit, il restera toujours ce qui n'est plus, un cratère à combler.

 

Il y a des enfants qui ne vieillissent jamais. Toujours, ils fouillent au fond de choses pour y trouver leur âme. On a beau relié les continents par des avions, la marche à pied entre les hommes mène plus loin qu'on ne pense. Ce n'est pas Dieu qu'il faut chercher. Il faut se débarrasser du mal La religion et le capital en sont l'incarnation comme le pétrole et la quête du profit. Les banquiers sourient comme des lâches devant les assassins. Les autos vont trop vite. Le chagrin tout comme les baisers a besoin de lenteur. Si on ne change pas le monde, les enfants de demain seront électroniques.

 

Je me méfie des confessions. Elles nous obligent à faire des péchés. Je suis devenu athée par amour de la vie. À l'école du monde, il y a ceux qui redoublent. Ils deviennent mercenaires, fonctionnaires ou polices, caïds ou hommes d'état. Planté comme les autres dans une mauvaise terre, je grandis comme un arbre étouffant sous l'écorce. Les couloirs de terre et les planchers d'herbe verte tachent la plante des pieds. Il faut se battre quelque fois. Les deux poings serrés comme des fesses ne veulent pas qu'on les encule. Tout pousse de guingois que le soleil redresse. J'apprends à déchiffrer le monde comme les chiens lisent l'urine.

 

La lumière vient de partout, surtout de l'ombre. Plus les filles sont belles, plus les garçons sont cons. Il y a dans chaque homme un enfant qui s'y cache. Les premiers hommes ont tous eu des enfants. Il y en a qui chassaient et d'autres qui peignaient. J'ai voulu me faire sculpteur d'eau, mais mes œuvres coulaient. Je me suis rabattu sur les mots avec une vieille grammaire et la main d'un gaucher. Après des milliers de phrases, je cherche encore la première. Les personnages se perdent. Les dialogues sont blancs. Il n'y a pas d'histoire. Dans la cabane du crâne, les clous des souvenirs tiennent les planches ensemble.

 

Les mains de mères n'oublient pas leurs enfants. Elles chantonnent ou glapissent, se font prières ou coups selon l'humeur du temps. Je m'endors avec du sang plein la bouche. Je nettoie ma langue avec de l'encre. Du presque froid au presque nuit, je me raccroche à la lumière. Un spécialiste des naufrages a des épaves à réparer, alors j'écris. On n'est jamais seul parmi les livres. Un livre ou la vie, c'est pareil pour moi. Je suis resté l'enfant qui croit aux contes de fée. Je ne veux pas perdre mon âme parmi les comptes et les bilans. Il faut rêver plus fort que le poids du destin.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article