Dans un attaché-case

Publié le par la freniere

Nous sommes calibrés,
millimétrés, préfabriqués.
Tout s’achète et se vend,
les rivières, les consciences,
les ordures et les gènes.
On croit tenir le monde
au bout du bras,
on traîne un cimetière
dans un attaché-case.
On croit parler aux dieux,
on pend la parole sans un fil.

Au lieu de prendre le sentier
nous choisissons la chaise,
l’écran au lieu du ciel,
la table au lieu du pain.
Nous préférons la peine d’amour
à la panne d’essence.
Quand un enfant a soif,
nous reprenons du vin
pour oublier sa voix.

L’Espagne nous ouvre ses guitares
et nous fermons la porte.
Les Haïtiens débarquent,
nous les voulons de neige.
Nous armons nos fusils
au retour des oies blanches.
Nous rejetons l’espoir
dans la poussière du cœur.
Il n’y a plus de terre promise
mais des corps à louer.

Les pleins d’essence
mettent la terre en panne.
Nous vivons à portée de fusil,
de désespoir, de bombes,
de solutions finales.
On ne protège pas le cœur
dans les abris fiscaux.

Rasés, tatoués, percés,
même les révoltés
se laissent tondre.
Au suivant disait Brel.
Nous sommes fichés, numérotés,
prêts pour les mines
et les champs de mines.
Tout le contraire du chant.
On troque le sacré
pour les machines à sous,
les voitures à dix places
et les danses à dix piasses.

Quelques pouces d’écran
nous séparent du vent
et du fumier de la vie.
Nous parlons derrière des barreaux
par peur des contagions.
Nous partageons le même pimp,
la même langue sonnante,
la langue des affaires,
la langue du mensonge
et du papier-monnaie,

celle qui calcule, qui soupèse,
celle qui fait main basse
pour faire monter les prix,
celle qui sniffe l’espérance
avec la poudre aux yeux.

Pourtant la neige tombe
sans souci des banquiers
ou des huards qui flottent.
Toutes les lignes se croisent
dans la main du métro.
Une goutte d’encre dans l’eau
dessine mon pays
et le chant des oiseaux
me donne sa parole.

Les buses avec leur tête d’oiseau
pensent plus loin que nous.
Il faut remplacer le stress
par la tristesse de Ferré,
la prose par la poésie,
cette vieille échevelée,
la frime à 400 pages
par des rimes toutes simples,
sortir du dictionnaire
et faire tomber la veste.
J’écris du fond des bois
comme dans une cathédrale.
Aux banquiers qui festoient
je préfère les rats
qui grignotent le temps.


Les fleuves, les oiseaux,
les femmes traquées,
les hommes détraqués
ne veulent pas mourir.
Il faut ouvrir les stores
qui cachent la lumière,
rallumer les idées,
les rires insaisissables,
les sables insondables,
l’arôme du matin,
s’éloigner de la mort
en bateau de fortune,
réveiller les ruisseaux
et croire aux miracles.

Je ne suis pas né
en chien de fusil
du trafic des armes
ni d’une espèce sonnante,
des graines d’ordinateur
ou d’un orgasme médiatique.
Je suis né d’une femme,
du cœur d’un violoncelle,
d’une rue, d’une ville.
Je suis né de l’argile,
du silex et du feu,
de la neige et de l’herbe,
ce rien d’éternité
qui détraque les rails.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Poésie

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